Les Proies : critique au napalm

Simon Riaux | 23 août 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 23 août 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

De la tragédie banlieusarde de ses Virgin Suicides à l'inconséquence clinquante de Bling Ring, Sofia Coppola n'en finit pas de susciter admiration et agacement. En proposant une relecture des Proies de Don Siegel, la cinéaste tenait là un projet capable de rassembler son goût pour les récits féminins intimistes, sa capacité à radiographier la langueur de ses personnages et le fétichisme plastique qui a toujours animé son cinéma. Sur el papier, on ne s'étonnait donc pas de retrouver le film en compétition officielle à Cannes.

 

THE KILLING OF A SACRED FILM

Mais après le visionnage, on se demande si la raison de sa présence ne tient pas aussi à la nécessité d'accueillir sur la Croisette des réprésentants identifiés du cinéma américain, ainsi que des réalisatrices, la sur-représentation d'artistes masculins au sein de la sélection (et logiquement du Palmarès) étant une problématique régulièrement soulevée par le Festival comme ses détracteurs. En effet, Les Proies, malgré l'audace du projet et la force de son sujet, échoue à peu près dans tout ce que son auteur entreprend.

 

Photo Colin Farrell

"Punaise, j'étais sûr d'avoir laissé mon charisme au près de cet arbre."

 

En pleine Guerre de Sécession, les dernières habitantes d'un pensionnat de jeunes filles recueillent un soldat de l'Union (le Nord). Blessé, il se retrouve à la merci de cinq femmes hésitant sur la conduite à adopter. Mais le désir va entrer en scène, et transformer l'hôpital de fortune en un champ de bataille où se jouera une guerre des sexes impitoyable. Il y avait la matière à livrer un récit suffoquant et émotionnellement intense, dans lequel Coppola avait toute latitude pour greffer ses motifs, mais son film demeure totalement prisonnier de l'oeuvre originale. Incapable de se désolidariser du déroulé narratif du précédent film, la réalisatrice essaie bien de déplacer la focale sur les personnages féminins, mais n'opère cette bascule que pour mieux se casser les dents sur l'écriture unidimensionnelles de ses personnages.

 

Photo Nicole Kidman, Elle Fanning

 

MACARONS ET VIEILLES DENTELLES

Toutes plus monomaniaques les unes que les autres, les comédiennes (à l'exception notable de Kirsten Dunst), sont également desservies par une tonalité étrange, qui privilégie l'humour bas du front, pour ne pas dire lourdingue. Un choix fort, mais qui se retourne contre le récit en contaminant progressivement chaque séquence, ce qui a pour effet d'annuler totalement la dramaturgie du métrage, ainsi que la tension qui devrait logiquement être le moteur de ces Proies. Difficile de garder son sérieux quand à force de séquences censées distiller trouble et ambiguité, installer une lutte de pouvoir sexuée, Nicole Kidman doit nous servir une série de sous-entendus que ne renierait pas le Bigard des grands soirs.

 

Photo Kirsten Dunst , Colin Farrell

Une tension (pas) palpable

 

Colin Farrell ne parvient pas non plus à se hisser hors du bayou, paralysé par un rôle qui fait de lui une serpillère de veulerie au charisme d'ongle incarné, soit un antagoniste bien trop faible et pathétique pour jamais représenter une menace sérieuse, ou une articulation solide du récit. Une situation d'autant plus désolante que Farrell et Kidman partageront également l'affiche de The Killing of a Sacred Deer d'ici quelques semaines, dans lequel leurs performances sont particulièrement impressionnantes.

 

Photo Colin Farrell, Elle Fanning

 

BLING CRIME

Plus le film avance, moins on comprend ce qui intéresse ici la cinéaste. D'une pudibonderie curieuse, voire contreproductive, le film paraît ne jamais vouloir épouser complètement l'intensité de ses rebondissements. Point de tension sexuelle donc, et pas non plus d'éruptions de violence physique, en dépit d'un scénario qui ménageait beaucoup de possibilité de représentation de la perversité. Les Proies s'enfonce continuellement dans un enchaînement de non-choix qui, s'ils ne rendent pas l'expérience à proprement parler désagréable, la condamne à l'anecdotique.

 

Photo Nicole Kidman

Nicole Kidman, présente dans à peu près 2 films sur 3 à Cannes 2017

 

Le constat est tout aussi désolant sur le plan plastique, d'ordinaire le point fort de Coppola. Un temps séduisante, la photographie appliquée de Philippe Le Sourd est systématique jusqu'à la roublardise, et regarder évoluer ces macarons trop bavards dans un Sud en toc sied fort mal à la noirceur que l'intrigue espère déployer. La cinéaste semble comme prisonnière de l'époque qu'elle visite et nous assomme de cadres d'une rigidité toute cadavérique, quand elle ne dissméine pas grossièrement dans l'image des clins d'oeils sexuels, dont on ne sait trop s'ils sont là pour amuser la galerie ou assurer la tenue d'un discours terriblement épais.

Délesté de son impact émotionnel, et par la même de sa potentielle dimension politique, le film tend plus vers le Ladykillers des frères Coen que l'étude glaçante des rapports hommes-femmes promise par son synopsis. Hélas, Coppola échoue également à s'approprier son sujet plastiquement, se contentant de plaquer ses recettes éprouvées sur la Virginie du XIXème siècle, plutôt que de les interconnecter (ce qu'elle avait parfaitement réussi dans Marie-Antoinette). En résulte la désagréable impression de regarder une captation de mauvais théâtre, barbouillée de filtres Instagram qui ringardisent systématiquement toutes les tentatives formelles du métrage. Un maniérisme très superficiel donc, qui gâche jusqu'aux compositions soignées des plans d'extérieurs du film.

 

Affiche

 

 

Résumé

Film creux, incapable de retranscrire la perversité du texte qu'il adapte ou de dupliquer l'audace du film dont il est le remake, Les Proies est la proposition la plus faible et désincarnée de Sofia Coppola.

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commentaires
Don Fernando
26/08/2017 à 22:06

faiblard mais technique photo top

Ded
25/08/2017 à 00:11

Je m'engouffre dans la brèche ouverte par "Zardoz" et je relaie l'invective de "miaoumiaou", courez prendre deux claques cinématographiques magistrales avec "Le Caire confidentiel" et "Que Dios nos perdone" toutes affaires cessantes !...

miaoumiaou
23/08/2017 à 21:24

Ouep, bizarre que ce film.....lent mais bon c'est comme tous les films de la Sofia. J'ai trouvé justement que Farell jouait mieux que le reste de la troupe d'actrices. Fanning aurait être plus perverse, elle joue la déclencheuse vraiment modérée....KIrsten Dunst moyenne et Kidman...Mouais.....

Si j'étais vous, il y a deux polars excellentissime, allez-y, courez-y même.....Le Caire confidentiel et Que Dios nos perdones, super thriller-polar espagnol......courez vite, je vous dis.

Simon Riaux va voir que les gros films en ce moment, il veut se faire tous les grosses sorties.....Riaux allez voir ces deux polars, vous verrez différemment le cinéma de cette année

Zardoz
23/08/2017 à 19:37

Ok. Euh sinon pour ceux qui aiment le cinéma aujourd'hui sort "120 battements par minute" (visiblement ça n'a pas l'air d'intéresser EL et c'est bien dommage!)

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