Cartel : critique noire comme les ténèbres

Simon Riaux | 5 juillet 2020 - MAJ : 06/07/2020 12:48
Simon Riaux | 5 juillet 2020 - MAJ : 06/07/2020 12:48

En tournage au moment où Tony Scott est mort, écrit par Cormac McCarthyCartel fait d'emblée figure d'œuvre à part dans la filmographie de Ridley Scott, qui n'avait pas cherché à mêler si ouvertement littérature et image depuis Blade Runner. Précédé d'un contexte terrible, nanti d'un casting prestigieux et hétéroclite, le long-métrage est arrivé sur les écrans quelques semaines après le grand final de Breaking Bad, avec lequel il entretient d'évidentes similarités thématiques. Pour autant, la comparaison s'arrête là, tant le film tranche radicalement avec les poncifs ou figures actuelles des genres qu'il convoque.

AMERICAN NIGHTMARE

De Méridien de sang  à No country for old man en passant par La Route, les travaux de McCarthy cartographient une Amérique, et à travers elle un Occident, dépassée, déclassée, que sa soif de pouvoir, son instinct de survie et son goût pour le sang entretiennent dans l'illusion d'une domination depuis longtemps révolue. Elle est la révélation blafarde d'une histoire viciée, de mythes corrompues et de fondations lézardées. Cartel ne fait pas exception à la règle, expédiant très vite son prétexte gangstériste.

En effet, on ne saura rien ou presque de ce fameux deal qui tourne mal, on sera bien en peine d'en distinguer les tenants et aboutissants. Grâce à des dialogues, parfois trop étirés mais diaboliquement bien écrits, dont la propension littéraire n'embarrasse jamais le découpage du film, le spectateur est immédiatement plongé au cœur d'une intrigue qui lui échappera constamment.

 

photoCeci n'est pas un héros

 

D'où un profond sentiment de désorientation, de malaise, alors que le metteur en scène laisse glisser sa caméra le long des piscines ou bars à cocktails, entre glaciale fluidité et sensualité de pacotille. Impossible de se raccrocher aux branches. Les dialogues demeurent cryptiques, mystérieux, chacun craignant d'être espionné ou sur écoute, on ne discute qu'à demi-mots, par métaphores. Et le film de nous asséner de manière quasi-hypnotique que le fond est la forme, qu'ici il n'est pas de réalité, de premier degré qui tienne, le seul sens est le sens caché, celui que nos héros ne peuvent voir.

Car les personnages dépeints par Scott et McCarthy échouent à appréhender véritablement le sort qui est le leur, incarné à merveille dans une dés-errance sexuelle de tous les plans. Qu'il s'agisse d'un anonyme impuissant (Michael Fassbender), d'un amoureux transi (Javier Bardem) ou d'un cowboy trop sûr de lui (Brad Pitt), chacun incarne une facette d'un même specimen dont le monde peut désormais se passer, qui confond ses aspirations avec une réalité qui ne fait pas de prisonniers.

 

photo, Brad Pitt, Michael FassbenderTout ça va très mal finir

 

NOIRS DÉSIRS

L'absolue noirceur du film réside dans cet équilibre instable, dans cet instant suspendu que Ridley Scott parvient à étirer deux heures durant : la seconde d'absolu néant précédant chaque catastrophe. Obsédés par leur sexualité, fascinés et terrifiés par une Cameron Diaz insatiable et carnivores, les pantins imaginés par McCarthy dansent sous nos yeux, improvisent un ballet pathétique dont ils sont les seuls à ignorer l'issue. En résulte une œuvre souvent volontairement bancale et arythmique, qui réserve dans ses séquences les plus fortes, celles ou se révèlent les paradoxes et failles des personnages, des morceaux de bravoure d'une cruauté et d'une noirceur inhabituelles chez le réalisateur.

Quand un Javier Bardem ahuri livre à un Fassbender non moins interdit le souvenir d'une escapade bien particulière en compagnie de Cameron Diaz (on y cause grand écart et poisson chat), le spectateur demeure sidéré par l'admirable passe d'armes entre un scénariste-dialoguiste qui frise le génie et un metteur en scène qui retourne diaboliquement la situation énoncée. Et Javier Bardem de décrire complaisamment sa compagne comme un ovni sexuel, tandis que l'image l'enferme petit à petit dans une prison de plexiglas et le consacre en tant que pur objet, spectateur passif de la catastrophe en devenir.

 

photo, Cameron DiazProie ou prédateur ?

  

Dans la moiteur ouatée du milieu qu'il décrit, dans ses accès de violence implacable, dans la confrontation sous-jacente mais toujours palpable entre un nord de stuc et de paillettes et un sud de crasse et de sang, Cartel orchestre et témoigne de la déréliction d'un Occident bercé d'illusions, se rêvant encore au-dessus de la chaîne alimentaire, mû par un appétit priapique et obscène. Les questions de châtiment n'ont pas lieu d'être ici, balayées qu'elles seront par l'ampleur du cataclysme qui vient. « Le massacre à venir dépasse notre imagination », susurre Cameron Diaz, entre deux sourires carnassiers que le spectateur n'est pas prêt d'oublier.   

 

Affiche fr

Résumé

La rencontre entre le réalisateur Ridley Scott et l'auteur Cormac McCarthy a donné une œuvre noire, radicale, désenchantée, et fascinante.

Lecteurs

(2.9)

Votre note ?

commentaires

Bob
07/07/2020 à 04:17

Enfin une critique positive de ce film !!
Cela fait des années que j'essaye de le plébisciter. j'ai l'impression que tout le monde est déçu.
Perso, j'ai adoré !!

Pour une fois
06/07/2020 à 20:14

Bravo monsieur Riaux.
Vous relevez le niveau.

Sergio
06/07/2020 à 18:13

Une claque ce film ! On reconnaît bien la patte de Mc Carthy, l’histoire est aussi noir et désenchanté que No Country for Old Man .

Adri
06/07/2020 à 14:57

Une scène avec Brad Pitt digne d'un bon Saw aussi :)

La Classe Américaine
06/07/2020 à 11:17

Film très déroutant au début, durant toute la construction de l'intrigue, qui enchaine des scenes dialoguées (toujours pleines de double-sens) les unes après les autres mais qui, en réalité, place un a un les pieces sur son échiquier pour les faire successivement tomber d'une violence inouïe et sombrer dans un cauchemar noir et âpre. Tous les acteurs sont absolument incroyables.

SuperKastor
06/07/2020 à 11:14

Un film terrifiant

Starfox
06/07/2020 à 09:44

Le bolito, scène d'exécution des plus atroces.

Sisi
06/07/2020 à 08:03

On reste sur sa fin ?

Myst
05/07/2020 à 23:14

En tant que grand fan de Ridley Scott, je n'ai gardé de ce film que quelques images mais malheureusement aucun souvenir du scénario si ce n'est le sentiment de n'avoir pas compris grand chose ;(

Birdy
05/07/2020 à 21:58

Version longue ou pas ?

Plus

votre commentaire