Cartel : critique noire comme les ténèbres

Simon Riaux | 5 juillet 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 5 juillet 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

En tournage au moment où Tony Scott est mort, écrit par Cormac McCarthyCartel fait d'emblée figure d'œuvre à part dans la filmographie de Ridley Scott, qui n'avait pas cherché à mêler si ouvertement littérature et image depuis Blade Runner. Précédé d'un contexte terrible, nanti d'un casting prestigieux et hétéroclite, le long-métrage est arrivé sur les écrans quelques semaines après le grand final de Breaking Bad, avec lequel il entretient d'évidentes similarités thématiques. Pour autant, la comparaison s'arrête là, tant le film tranche radicalement avec les poncifs ou figures actuelles des genres qu'il convoque.

AMERICAN NIGHTMARE

De Méridien de sang  à No country for old man en passant par La Route, les travaux de McCarthy cartographient une Amérique, et à travers elle un Occident, dépassée, déclassée, que sa soif de pouvoir, son instinct de survie et son goût pour le sang entretiennent dans l'illusion d'une domination depuis longtemps révolue. Elle est la révélation blafarde d'une histoire viciée, de mythes corrompues et de fondations lézardées. Cartel ne fait pas exception à la règle, expédiant très vite son prétexte gangstériste.

En effet, on ne saura rien ou presque de ce fameux deal qui tourne mal, on sera bien en peine d'en distinguer les tenants et aboutissants. Grâce à des dialogues, parfois trop étirés mais diaboliquement bien écrits, dont la propension littéraire n'embarrasse jamais le découpage du film, le spectateur est immédiatement plongé au cœur d'une intrigue qui lui échappera constamment.

 

photoCeci n'est pas un héros

 

D'où un profond sentiment de désorientation, de malaise, alors que le metteur en scène laisse glisser sa caméra le long des piscines ou bars à cocktails, entre glaciale fluidité et sensualité de pacotille. Impossible de se raccrocher aux branches. Les dialogues demeurent cryptiques, mystérieux, chacun craignant d'être espionné ou sur écoute, on ne discute qu'à demi-mots, par métaphores. Et le film de nous asséner de manière quasi-hypnotique que le fond est la forme, qu'ici il n'est pas de réalité, de premier degré qui tienne, le seul sens est le sens caché, celui que nos héros ne peuvent voir.

Car les personnages dépeints par Scott et McCarthy échouent à appréhender véritablement le sort qui est le leur, incarné à merveille dans une dés-errance sexuelle de tous les plans. Qu'il s'agisse d'un anonyme impuissant (Michael Fassbender), d'un amoureux transi (Javier Bardem) ou d'un cowboy trop sûr de lui (Brad Pitt), chacun incarne une facette d'un même specimen dont le monde peut désormais se passer, qui confond ses aspirations avec une réalité qui ne fait pas de prisonniers.

 

photo, Brad Pitt, Michael FassbenderTout ça va très mal finir

 

NOIRS DÉSIRS

L'absolue noirceur du film réside dans cet équilibre instable, dans cet instant suspendu que Ridley Scott parvient à étirer deux heures durant : la seconde d'absolu néant précédant chaque catastrophe. Obsédés par leur sexualité, fascinés et terrifiés par une Cameron Diaz insatiable et carnivores, les pantins imaginés par McCarthy dansent sous nos yeux, improvisent un ballet pathétique dont ils sont les seuls à ignorer l'issue. En résulte une œuvre souvent volontairement bancale et arythmique, qui réserve dans ses séquences les plus fortes, celles ou se révèlent les paradoxes et failles des personnages, des morceaux de bravoure d'une cruauté et d'une noirceur inhabituelles chez le réalisateur.

Quand un Javier Bardem ahuri livre à un Fassbender non moins interdit le souvenir d'une escapade bien particulière en compagnie de Cameron Diaz (on y cause grand écart et poisson chat), le spectateur demeure sidéré par l'admirable passe d'armes entre un scénariste-dialoguiste qui frise le génie et un metteur en scène qui retourne diaboliquement la situation énoncée. Et Javier Bardem de décrire complaisamment sa compagne comme un ovni sexuel, tandis que l'image l'enferme petit à petit dans une prison de plexiglas et le consacre en tant que pur objet, spectateur passif de la catastrophe en devenir.

 

photo, Cameron DiazProie ou prédateur ?

  

Dans la moiteur ouatée du milieu qu'il décrit, dans ses accès de violence implacable, dans la confrontation sous-jacente mais toujours palpable entre un nord de stuc et de paillettes et un sud de crasse et de sang, Cartel orchestre et témoigne de la déréliction d'un Occident bercé d'illusions, se rêvant encore au-dessus de la chaîne alimentaire, mû par un appétit priapique et obscène. Les questions de châtiment n'ont pas lieu d'être ici, balayées qu'elles seront par l'ampleur du cataclysme qui vient. « Le massacre à venir dépasse notre imagination », susurre Cameron Diaz, entre deux sourires carnassiers que le spectateur n'est pas prêt d'oublier.   

 

Affiche fr

Résumé

La rencontre entre le réalisateur Ridley Scott et l'auteur Cormac McCarthy a donné une œuvre noire, radicale, désenchantée, et fascinante.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(2.6)

Votre note ?

commentaires
Joyeux_lapin13
25/06/2021 à 09:30

L'un de mes films préférés. Je reconnais qu'il faut croiser les interprétations des uns et des autres pour se faire une idée. Je ne sais pas si on a droit de livrer ici sa propre théorie mais je vais m'y risquer. Globalement, le film est simple à comprendre sauf à la fin où on fini totalement perdu. Surement dû à l'obligation de supprimer quelques scènes importantes et un Scott qui à la visualisation finale de son film s'est dit que finalement cette part de mystère rendrait service au film pour nous forcer à nous triturer les méninges et en parler en boucle.

Assez facilement on comprend (j'utilise ce terme car tout est dans les dialogues, du moins plus que dans les images, et on est obligé d'analyser chaque petite ligne) l'histoire d'un avocat (Fassbender) qui n'a peur de rien, ou du moins pas de ce que la limite de son imagination peut lui laisser suggérer (c'est d'ailleurs repris à un moment du film) et pour combler son train de vie grandissant (on comprend dans le film qu'il ne s'agit pas non plus de la fine fleur des avocats voire un avocat moyen limite mauvais, la scène au resto) va monter un coup avec l'un de ses anciens clients (Bardem) proche des cartels. Il s'agit donc de faire passer de la drogue du Mexique aux Etats-Unis. Tout ça sous fond d'amour passionnel avec sa concubine (Cruz). Dès lors, celle (Diaz) de son associé proche des cartels (Bardem) et qui semble avoir eu une vie chaotique (assassinat de ses parents, je ne sais plus si c'est évoqué mais on se doute qu'elle a été une prostituée voire a été violée par des mafieux) et dont on ressent des caractéristiques similaires au personnage de Lucy Liu dans Kill Bill, va chercher à doubler son amant (Bardem) en le mettant sur écoute et en demandant à des hommes de mains d'intercepter le convoi contenant la drogue. Ca tombe d'autant plus bien que Fassbender est l'avocat de la mère du passeur. Elle a donc accès à toutes les informations nécessaires pour les doubler (elle le dit elle-même à qui ? On ne sait pas mais j'ai ma petite idée).

Déjà première énigme, pourquoi deux équipes vont se charger de cette tache ? Pour brouiller les pistes probablement mais peut-être pas finalement. Le but, étant donné la dernière partie du film, semble déjà d'accuser Bardem et Fassbender afin de commettre le vol et que Cruz ne subisse de représailles. On a donc le convoi envoyé par le Cartel, récupérer par les hommes de main de Diaz et récupéré à nouveau par qui ? le Cartel ? j'ai toujours ma même petite idée sur la réponse. Face à cela, le Cartel prend la décision de se venger mais également de faire un exemple afin de dissuader quiconque de s'y risquer à nouveau. D'où le destin tragique de Bardem et de Cruz.

Un autre personnage, qui semble n'avoir qu'un rôle secondaire tout au long du film sauf à la fin, est présent : celui de Pitt. C'est d'ailleurs ce personnage qui fait qu'on ne comprend plus grand chose à l'intrigue. D'où l'explication qui me semble la résoudre mais à laquelle on peut reprocher une ligne de dialogue problématique et surtout en doublon à la fin du film. Autant la première fois la ligne ne pose pas de problème, mais là à ce moment là ça manque de subtilité je trouve (quand il explique qu'il aurait dû se retirer il y a bien longtemps). Selon moi,
Pitt a aidé Diaz à doubler le Cartel et donc Bardem et Fassbender (il y a d'ailleurs un malaise de la part de Pitt lorsque Fassbender lui demande s'il connait Cruz). Mais il a également doublé Diaz (enfin il le croit) d'où la seconde équipe qui récupère finalement le convoi et livre la drogue (je pense au passage que la personne avec qui Diaz est au téléphone et avoue savoir où se situe le convoi est en fait Pitt). Pitt récupère ainsi les bénéfices du coup monté pour lui seul ou peut-être pour lui et Diaz d'ailleurs, cette dernière ne souhaitant alors pas partagé avec son complice. D'où l'importance pour Diaz de récupérer son PC portable, ses codes et le tuer. Diaz y parvient et avec l'aide d'un banquier peu scrupuleux effectue la transaction sans éveiller les soupçons. Ce dernier, sans le savoir, est mêlé à toute l'histoire et si ça venait à se savoir les conséquences seraient telles qu'il aurait droit (et/ou sa famille) à son propre snuff-movie d'où le conseil de Diaz à la fin de se retirer et surtout qu'il la remerciera ensuite.

Reste l'énigmatique discussion entre Fassbender, l'avocat avec qui il a travaillé (au Mexique ? probablement) et un dernier individu. Ces deux derniers étant lié au Cartel, l'ami-avocat étant surement celui du Cartel au passage, arrivent à sauver la vie de Fassbender mais pas celle de Cruz. Le Cartel souhaitant plus que tout faire un exemple tout de même. Je n'ai plus le dialogue entre Fassbender et le dernier personnage, mais de mémoire il cherche simplement à lui faire comprendre que Fassbender doit se concentrer/restreindre au fait d'avoir toujours la vie sauve et passer à autre chose s'il souhaite la conserver. Evidemment, on appréciera l'effort du dernier personnage de prendre un peu de temps pour Fassbender car avec son histoire de sieste on comprend que lui il en a rien à carrer au final.

Voilà, c'est comme ça que je comprends l'intrigue et me permet de saisir toute la complexité du film sans remettre en question son montage.

Bob
07/07/2020 à 04:17

Enfin une critique positive de ce film !!
Cela fait des années que j'essaye de le plébisciter. j'ai l'impression que tout le monde est déçu.
Perso, j'ai adoré !!

Pour une fois
06/07/2020 à 20:14

Bravo monsieur Riaux.
Vous relevez le niveau.

Sergio
06/07/2020 à 18:13

Une claque ce film ! On reconnaît bien la patte de Mc Carthy, l’histoire est aussi noir et désenchanté que No Country for Old Man .

Adri
06/07/2020 à 14:57

Une scène avec Brad Pitt digne d'un bon Saw aussi :)

La Classe Américaine
06/07/2020 à 11:17

Film très déroutant au début, durant toute la construction de l'intrigue, qui enchaine des scenes dialoguées (toujours pleines de double-sens) les unes après les autres mais qui, en réalité, place un a un les pieces sur son échiquier pour les faire successivement tomber d'une violence inouïe et sombrer dans un cauchemar noir et âpre. Tous les acteurs sont absolument incroyables.

SuperKastor
06/07/2020 à 11:14

Un film terrifiant

Starfox
06/07/2020 à 09:44

Le bolito, scène d'exécution des plus atroces.

Sisi
06/07/2020 à 08:03

On reste sur sa fin ?

Myst
05/07/2020 à 23:14

En tant que grand fan de Ridley Scott, je n'ai gardé de ce film que quelques images mais malheureusement aucun souvenir du scénario si ce n'est le sentiment de n'avoir pas compris grand chose ;(

Plus
votre commentaire