Critique : Porco Rosso

Jean-Noël Nicolau | 6 avril 2007
Jean-Noël Nicolau | 6 avril 2007

Cela commence comme une comptine : le cochon qui vole, le « monsieur-cochon » qui fait de l'avion, quelque part dans une réalité parallèle où la véracité historique et géographique du cadre serait contrebalancée par une malédiction à jamais mystérieuse. Le conte de fée prend des allures de films d'aventure et le prince charmant est un chasseur de primes désenchanté, mais c'est sans compter sur la verve d'Hayao Miyazaki qui sait si bien faire jouer la fille des airs aux créatures les plus improbables. Son Porco Rosso s'inscrit dans la lignée des durs au coeur tendre, dont le pouvoir de séduction va bien au-delà du physique, et dont les principes de vieux bougons seraient prêts à fondre devant la fraîcheur d'une adolescente au caractère désarmant (Fio, la petite-fille du constructeur d'avion, jeune femme combattante comme les affectionne le réalisateur). Mais c'est pour la voix d'une autre que le cochon soupire, en silence, en secret… Alors, Porco/Marco s'envole, sans trêve, rêvant son paradis perdu dans le creux d'une crique, expiant les horreurs de la guerre en se forgeant un Eden céleste à coups de loopings et de pirouettes, en dernier des soldats pacifistes. Symbole obsolète d'une utopie mort-née, Porco ne peut avoir sa place qu'au firmament, chassé du monde par l'inévitable fracas des armes.

 

 

Miyazaki nous offre ici son film le plus « occidental » et en définitive le plus « européen ». Si les références au Casablanca de Michael Curtiz sont claires (un des protagonistes, l'américain, se nomme d'ailleurs Curtis) et si le duel final au poing rappellera aux cinéphiles aussi bien l'Homme Tranquille de John Ford que la Rivière Rouge de Howard Hawks, Porco Rosso est avant tout une superbe déclaration d'amour à une Europe idéalisée, figée dans un âge d'or de combats aériens poétiques et d'honneur en perdition. Outre l'histoire d'amour, la plus belle jamais décrite par Miyazaki, c'est bien l'aspect historique qui fait du film l'un des plus émouvants du genre. L'Adriatique de l'entre deux guerres incarne une perte de l'innocence, quand même les bandits avaient un grand coeur et que chaque jour de paix semblait devoir être le dernier. Si les obsessions écologistes sont pour une fois mises un peu de côté, l'oeuvre brille d'un anti-militarisme discret et d'une nostalgie omniprésente qui transpire à presque tous les plans (admirez pour cela l'avion de Porco amerrissant sur fond de nuages et de soleil couchant…).

 

 

 

La passion du metteur en scène pour les machines volantes (le nom Ghibli est une référence à un avion de reconnaissance italien) n'a jamais été abordée aussi directement et n'a jamais autant semblé incarner le désir de liberté. Le personnage de Marco/Porco, miraculé de la première Guerre Mondiale, est un être qui refuse toutes formes d'autorité et même d'attaches. Miyazaki avoue s'être inspiré d'Antoine de Saint Exupéry pour créer son héros, référence qui rend d'ailleurs la fin du film encore plus déchirante, tant cette conclusion inattendue demeure l'une des plus douces-amères du monde de l'animation. Tout au long de l'histoire, Miyazaki fait preuve d'une rare finesse, effleurant les sentiments, se jouant des clichés pour mieux inscrire son aventure dans la tradition du spectacle hollywoodien le plus évident et le plus classique.

 

 

 

Classique, Porco Rosso ? Sans doute, au sens le plus noble du terme, comme un anachronisme au sein de son époque, un grand film épique sans second degré malin, sans métalangage laborieux, d'une sincérité désarmante qui lui permet, comme toujours, de ravir aussi bien les enfants que les adultes. Si les pitreries des pirates de l'air semblent s'adresser directement aux plus petits, les aspects historiques ne parleront quasiment qu'aux adultes, mais il est certain que la romance, à peine esquissée, crèvera le coeur de la majorité, quel que soit l'âge.

 

 

 

Soutenue par une partition idéale du fidèle Joe Hisaishi et par une version fragile du Temps des Cerises, les cabrioles aériennes de Porco Rosso incarnent le divertissement total, riche en scènes d'action et en gags, à la fois touchant et burlesque, mais doublé d'une profondeur surprenante. Autant d'aspects qui embellissent chaque vision du film et le transforme en un ami que le passage des ans ne fait que rendre plus cher à nos coeurs.

 

 

 

Résumé

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