Critique : La Ligne rouge

Julien Foussereau | 15 février 2006
Julien Foussereau | 15 février 2006

Après vingt ans de silence, Terrence Malick revient avec une adaptation du roman éponyme de James Jones. Tout ce que Hollywood compte comme stars se bat pour faire partie de l'aventure (Sean Penn lui aurait dit qu'il était prêt à jouer pour un dollar), les jeunes spectateurs se demandent qui est ce réalisateur et les cinéphiles trépignent d'impatience. Mais le film est mal accueilli, il souffre de la sortie trop rapprochée d'Il faut sauver le soldat Ryan et on lui reproche des verbiages aussi incessants que ridicules parasitant des scènes de combats pourtant brillantes.


Gros malentendu car La Ligne rouge n'est pas un simple film de guerre, mais plutôt un drame existentiel et contemplatif dans un contexte guerrier (Guadalcanal, 1942). La Ligne rouge semble être l'illustration d'une thèse de Heidegger selon laquelle la réalité se construit à travers les conflits… Pas de conflits spécifiques, ni de jugements (jamais chez Malick), simplement un constat : la marche du monde s'articule autour de notions opposées (ténèbres/lumière, guerre/paix…). Ainsi ces « verbiages parasites », en fait les questions que se posent les soldats, ne sont à aucun moment des demandes d'éclaircissement mais l'expression d'un besoin insatiable que l'explication elle-même ne pourra jamais satisfaire. Ce point marque aussi une différenciation de La Ligne rouge avec les deux films précédents du cinéaste. La figure féminine est quasi absente et ne parle plus en voix off (ou si peu) ; Malick innove alors le procédé en transformant en polyphonie la peur des soldats sur le champ de bataille où chacun (et pas forcément celui qui est à l'écran) exprime son point de vue pour ne former qu'un tout. Cette nouveauté lui permet de créer un personnage masculin capable de concrétiser enfin cette transcendance qu'il recherchait. Cet homme authentiquement subjectif est le résultat d'une maturation de vingt ans : les voix off des jeunes filles dans les deux films précédents étaient souvent hésitantes, voire enfantines alors que celles de La Ligne rouge appartiennent à une vision du monde résolument adulte, notamment dans la compréhension de l'existence de l'homme à travers sa finitude.


La Ligne rouge appartient au cercle fermé des films de guerre capables de transmettre la peur du soldat sur le front. La construction de ce sentiment est exemplaire, à l'image de ce travelling sublime s'aventurant dans les collines où l'on aperçoit des soldats convergeant vers le sommet d'une butte. La frontière entre individuel et collectif devient floue et chacun est face à sa peur, enveloppé dans un silence véhiculant une force bien plus puissante que le déluge de feu qui va s'abattre sur les soldats dans les minutes qui vont suivre : une sorte d'état second où les hommes, enfouis dans les hautes herbes, n'ont jamais été aussi près d'une terre qui pourrait les absorber. Cette force est précisément la conscience de leur mort peut-être imminente. Et l'on comprend soudain que ce titre, La Ligne rouge, est moins la séparation entre le sain d'esprit et le déséquilibré comme on pouvait le lire sur l'affiche américaine, mais bel et bien une ligne (d'horizon) qui sépare l'état d'être vivant de celui de cadavre. Si l'usage du point de vue est aussi répandu ici, c'est parce qu'il est précieux. La mort à la guerre vient de celui que l'on n'a pas vu.


Le point de vue de Witt l'idéaliste est complètement détaché (malickien devrait-on dire), même dans la plus grande des urgences. Cependant, il ne peut s'empêcher de regarder dans les yeux du mourant à l'affût de l'immortalité qu'il a vue chez sa mère lorsque la vie a abandonné son corps. Witt représente l'évolution du héros malickien : là où Kit et Bill, les héros respectifs de Badlands et Days of Heaven, cherchaient vainement le paradis sur terre et mouraient sans jamais l'obtenir, ou plutôt sans jamais se rendre compte qu'il n'existait pas, Witt nous est présenté avec l'illusion qu'il l'a trouvé chez les Mélanésiens au moment de sa désertion (magnifique prologue élégiaque, bercé par le requiem de Gabriel Fauré). Face au pessimiste sergent-chef Welsh pour qui « En ce bas monde, un homme n'est rien. Et il n'y a rien d'autre que ce monde », Witt répond qu'il a vu un autre monde. À travers ce lien étrange qui les unit tout au long du film, Malick nous montre que les deux ont tort. Witt comprend plus tard qu'aussi belle semble être la vie en Mélanésie, elle n'échappe pas aux querelles et aux tourments de la condition humaine. Le paradis se trouve dans le dépassement de cette dernière, dans sa transcendance. Ainsi Witt accomplit sa quête de perfection par son sacrifice, une mort sereine. Ce cheminement nouveau accentue, plus encore que les deux précédents films, un amour profond de la nature et surtout des hommes. Et cette émotion sincère achève de basculer La Ligne rouge dans le cercle fermé des chefs-d'œuvre.

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