Zodiac : critique labyrinthique

Flore Geffroy | 19 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Flore Geffroy | 19 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Peu importe si la fin et l'énigme non résolue de cette enquête inspirée de faits réels, sont connus dès le début : Zodiac est palpitant et captivant. L'histoire, donc, narre comment à la toute fin des années 60, un tueur en série a écumé la région de San Francisco et échappé à la police pendant 22 ans. A ce jour, le malsain meurtrier n'a toujours pas été authentifié avec certitude et encore moins arrêté. Une formule un peu classique en théorie, sauf que Zodiac est réalisé par David Fincher, porté par un casting quatre étoiles (Jake GyllenhaalRobert Downey Jr.Mark Ruffalo), et mené avec brio.

DANGEROUS METHOD

On pouvait craindre un film trop propre sur le papier, parfaitement calibré et survendu sur une équipe de luxe. Zodiac, film suspect de prime abord donc : un casting aux petits oignons, une histoire tirée d'un des ouvrages écrits par l'un des protagonistes de l'affaire, et un réalisateur à peu près irréprochable. David Fincher est tout de même le cinéaste et demi-dieu derrière Alien 3, Seven, The Game et Fight Club.

En 2007, il a été absent depuis plusieurs années, pour la première fois de sa carrière très active dans les années 90. Panic Room a été son premier film du nouveau millénaire, et si ce pur exercice de style lui a permis de marier son style aux possibilités technologiques récentes, le film avec Jodie Foster est aussitôt considéré comme moindre parmi ses précédents coups d'éclat.

 

Photo Mark RuffaloThat 70's Show

 

Le vertigineux, éprouvant et extrême Zodiac est donc certainement né de ce réveil, et le thriller ouvrira la deuxième partie de sa carrière, depuis illuminée par The Social Network ou Gone Girl. Fincher devait un temps s'intéresser à un autre cauchemar bien américain avec Le Dahlia noir, finalement récupéré par Brian De Palma. Il préfèrera finalement le tueur du Zodiaque, lié à son imaginaire d'enfant puisqu'il a grandi dans les années 70, dans une Californie hantée par ces crimes. Il racontera notamment se souvenir que son bus scolaire était surveillé par les policiers, suite aux menaces du soi-disant Zodiaque de massacrer des enfants. "C'était l'ultime Boogeyman pour moi", dira le cinéaste.

Il y aura ensuite un travail de recherche appronfondi, avec des mois d'interviews et décryptages pour déconstruire le mythe du Zodiaque, Fincher souhaitant mettre en avant le réel, avec Les Hommes du président de Pakula en inspiration première. Puis la quête du bon studio, prêt à soutenir un projet si dense, si extrême. Fincher, avec le scénariste James Vanderbilt et le producteur Bradley J. Fischer, diront à MGM, qui voulait réduire la durée du film à 2h15 max. Il faudra l'accord des géants Warner Bros. et Paramount Pictures pour lancer la machine, avec un budget très modeste de 65 millions.

 

Photo Jake Gyllenhaal, Robert Downey Jr.Gorge serrée et profonds abysses

 

SAINTE TRINITÉ

Au-delà de la seule narration linéaire, le réalisateur axe, pendant deux heures quarante haletantes quasiment de bout en bout, la substantifique moëlle qui métamorphose un thriller de bonne qualité en fiction quasi documentaire. Cette substantifique moëlle, ce sont les trois personnages dont la vie sera durablement bouleversée à cause de ce Zodiac qui signe ses meurtres et les lettres  - parfois cryptées - qu'il envoie à la police et à la presse.

Il y a d'abord Dave Toschi (Mark Ruffalo, parfait), flic de San Francisco qui passe ses jours, ses nuits, sa vie, à traquer sans relâche l'insaisissable. Il y a Robert Graysmith, jeune caricaturiste politique au San Francisco Chronicle, dont l'intérêt premier pour l'affaire vire à l'obsession personnelle. Graysmith refera l'enquête, chien renifleur, pisteur et traqueur, écrira deux livres minutieux sur l'affaire (Zodiac en 1986 et Zodiac Unmasked en 2002), dont le scénario du film est très largement inspiré.

Jake Gyllenhaal ne joue pas à être Graysmith : il le vit. Dans ses hésitations. Dans son obstination. Dans sa quête de la vérité. Il en est touchant, car tout en fragilités dans dans son entêtante détermination.

La plus grosse surprise vient pourtant de Robert Downey Jr., qui habite littéralement la peau de Paul Avery, alors reporter aux faits divers du San Francisco Chronicle. Electron libre en quête du scoop, désabusé, sûr de lui, caractériel, Avery noyait sa solitude de loup dans l'alcool et le cynisme. Juste avant Iron Man mais après un Kiss Kiss, Bang Bang qui l'avait définitivement ramené sur le devant de la scène, l'acteur est épatant de naturel, de conviction, avec sa barbichette et ses vestes aux couleurs incongrues dans un monde de costards-cravates gris. Dans tous les cas, c'est un trio en or.

 

Photo Robert Downey Jr.Paper Man

 

LUMIÈRES SUR LES TÉNÈBRES

D'un point de vue plus technique, la reconstitution des années 70 est un régal. On se plonge avec délice dans une salle de rédaction où les bons gros téléphones potelés trônaient sur des bureaux verts de gris, à côté de machines à écrire préhistoriques et où le courrier n'arrivait pas du tout électroniquement. Les rues de San Francisco abritent des voitures à la beauté fanée.

Et surtout, surtout, Zodiac est visuellement splendide, et provoque des sensations fantastiques. S'alternent à l'écran ombres et lumières, nuit et jour, noir et brun orangé, comme avant un orage. Fincher retrouver le directeur de la photographe de The Game, Harris Savides, qui avait depuis tracé une belle route auprès de James Gray (The Yards) et surtout Gus Van Sant (Gerry, Elephant et Last Days). Entre les ténèbres tragiques du premier, et la clarté aveuglante du deuxième, Zodiac baigne dans une ambiance unique en son genre.

Le réalisateur voulait une image moins stylisée, aux antipodes de Seven, avec le travail du directeur de la photo Darius Khondji. Son utilisation du numérique en haute définition (sauf pour certains plans, notamment au ralenti), loin de l'amour presque fétichiste de la pellicule, a marqué les esprits, dans un élan de modernité radical presque. Et malgré cette approche plus sobre, Zodiac reste truffé de moments de mise en scène bluffants, d'un plan aérien accroché à un véhicule, jusqu'à de captivants travellings faussement tranquilles.

 

PhotoNumériquement vôtre

 

Zodiac ne prétend pas détenir la vérité sur une enquête toujours ouverte à ce jour, et qui semble destinée à rester une énigme à jamais. En se basant sur quantités de faits, de preuves, d'écrits et témoignages, le film présente une vision de l'affaire, laissant le spectateur s'y plonger, s'y perdre, et essayer de s'y retrouver.

Mais le film va au-delà de l'enquête elle-même en croisant les existences de trois individus liés malgré eux au sordide de meurtres en série ; liés aussi par un besoin quasi impérieux de justice. Malgré eux. Il y a dans cette quête, presque désespérée à force d'être vaine, comme le désir latent et inavoué d'un monde meilleur. Avec Zodiac, le meilleur du thriller et du polar se jumelle. 

 

Affiche officielle

Résumé

Un très grand film de David Fincher, et un très grand film tout court.

Autre avis Geoffrey Crété
Le style de David Fincher se dilue sans se perdre dans ce film d'enquête riche, vertigineux, d'une efficacité redoutable, dont l'absence de fausse note en fait une réussite éclatante.
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commentaires
CHFAB
27/11/2020 à 16:41

Personne ne l'a dit ici, mais il faut louer les qualités incroyables du scénario, dont le terreau réel est tout bonnement ahurissant, pour cette enquête sur plus de 30 ans (!); et avec des rebondissements encore il y a quelques années, malheureusement non concluants... Avec le phénomène Charles Manson, le tueur au Zodiac est l'évènement qui précipite la fin des années 60 dans la noirceur, le désenchantement et la violence, notamment dans le cinéma. Fincher a choisi la nuance, le trouble, l'érosion sociale, la lenteur et l'élégance pour ce film extraordinaire, qui reste si longtemps en mémoire. et grâce à cet article je viens de découvrir qu'il existe un director's cut?!?!? un cade

Xprocessor
21/11/2020 à 14:25

Film absolument splendide qui marque l'entrée de Fincher dans un style... disons... plus ... classique.. avec une atmosphère étrange et presque suffocante parfois... et une photographie moins criante et plus empreinte de l'époque pendant laquelle se déroule l'enquête... Une très belle retranscription que l'on retrouve dans le magnifique Benjamin Button mais aussi dans la série Mindhunter... Fincher est devenu grand avec ce film...

douds17
20/11/2020 à 19:58

Presque entièrement d'accord avec vous !
Car NON, 65 millions de dollars pour un film sur un tueur de série, ce n'est pas "très modeste" ! Même à Hollywood !

De Passage
20/11/2020 à 15:55

Un très bon docu-film dont il manque un petit quelque chose qui donnerait envie de le voir plusieurs fois.

ocani
20/11/2020 à 11:06

@Phiphi72: tout à fait d'accord avec le director's cut, il est sublime.

Deny
20/11/2020 à 02:53

Étonnè de voir autant d'avis positif dans ce film assez classique aux enjeux très minces. C'est un bon film, mais un chef d’œuvre est exagéré pour ma part. Je préfère, de loin, Gone girl.et bien sur le génial Fight Club le meilleur film de Fincher.


19/11/2020 à 23:34

Comment je kiffouille ce film quelle beauté. C'est fou, autour de moi, ma femme compris, tout le monde trouve ce film chiant. Moi je le trouve magistrale. Du coup, je me pignole seul dans mon coin en louant St Fincher (oui même Alien 3 et alors...).

Phiphi72
19/11/2020 à 23:22

En toute honnêteté, je préfère la " director's cut". Elle est meilleur avec plus de details approfondi. C'est du grand Fincher après les repproche sur Alien 3 et sa version chaotique.

Birdy
19/11/2020 à 22:46

La marque des grands ? Imprégner le film d'une aura qu'aucun autre n'aurait su retranscrire. Unique. Il faut bien se rendre compte que la moitié des scènes auraient été d'une normalité polie chez les autres. Chez Fincher, le danger, le mystère, s'empare du quotidien et hante ses protagonistes, distillant cette curieuse sensation qu'on touche souvent quelque chose du doigt qui se dérobe sans cesse, jusqu'à l'oubli. Comme le sablier égrène le temps, la vie.
Zodiac, c'est aussi l'anti Seven, le refus du sensationnel, du mystique, du tape à l'oeil, par celui qui avait réécrit les codes du genre 15 ans avant.
Un film d'une telle intelligence collective que c'en est renversant.

Kyle Reese
19/11/2020 à 22:46

@Cépafo.

C'est pas faux ! ;)

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