A Scanner Darkly : Critique

Damien Vinjgaard | 27 mai 2006
Damien Vinjgaard | 27 mai 2006

De nos jours, connaître la S-F impose de faire une halte à la case Philip K. Dick pour puiser directement à la source littéraire (Le Maître du haut château, Ubik) et / ou emprunter les chemins de traverse qu'ont représentés les meilleures transpositions cinématographiques de son univers aussi visionnaire que tourmenté (Blade Runner, Minority Report, Total Recall). Dans leur ensemble, ces films ont su conserver une part de la tonalité "Dickienne" tout en privilégiant le spectaculaire contemplatif ou fortement actif. Or, son oeuvre a davantage marqué par son pessimisme affolant du futur proche (parfois prophétique d'ailleurs), s'appuyant sur une mise en doute de la réalité et une dissolution de l'identité.

 

 

Philip K. Dick a injecté dans son travail d'écrivain énormément de son vécu, jalonné d'échecs sentimentaux, de cycles paranoïaques et schizophréniques liés à sa consommation effrénée d'amphétamines. Il touche le fond en 1970 lorsque, abandonné et seul, il ouvre sa maison à tous les camés d'Orange County. Son roman A Scanner Darkly (publié ici sous le titre Substance Mort) s'inspire de cette triste période. Loin des voitures volantes et du rapport homme/machine, ce roman ancre son récit dans un futur proche. Bob Arctor, un agent des stups surnommé « Fred », infiltre des junkies suspectés de terrorisme. Là, il cache son identité ET à ses amis toxicos ET à son unité de police puisque, dans ce monde Orwellien, les agents undercover doivent conserver l'anonymat derrière des « tenues brouillées » afin de limiter les risques de corruption. Mais Bob est devenu accro à la Mort, redoutable drogue provoquant une cassure entre ses deux identités. Lorsque ses supérieurs demandent à Fred/Arctor de surveiller Arctor/Fred, son cauchemar éveillé passe de l'absurde au tragique.

 

 

Un tel résumé en dit long quant aux difficultés à rendre le dit cauchemar tangible sur grand écran. Richard Linklater a pourtant relevé le défi en faisant appel à la rotoscopie, une ancienne technique d'animation consistant à transformer des prises de vues réelles en dessins animés dans le but de fluidifier le mouvement (les studios Fleischer utilisaient énormément cette méthode pour les cartoons Superman) Le cinéaste texan est allé plus loin en mettant en scène Keanu Reeves, Winona Ryder, Woody Harrelson et Robert Downey Jr. (hallucinant jusque dans son déversement verbal) dans les décors réels d'Austin pour ensuite les retravailler entièrement par infographie pendant dix-huit mois. De prime abord déconcertant, ce parti-pris esthétique s'avère payant pour illustrer la perception mentale d'un junkie sentant son univers se dérober. 

D'accord, A Scanner Darkly n'est une œuvre facile d'accès. On lui a notamment reproché à sa sortie la complexité de sa trame et il y a fort à parier que les interminables verbiages délirants de la bande d'Arctor ont probablement suscité bon nombre d'agacements. Bien que compréhensibles, ces reproches sont moins le fait de Richard Linklater que de Philip K. Dick. Car, au fond, A Scanner Darkly pourrait bien être l'adaptation la plus fidèle d'un de ses romans tant sa signature faite d'absurde et de tragi-comédie est prégnante sur l'écran comme jamais. Imparfait, A Scanner Darkly l'est à plus d'un titre. Il gagne toutefois à être revu pour son incontestable compassion. Il serait, en outre, dommage de passer à côté de cette adaptation résolument adulte et exigeante qui cherche moins la belle image que l'envie sincère de faire découvrir au plus grand nombre la vision hallucinée d'une Amérique nixonienne effrayante et sécuritaire, résonnant étrangement avec celle de W.

 

 

 

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