The Machinist : maigre critique

Matthieu Perrin | 18 janvier 2005 - MAJ : 11/09/2018 13:46
Matthieu Perrin | 18 janvier 2005 - MAJ : 11/09/2018 13:46

Parmi les premiers chocs cinématographiques d'une année 2005 qui s'annonce sous les meilleurs auspices, The Machinist, du réalisateur britannique Brad Anderson (déjà responsable du très marquant Happy accident et de l'excellent mais toujours scandaleusement inédit Session 9), provoque tout d'abord et bien évidemment les commentaires les plus dithyrambiques de par la performance hallucinante de son comédien principal, Christian Bale. À l'heure où les transformations d'acteur se réduisent souvent à prendre des kilos (le syndrome Raging bull ou encore, dans un autre style, Le Journal de Bridget Jones), Bale (c'est toujours bon de rappeler que le jeune enfant de L'Empire du soleil c'était lui) a perdu vingt-huit kilos, et a joué avec sa santé pour pouvoir utiliser le peu de peau qui lui restait pour rentrer dans celle de Trevor Reznik.

D'ailleurs, dès les premières minutes du film, Anderson semble effectuer volontairement un parallèle avec l'ouverture d'American psycho, où l'on voyait le même Christian Bale prendre une douche avec un soin maniaque de son corps. Mais dans Amercian psycho, l'acteur s'était construit un corps parfait, tandis que dans The Machinist son corps apparaît en pleine déflagration. Dans les vingt premières minutes du film, ce dernier y est montré sous toutes les coutures, allant même jusqu'à provoquer le malaise (la cage thoracique !) – le spectateur, qu'il rentre ou non dans le récit, étant obligé d'éprouver un sentiment de fascination / répulsion pour la transformation physique du comédien (et ce même si on ne le connaît pas vraiment : l'homme-acteur souffre littéralement sous nos yeux). Mais là où le film d'Anderson s'impose comme une vraie réussite, c'est par sa capacité à nous faire oublier peu à peu qu'on a affaire à une prouesse physique pour nous narrer avant tout le cauchemar vivant de son anti-héros.

 

 

Alors évidemment, lorsqu'on évoque le domaine des rêves et des cauchemars, des films au récit bizarre, la critique a vite fait d'utiliser l'adjectif incontournable du genre « lynchien », à chaque fin de phrase. Effectivement, tout en apparence dans The Machinist renvoie aux éléments cinématographiques du roi David : la photo expressionniste dominée bien évidemment par une couleur verdâtre (pourquoi d'ailleurs réduire le cauchemar à cette couleur ?), la schizophrénie, les indices qui, comme un rêve, ou plutôt un cauchemar, viennent parsemer le film et le rendre inquiétant. Tout comme dans Lost highway, Trevor Reznik est aux prises avec une très grande paranoïa. Des personnages mystérieux lui apparaissent, qu'il est le seul capable de voir. Notamment un certain Ivan, censé remplacer un collègue de travail, et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au Marlon Brando d'Apocalypse now. Dans quel but employer ce personnage ? Est-ce la volonté d'Anderson de nous emmener au pays des morts avec l'homme à la peau de serpent, ou ne peut-on finalement pas voir dans ce choix celui de souligner que la prestation de Bale est le point limite de l'Actor's studio (dont Brando est évidemment l'un des plus grands représentants) ?

 

 

En faisant abstraction un instant de l'influence lynchienne, on peut aller s'amuser (d'ailleurs avec plus d'acuité) à chercher les références d'Anderson du côté de la littérature et de la science. De Kafka (la métamorphose de Christian Bale) à Dostoïevski (son Idiot qui, comme par hasard, trône sur le bureau du héros), sans oublier Freud et sa psychanalyse. Le cauchemar fonctionne grâce à des associations d'images, d'idées, de personnages qui n'ont pas forcément un lien logique les uns avec les autres. Ce lien que le spectateur va essayer de trouver n'est ni plus ni moins que le propre d'une thérapie en psychanalyse (faire prendre conscience) : au cinéma on parlera plus d'une enquête ou d'une intrigue….

 


Mais il suffit de voir la scène où Trent emmène le fils de Marie faire un tour dans un train fantôme pour se convaincre que nous sommes bel et bien en territoire inconnu, dans un nouvel univers. Cette scène tout à fait étonnante nous montre les personnages traverser des vitrines constituées de mannequins, dans des situations morbides de la vie ordinaire (accident de voitures notamment). Nous sommes bien plus dans le domaine de l'art plastique, l'art expérimental que dans le domaine de l'art cinématographique. Et si l'auteur de Blue velvet scanne le rêve américain en s'aventurant dans le noir du film noir, Brad Anderson a décidé de tourner en Espagne, hors des sentiers battus et rebattus de Hollywood, et loin d'un quelconque genre. Et c'est sans doute cette liberté et cette rencontre des cultures qui permet aussi à son film d'être si différent.

 

 

The Machinist est un film que David Lynch aurait rêvé ou plutôt cauchemardé de réaliser (dans sa jeunesse), mais c'est assurément le film d'un autre cinéaste, pour notre plus grande joie mais aussi pour notre plus grand malheur. En effet, Lynch nous amène toujours une fin à la hauteur des ténèbres dans lesquelles il nous a plongé et qui continue à nous faire réfléchir bien après la vision du film. La fin de The Machinist (qu'évidemment nous ne révèlerons pas dans ces lignes) est beaucoup plus de l'ordre du court métrage, une fin sans aucune ouverture, sans aucune ambiguïté. Le spectateur ayant alors de grandes chances de se dire : « Tout ça pour ça ! » Pour autant, il est indéniable que Brad Anderson soit un remarquable créateur d'univers et d'ambiances (pour s'en convaincre, matez en DVD import son précédent opus, Session 9, l'un des films de « maisons hantées » les plus originaux de récente mémoire), et que son Machinist, malgré le poids de ses influences et certaines maladresses (personnages sacrifiés, comme celui de la prostituée au grand cœur jouée par la toujours géniale Jennifer Jason Leigh, ou l'ouvrier au sort funeste campé par le trop rare Michael Ironside) reste l'une des expériences cinématographiques les plus intéressantes du moment.

 

Résumé

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commentaires
Andarioch
11/09/2018 à 13:20

Superbe film, qui fout mal à l'aise et remue des trucs destinés à rester stables.
Bale avant la consécration. Ce magnifique acteur payait dans ce film une injuste (quoique compréhensible) comparaison avec un hit de l'époque que je ne citerais pas pour cause de spoil, tout comme il fut victime un peu au même moment d'une muette accusation de plagiat pour Equilibrium/ Matrix, tout aussi injuste me semble-t-il, les thèmes abordés n'ayant absolument rien à voir.

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