Les Nuits de Mashhad : critique d'une traque sans retour

Simon Riaux | 11 juillet 2022 - MAJ : 11/07/2022 11:53
Simon Riaux | 11 juillet 2022 - MAJ : 11/07/2022 11:53

Après que son actrice Zar Amir Ebrahimi a reçu le prix d'interprétation féminine à Cannes 2022, Les Nuits de Mashhad arrive au cinéma, pour nous plonger dans une traque ténébreuse et fascinante. Retenez votre souffle, le réalisateur Ali Abbasi vous propose de le suivre en apnée, jusque dans les plus sombres recoins de l'humanité, au centre de la toile du "tueur-araignée".

TRAVAILLEUR DU STYX

Quand Ali Abbasi dévoile Border à Cannes en 2018, la sélection Un Certain Regard s’embrase. Pour sa première venue sur la Croisette, le cinéaste danois d’origine iranienne plongea le public dans un quotidien réenchanté, celui d’une femme pointée du doigt comme disgracieuse, dont une particularité étrange allait lui ouvrir les portes d’un univers aux dimensions mythologiques.

Sensoriel et en mutation permanente, le film remportait le grand prix de sa section. Alors quand, un an plus tard, l’artiste nous revient avec une enquête inspirée de la traque du “tueur-araignée” qui ensanglanta la ville sacrée de Mashhad à l’orée des années 2000, c’est peut dire qu’on ouvre grand les yeux. 

 

Les Nuits de Mashhad : photoUne terrible nuit

 

Et dès son entrée en matière, Les Nuits de Mashhad expose ce qui fondera sa mise en scène. Une exposition crue, initialement naturaliste du quotidien hypocrite d’une ville sacrée, où la prostitution ne pouvant pas exister, pourchasser qui massacre les travailleuses du sexe n’a rien d’une priorité. D’où l’impavide crudité de la première séquence, au cours de laquelle une femme traverse une longue nuit de passes, dont la dernière se révèlera fatale. C’est dans la bascule de point de vue, de la future victime vers son assassin, que gît le programme de l’œuvre. 

Conscient d’arriver aussi bien après les Seven que les Maniac, Ali Abbasi propose une troisième voie, en auscultant la société qui a engendré Saeed, ex-soldat de la révolution, frustré par son mariage convenu, mais surtout par le souvenir lointain de la guerre qui lui offrit l’opportunité de tuer et d’être respecté pour cela. C’est presque rationnellement que l’homme se tourne vers le meurtre en série de "pécheresses", sorte d’équation idéale pour assouvir ses pulsions de mort, et les maquiller de la gloire qu’il reçut jadis. 

 

Les Nuits de Mashhad : Photo Zar Amir EbrahimiUn monde carcéral

 

JACK L'ÉTRANGLEUR

De prime abord, Les Nuits de Mashaad laisse à croire que tueur et enquêtrice seront traités sur un pied d’égalité, chacun évaluant la distance, le gouffre moral, ou la faim de mort, le séparant de l’autre. Un temps, le scénario fait donc la part belle au personnage de Rahimi, journaliste bravant sa condition de femme iranienne et les autorités religieuses pour pallier l’indolence d’une police qui se félicite plus ou moins de ramasser régulièrement les dépouilles en putréfaction de femmes qui embarrassent. 

Héroïne de fiction, Rahimi permet au metteur en scène non seulement de nous immerger aisément dans la société iranienne de l’époque, mais plus certainement de donner à voir combien cette posture rassurante, celle d’une femme triomphant d’un patriarcat destructeur, relève du conte. Au fur et à mesure que le carnage perpétré par Saeed gagne en ampleur et en sauvagerie, c’est le peuple qui se félicite de cet équarrissage. C’est le corps social qui se coagule autour de lui, interdisant à la journaliste de brandir l’obscénité de la situation. 

 

Les Nuits de Mashhad : Photo Zar Amir EbrahimiEt même pas un numéro vert !

 

Séquence après séquence, c’est la figure du tueur qui reprend la main sur le récit. Le scénario lui lâche la bride, nous pose en observateurs de plus en plus impliqués dans ces séances de chasse, nous contraignant presque à participer, à défaut d’approuver. Notre pulsion scopique est évidemment interrogée, violemment, par ce déploiement de hargne grotesque, par la cruauté et l’idiotie de cet homme qui ne sait trop si copuler à côté du cadavre à peine dissimulé de sa dernière proie l’excite ou l’inquiète. 

Ce reflux de la protagoniste initiale en faveur du héraut de la mort et du fondamentalisme religieux est une épreuve pour le spectateur. Mais en nous confrontant à la dimension voyeuriste de l’entreprise, ainsi qu’à l’authentique cauchemar qui la fonde (un groupe validant et mythifiant les exactions du pire de ses membres), Abbasi ne se contente pas de nous éprouver, il forge son discours à la manière d’une lame à double tranchant. La même qui fit dans les années 70 la vénéneuse puissance d'un William Friedkin, qui explora le mal plus profondément qu'aucun de ses contemporains.

 

Les Nuits de Mashhad : photoUne prière pour mieux échapper au réel

 

DESTINATION LÉTHALE

Arrivé à mi-parcours, tandis que la mise en scène semble épouser la boulimie mortifère du tueur, Les Nuits de Mashhad pourrait basculer dans l’infect, en ne questionnant pas son propre sujet. Mais Abbasi retrouve alors le langage développé dans Border, et tire son épingle du jeu avec une finesse remarquable. En dépit de sa caméra portée, de cette photographie dont on jurerait qu’elle reçoit la lumière naturelle plus qu’elle n’en joue, le réel se brouille, se disloque. Un dialogue s'avère pur trip narcissique, la chaleur étouffante d'une geôle cède la place à une pluie divine et imaginaire. Et un échange bien innocent avec un policier peu amène révèle la part maline que les hommes autour de Rahimi partagent sans le dire.

À la faveur d’un plan à la durée iconoclaste, d’une perspective appuyée sur les pupilles dilatées de Saeed, nous sentons le rideau du quotidien se déchirer. Comme l’héroïne de son précédent film, lui aussi reçoit comme autant de décharges voltaïques les appels du pied d’un autre monde. À la différence que le sien, fantasme hybridé d’obligations religieuses, d’excitation de la foule et de délire narcissique, n’existe pas. L’assassin habite un fantasme, dans lequel la caméra s’engouffre.

 

Les Nuits de Mashhad : photoUne araignée et sa toile

 

Dès lors, le cinéaste tiendra en un même geste l’héritage du cinéma criminel voyeuriste, et sa grammaire personnelle. Miraculeusement, il assume l’horreur documentaire à laquelle vire son autopsie d’un pays vibrant pour un psychopathe meurtrier, tout comme il nous donne à sentir ce qui fonde cette alliance monstrueuse. L’ivresse, individuelle comme collective, d’un châtiment plus qu’humain adressé à ceux qui ne sont rien, électrisant le groupe et absolvant le dernier des salopards.

Qu’importe dès lors que Rahimi (excellente Zar Amir Ebrahimi) ait fait chuter le serial killer. Qu’importe qu’il ait été pendu. Elle n’aura fait qu’accoucher la légende, et comme le prouve les ultimes images des Nuits de Mashhad, donné aux générations à venir un terrifiant mode d’emploi. Ali Abbasi, quant à lui, fascine par la ligne de crête sur laquelle il place son œuvre, entre la puissance d’arrêt d’un Powell donnant à voir et aimer toute l’ambiguité du Le Voyeur et l’âpreté d’un moraliste, qui confrontera finalement son tueur au nœud coulant de sa gloutonnerie homicide.

 

Les Nuits de Mashhad : Affiche française

Résumé

Fort de tout l'héritage des maîtres qui l'ont précédé, Abbasi explore une nouvelle figure de monstre, celle d'un psychopathe dont la folie épouse celle de la société qui l'entoure. Dangereux, vénéneux, vertigineux.

Autre avis Alexandre Janowiak
Avec sa mise en scène étouffante et un jeu étourdissant avec les bruits, Ali Abbasi nous enfonce dans les tréfonds d'une enquête glauque, un peu trop classique mais palpitante, avec Les Nuits de Mashhad. Un choc malsain, violent et brutal sur une société gangrénée par un fanatisme religieux, un pouvoir passif et un système pourri de l'intérieur.
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Lecteurs

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commentaires
Okeefe
27/07/2022 à 21:48

J'ai eu un doute en sortant du ciné sur quelle actrice avait eu le prix d'interprétation à Cannes, je ne comprends pas trop ce choix, le personnage féminin est au final très peu présent dans le film. L’actrice s'en sort bien mais avec si peu de temps à l'écran c'est difficile de laisser une vraie marque. Pour le film en lui même je l'ai trouvé très correct même si j'ai l’impression que la critique s'enflamme un petit trop, je suis assez d'accord avec d'autres commentaires, il lui manque un petit quelque chose pour le démarquer d'autres films du même genre. Et puis on me l'avait vendu comme une œuvre assez traumatisante, très honnêtement c'est largement supportable, rien que le cinoche de Fincher va plus loin...

Docteur Benway
23/07/2022 à 23:47

Après l'intrigant "Border", Ali Abasi lorgne du côté du polar US avec ce Holy Spider. Faux film iranien puisque le réalisateur a quitté son pays de naissance il y a 20 ans et vit au Danemark, tourné en Jordanie, "Les Nuits de Mashad" raconte l'histoire vraie d'un sérial killer qui tue des prostituées dans une croisade religieuse et fait le lien avec le climat politique, social et surtout religieux du pays.

Si la partie thriller est plutôt bien maîtrisée, elle souffre tout de même d'un certain classicisme qui l'empêche de vraiment décoller. Abasi a bien appris sa leçon mais peine à se détacher de ses influences.

La critique sociale et politique est elle aussi assez limitée. Les réflexions sont intéressantes mais restent un poil superficielle en l'état. Là encore, le réalisateur peine à vraiment aller au fond des choses et je reste un peu sur ma faim, jusqu'à une scène finale pas intéressante mais un peu hors sujet.

Je suis assez d'accord avec Sanchez sur le prix d'interprétation qui n'est pas forcément justifié. Non pas que Zahra Amir Ebrahimi soit mauvaise mais on ne peut pas dire que sa prestation soit inoubliable.
(Mais bon, ce n'est pas la première fois qu'un prix remis n'est pas justifié)

3 étoiles/5

Sanchez
16/07/2022 à 17:57

@theinsiderleroquet
T’es un guignol puisque le film a été tourné en Jordanie et non en Iran donc pour le tournage incognito on repassera

« Ali Abbasi a d'abord envisagé de tourner le film en Iran puis en Turquie, mais a finalement renoncé en raison de la censure gangrenant les régilmes propres à ces deux pays. Il a finalement, il a tourné à Amman, en Jordanie. Il se remémore :

"Je tenais particulièrement à ce qu’on reconstitue la face la plus sombre de Mashhad de manière crédible, et la Jordanie réunissait tous nos critères. On a déniché un endroit relativement quelconque et qui peut camper n’importe quelle région du Moyen-Orient, en fonction du point de vue qu’on adopte."

T’as la palme du plus grand guignol

Sanchez
16/07/2022 à 17:48

@theinsidermescouilles
Voilà un super avis d’intellectuel , un vrai champion. En gros c’est iranien donc c’est bien. Voilà qui est très intéressant . Elle a tourné incognito ? Ça explique peut être son absence de jeu parce qu’elle était peut être trop préoccupé de se faire pecho. C’est juste le prix d’interprétation le moins justifié de l’histoire de cannes. Et pour un Thriller on y ressent ni frisson ni émotion. Ce n’est pas non plus un nanar , juste le film d’un réalisateur sans idée pour un spectateur sans cervelle comme toi . Coucouche panier

The insider38
15/07/2022 à 21:19

@sanchez : j ai lu beaucoup de bêtise ici récemment, mais la tu viens de faire ma journée.

Ramassi de connerie , voir inculte.

Tu es au courant des conditions dans lequel a été fait le film?
Visiblement pas
Le prix d’interprétation est amplement mérité, faut arrêter de dire n’importe quoi, l’actrice a du jouer quasiment incognito tout le tournage..

Pas super maîtrisé ? C est totalement carré du début a la fin, des plan à tomber par terre, des meurtres graphiques comme on en avait pas vu depuis l’époque du giallo, bref . Total réussite, indispensable, fin de la discussion, et que je te reprenne pas à dire n’importe quoi

Hugo Flamingo
15/07/2022 à 20:30

@Jesabel grout : ne suivez pas les fougères mais suivez les realisateurs-trices, ça changera votre regard et vous serez moins déçue.

Sanchez
15/07/2022 à 14:01

Un thriller pas super bien maîtrisé. Tout est traîté de manière un peu grossière et sans grand talent. L’acteur principal est très bon. Par contre ce prix d’interprétation féminine est une pure arnaque. Le personnage de la journaliste est secondaire et purement fonctionnel pour montrer le quotidien d’une femme en Iran mais l’actrice n’a pas grand chose à joué tant son perso est peu étoffé. L’enquête quelle mène est naze et elle tombe sur le tueur comme par enchantement. C’est un film qui se laisse regardé avec un musique proche de celle de Zimmer pour dune mais c’est totalement oubliable en scenario et mise en scène. La dernière scène est d’ailleurs catastrophique tant elle représente tout ce qui ne va pas dans le film, c’est un dire un propos qu’on nous assène de façon extrêmement grossière voir puéril

Augustemars
14/07/2022 à 19:54

On le dit pas assez, mais l'affiche du film est superbe.
Sinon, ce film me donne très envie !

Weezy
14/07/2022 à 16:41

@Jesabel grout
Pas entièrement d'accord avec vous : d'un côté, je peux comprendre, les films en compétition à Cannes ne rentrent pas forcément dans la case "divertissement grand public". Cependant, un long-métrage doit-il forcément être très divertissant pour être bon? Une œuvre divertissante est-elle obligatoirement de grande qualité? Je ne le pense pas. Puis le festival de Cannes est à l'image de tout : il y a du très bon et du moins bon. Après, chacun voit midi à sa porte, bien entendu.

@MystereK
J'ai également trouve Decision To Leave superbe, un grand film.

@Kyle Reese et @MoiLeVrai
Il est vrai que l'affiche est belle, ce qui n'est pas courant.

Porké pi
13/07/2022 à 20:57

Plutôt d'accord, cette "fougère" c'est une manière de dire : ce n'est pas qu'un simple divertissement... Donc je comprends que ça peut en rebuter certains.

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