La Nuit du 12 : critique du polar qui brûle tout sur son passage

Simon Riaux | 10 juillet 2022 - MAJ : 03/08/2022 13:26
Simon Riaux | 10 juillet 2022 - MAJ : 03/08/2022 13:26

Grande claque de Cannes 2022, La nuit du 12 réalisé par Dominik Moll (et co-scénarisé avec Gilles Marchand) est un grand polar, une des belles surprises de l'été et un vertigineux labyrinthe... Après l'impeccable Seules les bêtes, un des duos créatifs les plus acérés de l'Hexagone (Dominik Moll et Gilles Marchand) nous propose une traque étincelante et ténébreuse, dans la foulée d'un féminicide aux airs d'énigme insoluble, avec le super duo d'acteurs : Bastien Bouillon-Bouli Lanners.

MARCHANDS DE MORT

Depuis Harry, un ami qui vous veut du bien, Dominik Moll s’est taillé une place à part dans le paysage cinématographique français. Celle d’un pourvoyeur de thrillers denses, aux thématiques variées, capable d’excaver de notre humanité des passions troubles. Mais après un premier éclatant succès, présenté en compétition au Festival de Cannes 2000, le metteur en scène a exploré une veine plus surréaliste, voire hallucinée, pas moins intéressante, mais progressivement dévitalisée, théorique, qui culmina avec son adaptation du texte fondateur de la littérature gothique, Le Moine.

C’est à la faveur de Seules les Bêtes, que nous retrouvions le cinéaste en pleine forme, aux commandes d’une mosaïque d’investigations et de manipulations au cœur d’un décor austère et mystérieux. Son goût du labyrinthe et de l’errance mentale y retrouvait son éclat, lequel explose à l’écran dès les premières minutes de La nuit du 12.

 

La nuit du 12 : photoDinner américain ? Banlieue ouvrière ? Théâtre absurde ?

 

Nous découvrons un homme à vélo, s’entraînant en silence le long d’une boucle immuable, avant qu’un carton ne nous mette en garde : l’enquête qui s’annonce demeurera irrésolue. Puis vient cette déambulation innocente, celle d’une jeune femme rentrant chez elle après un long apéro, le pas léger, le sourire aux lèvres.

Une poignée de plans faussement anodins plus tard, nous scruterons ses yeux écarquillés alors qu’un homme l’asperge d’essence, l’embrase. Et son corps de s’éloigner de la caméra, au ralenti, pour se soustraire à notre regard en s’effondrant par saccades. Une boucle infernale, une fatalité sans issue et un surgissement de violence implacable. La nuit du 12 peut s’abattre sur nous.

 

La nuit du 12 : Photo Bouli Lanners, Bastien BouillonDeux hommes que le mal va broyer

 

LA NUIT LA PLUS MOLL 

Dominik Moll n’aura cessé de collaborer avec son co-scénariste Gilles Marchand. C’est d’abord la singularité de l’écriture qui frappe dans leur nouveau film. On accuse souvent le cinéma hexagonal de verser dans la théâtralité, d’être verbeux, autant de griefs qui traduisent plus un manque d’incarnation de l’écriture, une incapacité à traduire le récit en actes de cinéma, qu’une incompatibilité entre les planches et la caméra.

Et c’est bien à une mutation des deux arts que se livrent scénariste et metteur en scène. D’abord via des dialogues extrêmement écrits, qui n’hésitent pas à verser dans le littéraire voire le poétique, tout en veillant à ce que leurs interprètes y injectent une densité, une chair, qui les prémunissent de toute artificialité. Ainsi, quand Bastien Bouillon et Bouli Lanners s’écharpent comme deux flics ivres de bons mots, c’est d’abord la tessiture de deux âmes cabossées qui nous étreint.

 

La nuit du 12 : photo, Bastien BouillonWestern bicyclette

 

Puis vient une réflexion souvent passionnante sur la notion même de théâtre. Et quel meilleur décor qu’une enquête, avec ses visites du lieu du crime, ses analyses de scènes potentiellement louches puis ses interrogatoires, pour revisiter toute la panoplie des corps de comédiens en scène ? Le dispositif pourrait être vain ou inutilement intellectualisant, il souligne au contraire combien l’investigation qui se joue part sur des bases viciées, combien tout ce petit monde s’échine à résoudre une énigme vérolée, combien le féminicide qui les occupe est voué à demeurer un angle mort pour leur conscience professionnelle.

 

La nuit du 12 : photoAu pied des corps, fleurissent d'étranges fleurs

 

POLAR EXPRESS 

La nuit du 12 est-il pour autant un pensum plus ou moins vaporeux ? Non, parce que derrière la caméra, Moll travaille son atmosphère avec un soin maniaque.

Situé dans une bourgade écartelée entre une station de ski pourvoyeuse d’emplois, et broyeuse de saisonniers d’un côté, et la petite bourgeoisie exfiltrée de la fourmilière grenobloise de l’autre, le récit tire perpétuellement parti de la géographie. Moll a toujours pris soin d'ancrer ses histoires dans un décor, du Cantal de Harry à la causse de Seules les Bêtes. Il trouve là un emplacement rêvé, entre les espaces du western et la bizarrerie du Pique-nique à Hanging Rock.

 

La nuit du 12 : photo, Bastien BouillonUne nuit sans fin

 

Qu’il sublime les élans rocheux d'un relief hostile, souligne ses lignes de fractures ou laisse l’étrangeté d’une communauté montagnarde presque insulaire gagner notre esprit, le réalisateur transforme les lieux en une boîte de pétri mentale et stylistique. Ce qui n’est pas sans évoquer Twin Peaks et le génie avec lequel David Lynch prenait une communauté terriblement banale, pour observer son progressif déraillement, jusque dans les affres de la démence. Mais cette fantaisie qui bout n'écrase jamais le versant plus concret du film, lequel s'avère si éminemment accompli qu'il n'aurait pas à rougir de la comparaison avec un certain Memories of Murder...

Débordant d’une lumière minérale qui découpe les faciès au scalpel, capturés par le découpage faussement tranquille de la caméra de Moll, l’ensemble réussit un tour de force de cinéma peu commun : nous donner un sentiment de réalité étouffant, tout en travaillant la matière de son intrigue avec style. Véritable, mais jamais naturaliste, La nuit du 12 embrasse l’absurdité cruelle, l’ironie décapante d’une quête qui épluche la banalité du mal à coups de trouvailles monstrueuses.

 

La nuit du 12 : photo, Bouli LannersUn Bouli de démolition

 

RIRE DE MOURIR

Un rappeur en goguette explique qu’on peut souhaiter carboniser son ex sans lui vouloir de mal. Un butor assoiffé de dérouillées sexistes jubile de voir les poulets perdre des plumes à son contact. Une amie observe, terrifiée, la communauté juger l’air de rien la sexualité de feu sa meilleure amie. Marchand et Moll orchestrent une comédie humaine qui ne nous épargne rien de nos aberrations contemporaines.

On rit. Souvent. Du bon mot d'un suspect, de la bêtise d'un prévenu, ou de l'impasse injuste dans laquelle s'enferre l'institution policière. Admirablement amené, tout en rupture de ton, le rire est ici d'autant plus douloureux qu'à la manière d'une pointe de cristal, il a pour qualité première son tranchant, et les immondices par trop humaines qu'il dévoile.

 

La nuit du 12 : photo, Théo CholbiUn moniteur qui fait écran à la vérité

 

Ce terrain de jeu, pour fréquemment terrifiant qu’il soit, permet à l’intégralité du casting d’exister avec une électricité peu commune. On songe bien sûr au couple Bouillon-Lanners, dont l’énergie comique se mue en une spirale tragique. Mais aussi au magnétique Pierre Lotin, auquel un sourire suffit pour faire basculer le métrage dans l’horreur. Quant à Anouk Grinberg et Lula Cotton-Frappier, elles portent à travers cette ronde sinistre une dignité contrariée, qui préserve le tout de verser dans la complaisance, ou la fascination pour le mal qui englue les personnages.

Et La nuit du 12 de fondre sur nous à la manière d’un piège parfait. Grande leçon de grammaire filmique, dans laquelle chaque réplique se fait ponctuation, tous les plans forment un ensemble de phrases au sens limpide, mais parfois insoutenable. Enquête profonde dont personne n’espérera sortir indemne. Joyau de style et leçon d’interprétation. Un grand polar, qui s’imprime sur notre rétine pour ne plus la quitter, et contaminer notre mémoire.

 

La nuit du 12 : Affiche officielle

Résumé

Une femme meurt. Des hommes inspirent. Et Dominik Moll, accompagné de son co-scénariste Gilles Marchand, de dérouler une enquête aux airs de fable funèbre, où éclatent l'absurdité d'un monde de prédation et de bêtise. Grand polar, sublime désespoir, pour une obsession de cinéma qui hante longtemps le spectateur.

Autre avis Geoffrey Crété
Le canevas est classique, mais Dominik Moll et son co-scénariste Gilles Marchand écrivent cette enquête avec suffisamment de finesse, de force et de férocité pour aller bien au-delà. Sous ses airs de petit film, une belle et riche réflexion sur le monde.
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Lecteurs

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commentaires
Mélina JUMP
14/08/2022 à 21:14

Merci pour ta critique Simon !
J'ai trouvé le ton de ce film très juste. Contrairement à certains commentaires, je n'ai pas trouvé qu'il manquait de subtilité.
La frustration est contagieuse.

(...)
25/07/2022 à 02:15

L'incipit est prometteur, les flics attachants, mais a la fin c'est le sentiment de gâchis que je retiens. C'est un objet particulier, mais ça ne veut pas dire pour autant que c'est un grand film.

Sanchez
17/07/2022 à 17:31

Je serai pas aussi dithyrambique que EL. Voilà un bon petit polar assez bien fait mais non dénué de défauts , avec des clichés (le divorce de bouli, les scènes de vélo pour montrer que le gars tourne en rond …) , une enquête un peu trop molle avec des pistes peu passionnante et un message féministe asséné pas assez subtilement.
6/10

Jules77
16/07/2022 à 18:58

Certes il y a une ambiance, des personnages, mais quelque chose n'eclot pas dans cette histoire...des dialogues ne fonctionnent pas... l'appel aux personnes mal entendantes pour lire sur les lèvres a été fait mille fois et c'est un exemple parmi d'autres... Concernant les feminicides, J'ai préféré la lecture de "Laetitia ou la fin des hommes" de Jablonka (dont Moll semble s'être inspiré) mais mille fois plus parlant sur le sujet... Finalement, beaucoup d'éloges pour un film qui finit en eau de boudin...

Mouais Bof...
13/07/2022 à 10:07

Pas encore vu,mais je suis hypé comme jamais.

The insider38
11/07/2022 à 22:12

Seul les bêtes était irréprochable.

Dominik moll tape juste encore fois . Indispensable.

MystereK
11/07/2022 à 20:02

Dominik Moll nous prouve une fois de plus sa maitrise des environnements étouffants. Une enquête désespérée.

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