Last Night in Soho : critique du nouveau film d'Edgar Wright

Mathieu Jaborska | 27 octobre 2021 - MAJ : 28/10/2021 15:38
Mathieu Jaborska | 27 octobre 2021 - MAJ : 28/10/2021 15:38

C'est peu de dire que le nouveau long-métrage réalisé par Edgar Wright était attendu, au sein de la rédaction d'Ecran Large, mais pas que. Au fil des deux dernières décennies, le cinéaste a accompli un exploit rare : séduire un très large public à la seule force de son style. Ses admirateurs ne seront pas dépaysés. Last Night in Soho embarque Thomasin McKenzieAnya Taylor-Joy et Matt Smith dans une descente aux enfers Londonienne rythmée, dont lui seul pouvait tirer une telle beauté.

Do the Wright thing

Rares sont les cinéastes à imprimer leurs gimmicks dans l’imaginaire collectif, et pas seulement dans les analyses des cercles cinéphiles dédiés, a fortiori au sein d’une culture populaire tout entière tournée vers la narration globale et les questions d’adaptation. Si le style Wright est aussi populaire et aussi identifié, c’est d’abord parce qu’il est accessible, mais surtout entièrement au service du rythme, qualité revendiquée par l’immense majorité des formes de divertissement contemporaines, généralement en vain.

Il aura fallu au metteur en scène une trilogie de comédies et une adaptation de comics pour affirmer ses obsessions auprès d'un si large public. Obsessions qu’il s’est donc permis d’étaler généreusement dans Baby Driver, long clip d’une heure et demie et exposition quasi brute de ses expérimentations.

Désormais, et quelques mois à peine après une escale évidente par le documentaire musical, Edgar Wright n’a plus rien à prouver à qui que ce soit, ni à la critique, qui a encore du mal à se relever de la scène d’introduction de Baby Driver, ni aux spectateurs qui, depuis, n’ont eu de cesse de faire passer ses oeuvres à la postérité 2.0 (Hot Fuzz et Shaun of the Dead regorgent de memes). C’est donc sans surprise qu’ils l'ont vu se lancer dans un projet plus personnel, sans craindre la méfiance de ses admirateurs.

 

photoUne première image qui avait beaucoup intrigué

 

Co-écrit par Krysty Wilson-Cairns, forte d’une bonne expérience avec les formalistes populaires puisqu’elle est passée par 1917 et elle-même familière du quartier éponyme, Last Night in Soho puise beaucoup dans la passion du cinéaste pour la ville de Londres et plus particulièrement pour le Londres des années 1960. Il y largue une jeune femme tout juste arrivée de sa campagne, Éloise, qui y suivra, dans ses rêves, une homologue avec des envies de grandeur, Sandie.

Et sans surprise, c’est sublime. Inutile de tergiverser : les 45 premières minutes du film assènent une claque esthétique cinglante, tant le cinéaste, assisté par une direction artistique monumentale, plonge avec appétit dans ce Soho fantasmagorique reconstitué, dansant et multicolore, où les simples façades de cinéma, révélées dans un panoramique grandiose, sont les plus spectaculaires des visions. Et au milieu de tout ça, il y a Anya Taylor-Joy, au physique taillé pour l’époque, qui y évolue avec une aisance troublante et se métamorphose officiellement en monstre de charisme.

 

photo, Anya Taylor-JoyA star is born (again)

 

London rythm

Last Night in Soho dévoile une nostalgie, il la fige sur pellicule, puis sur les rétines de ses spectateurs. Et chez Wright, la nostalgie est évidemment mélodique, chorégraphique. Quoi de plus logique, puisqu’il a avoué s’être initié aux années 1960 grâce aux caisses de 33 tours de ses parents, comme son personnage principal ? Le long-métrage revient donc aux origines de son penchant pour la musique, biais par lequel il entreprend toutes ses réalisations.

Dès les premières minutes, on devine où on a mis les pieds. L’enjouée Éloise (campée par la non moins enjouée Thomasin McKenzie) attend sa lettre d’admission pour une école très convoitée, et elle se retrouve face à face avec une réminiscence du passé, tandis que son vinyle déraille. Le réalisateur résume tout son film en un seul plan, virtuose, puisqu’il circule littéralement et habilement entre les générations, montre une nostalgie aguicheuse, tentatrice… qui vire sur le malsain lorsqu’on y consacre trop d’attention, comme un disque rayé.

 

photo, Thomasin McKenzieL'ombre du passé

 

Lorsque la jeune fille se retrouve seule, le cinéaste peut laisser le passé l'engloutir, au rythme d’un son d’époque, colorant aussi bien ce fantasme un peu trop réel que les teintes vintages de la photographie de Chung Chung-hoon. S'il travaille avec le rigoureux Steven Price, c’est surtout afin d’organiser une bande originale aux antipodes des « playlist » auxquelles les blockbusters pseudo cool tiennent tant, qui se fond organiquement dans la mise en scène. On n’ose imaginer le temps de préparation – et de montage - de chaque plan, de chaque séquence, à la fois riche en mouvements de caméra vertigineux et en harmonie parfaite avec la musique.

Une maîtrise d’autant plus remarquable que le réalisateur traite forcément en filigrane de sa propre nostalgie artistique, qui se traduit par la présence d'effets classiques et de trucages simples dans l’idée, mais complexes dans l’exécution, qu'il pousse toujours dans leurs derniers retranchements.

De fait, quand s'instaure un jeu de reflet entre ses deux héroïnes, il s’amuse à transcender le lieu commun en démultipliant les miroirs, jouant de leur interactivité et utilisant le décalage pour créer - bien sûr - du rythme dans son montage. De même que lorsqu’il s’adonne à sa passion pour le classique effet du « texas switch » (le remplacement d'un acteur par un autre ou une doublure dans le plan), il le fait au gré d'une danse magistrale, apogée de son exploration sensorielle d’un univers révolu dont il ne vaut mieux pas creuser le vernis.

 

photo, Anya Taylor-Joy, Matt SmithL'utopie du passé ?

 

Gi à l’eau

Tandis que son héroïne se perd dans les troubles tréfonds du Soho des années 1960, le metteur en scène dissémine ses influences dans la deuxième partie du film, entre hommage à tout un pan du cinéma italien, plus particulièrement aux évolutions des carrières de Dario Argento et Mario Bava, et emprunts à un certain classicisme horrifique anglais, si caractéristique de son temps qu’il risque de décontenancer une partie du public plus jeune.

Le jeu de références esthétiques prend peu à peu le pas sur la contemplation béate pour plonger un personnage progressivement éjecté du cruel présent dans la spirale de noirceur du passé. C’est lors de ce furtif glissement tonal que son œuvre montre ses limites, quand bien même le cinéaste continue de proposer quelques plans mémorables, toujours grâce aux reflets. Il finit dans les dernières minutes par s’embourber dans ses astuces esthétiques, quitte à assumer de saturer l’image de couleur.

 

photoKaléidoscopes flippants

 

Un dernier acte aux limites du psychédélisme qui conclurait parfaitement la descente aux enfers si la narration, elle aussi engoncée dans des codes précis, ne prenait pas autant l’eau. Asservi à un dénouement extrêmement téléphoné, pour ne pas dire carrément évident, Last Night in Soho passe sa dernière partie à assembler péniblement les pièces de son bien joli puzzle, éparpillées aux quatre coins du film depuis une heure. Dès lors, l’esthétique très giallesque tente maladroitement de justifier une avalanche de flashbacks surexplicatifs, comme si Wright et Wilson-Cairns s’étaient, à l'instar de leur héroïne, fait dévorer par leur nostalgie.

Ironiquement, ils joignent le geste à la parole, mais suscitent surtout une triste frustration chez le Wrightophile averti, qui aurait aimé voir son style s’épanouir sans obstacle. En l’état, le long-métrage finit rongé par ses ambitions. D’aucuns jugeront le réalisateur plus habile avec la comédie ou les histoires simples. D’autres fustigeront un scénario trop sûr de lui.

 

photo, Thomasin McKenzieChoquée déçue

 

Nostalgia critique

Mais ce ne sont pas ces quelques faux pas qui empêchent le film de compléter une filmographie de plus en plus passionnante. Car outre son obsession pour le rythme, il révèle l’attrait de l’auteur pour la thématique de la nostalgie, elle aussi d'actualité.

Déjà dans Le Dernier pub avant la fin du monde, son film le plus émouvant, il faisait un sort à ce doux sentiment. Tandis que ses contemporains le réduisent à un argument de vente dans le pire des cas, un biais d’analyse culturelle dans le meilleur, il le décrit comme une tragédie qui s’ignore, le fardeau, le poison des pauvres hères incapables de s’intégrer à leur monde.

The World’s End choisissait l’angle de l’amitié, son dernier essai celui du poids d’une misogynie dévastatrice. De la même manière que Gary King se retrouvait face à un lui adolescent forcément factice, Éloise assiste à la désacralisation d’une jeune femme dont elle fantasme la vie, et apprend, sans que jamais l’écriture n’y fasse référence explicitement (un miracle, vu la lourdeur de certains rebondissements) à faire le deuil du passé. De tous les passés.

 

photo, Matt SmithMatt Smith, parfaitement casté

 

Edgar Wright a beau séduire une population de plus en plus fournie grâce à son style, il impose des thèmes et des idées qui n’appartiennent qu’à lui (malgré la présence d’autres scénaristes), et ce à contre-courant d’une pop-culture qui l’a pourtant déjà largement accueilli en son sein. En dépit de quelques défauts, Last Night in Soho est un véritable film d’auteur, un objet artistique non seulement complet, mais aussi radicalement contemporain.

Pour trivialement résumer les choses, il répond avec splendeur et sensibilité à une question actuellement sur toutes les lèvres : est-ce que c’était mieux avant ? Et sa conclusion est sans appel : non, et gare à ceux qui se persuaderaient du contraire.

 

Affiche alternative

Résumé

La sublime exploration des arcanes de la nostalgie tourne un peu court lors d'un dernier acte se confondant en maladresses narratives. Mais cela n'affaiblit qu'à peine la grande beauté de Last Night in Soho.

Autre avis Alexandre Janowiak
Avec une virtuosité bluffante, Edgar Wright livre un giallo diabolique, moderne et convoquant le zomblard. Et même si c'est bien trop surexplicatif sur les bords, Last Night in Soho reste un sacré voyage lyrique entre rêve et réalité.
Autre avis Simon Riaux
Techniquement miraculeux, traversé de trouvailles et de tours de forces devenus trop rares au cinéma, le film se prend les pieds dans le tapis d'un montage inepte et d'un scénario aussi inabouti que sur-explicatif.
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Lecteurs

(3.8)

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commentaires
Trac
25/11/2021 à 10:37

Faudrait.dire.a.edgar Wright que trop de.musique tue la musique , le film en abuse et devient soulant a la longue . On doit être a 30 min de film sur presque 2h sans une musique de fond épuisante et cacophonique c'est dire ... Sinon film sympa mais avec un twist final digne d'un épisode de Supernatural c'est dommage . Le film n'est pas nul mais boursouflés d'effets facile qui vous donne un sentiment d'overdose par moment . 13/20 pour avoir revisité un giallo en 2020 ce qui est honorable

MoiLeVrai
14/11/2021 à 18:03

Vu tout à l'heure, c'était vraiment très bien. Très beau, dynamique, ça change, acteurs au top.

Sanchez
31/10/2021 à 12:09

Contre toute attente et malgré les critiques mitigés j’ai adoré le film de A à Z. C’est tellement beau et bien fait que j’en avais des frissons. Ceux qui n’étaient pas encore amoureux d ana Taylor Joy ne pourront que plier le genoux. Mais surtout c’est la révélation de cette jeune actrice principale qui emporte tout. Une beauté extraordinaire et un acting de haut vol. C’est un tourbillon d images et de musiques qui nous tient encore longtemps après la projection.
Certes il y a des petits défauts. il y a ce twist qu’on voit venir mais qui est bien trouvé pour amener de l ambiguïté et contrebalancer le côté du film.
Au final ça restera un pur plaisir cinématographique , un bonheur tout simplement. Chapeau
8/10

fuck
30/10/2021 à 16:40

Pas mal comme dirait Mathilde.
Le film est bon et la fin pas mal. Edgar Wright arrive à retomber sur ses pieds même si il est souvent sur le fil du rasoir (normal pour un giallo) à la limite du grand guignol. Sa principale source d'inspiration est le Répulsion de Polanski, ainsi que Dario Argento auquel il n'emprunte pas son esthétique mais son twist final où la victime n'est pas celle que l'on croit suite à une mauvaise perception, procédé utilisé dans L'Oiseau au plumage de cristal et 4 mouches de velours gris.
Et en plus il y a Diana Rigg le superbe Bond girl de Au service secret de sa majesté, influence majeure du dernier James Bond Mourir peut attendre. La boucle est bouclée.

viande a vision
29/10/2021 à 22:42

A voir car le film est visuellement très beau,la musique y est parfaite ,les acteurs excellents etc ..Seule ombre au tableau ATTENTION SPOIl: le mâle blanc est un vieux porc oppressif quand l'homme de couleur est un soutien pour l'héroïne....Et sachant qu'il y'avait 2 lady ( une des années 60 Riggs et Joy pour notre époque)dans le film il était évident qu'il y'avait un lien entre les 2...

Kyle Reese
28/10/2021 à 15:42

@rienàvoir

Ah ça m'est arrivé pour ma toute première commande, j'ai du y retourné 2 fois de suite ...
En espérant qu'Anna Tayor-Joyyyyyyy ...

Carli Bruna
28/10/2021 à 14:39

Vu à La Roche-sur-Yon et j’ai trouvé ça vraiment pas terrible. Un spectacle qui se veut d’abord enjoué, vintage et coloré puis peu à peu sombre et inquiétant. Malheureusement la transition est affreusement mal maîtrisée, le principal problème étant que la partie horrifique n’est absolument pas effrayante et que l’esthétique soignée finit par se changer en bouillie saturée et épuisante. Si Anya Taylor-Joy s’en sort haut la main comme toujours, son charisme dévore tout y compris sa partenaire dont on finit par se ficher éperdument. Quant au scénario qui se voudrait malin, il est surtout brouillon et souvent incohérent ou grossier. Un film hystérique, certes ambitieux mais complètement toc.

rienàvoir
28/10/2021 à 13:45

En espérant que ma commande drive chez Leclerc soit enfin complète.

fuck
28/10/2021 à 10:03

Bizarre cette critique en apparence positive. Plus je la lis, plus je me dis que le film est mauvais. Comme d'habitude notamment avec ses dernier films (Baby Driver, Scott Pilgrim) le début est génial, et dépassé la 1ère heure le film s'essouffle et s'effondre. J'en déduis que c'est un mauvais film, si la fin est pourrie, tout le contraire du dernier James Bond par exemple.

JR
28/10/2021 à 09:37

En espérant un bon gros débat sans arguments.
-popcorn-

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