Reminiscence : critique inoubliable

Mathieu Jaborska | 24 août 2021 - MAJ : 24/08/2021 21:43
Mathieu Jaborska | 24 août 2021 - MAJ : 24/08/2021 21:43

Vendu sur le nom de deux de ses créateurs, la réalisatrice et scénariste Lisa Joy (dont c'est le premier long-métrage) et le producteur Jonathan NolanReminiscence s'est violemment vautré au box-office américain, avec à peine 2 pauvres millions de dollars de recette pour un budget estimé à 68 millions. Le pedigree de ses auteurs et ses têtes d'affiche Hugh Jackman et Rebecca Ferguson n'auront donc pas suffit à contrebalancer une sinistre réputation, ainsi qu'un désintêret certain de la part du public. Et si cette histoire de souvenirs enfouis méritait un peu mieux que l'oubli total ?

mémoires programmÉes

L’ironie mordante de la réception critique de Reminiscence n’aura échappé à personne. Tout entier articulé autour du concept de souvenir, le héros étant chargé de faire revivre à ses clients les moments importants de leur vie, de gré ou de force, le long-métrage ne sera pourtant pas mémorable. En effet, Lisa Joy y récite les codes du polar high tech, avec décors vétustes, personnages brutaux et désespérés, retournements de situation moraux, principes technologiques addictifs, femmes fatales et passés sombres. L’intrigue se déroule sans éclat mais sans ennui, sans folie mais sans fausse note.

Reminiscence est de ces films faibles en scories, léchés, techniquement irréprochables… et de fait parfaitement anonymes. Paul Cameron, réalisateur sur un épisode de Westworld (série qui a fait connaître la cinéaste) mais surtout en charge de la photographie de quelques références esthétiques absolues comme Collatéral ou Man on Fire, met judicieusement en valeur les rues inondées dans lesquelles se morfondent des protagonistes fragiles, sans pour autant céder à la référence facile aux classiques du genre.

 

photo, Hugh JackmanCreuser les souvenirs des autres... et les siens

 

La bande originale de Ramin Djawadi reste très discrète, mais n’hésite pas à s’autoriser quelques audaces, en prolongeant par exemple le rythme d’un juke-box cassé. La mise en scène de Joy parvient à conférer à son récit une certaine ampleur, y compris lors des quelques mano a mano qui parsèment ces presque 2 heures, étonnamment fluides et même parfois plutôt inventifs.

Quant au casting, il est irréprochable. Hugh Jackman est évidemment à l’aise dans le rôle d’un vétéran mélancolique, hanté par sa fugace aventure amoureuse. Rebecca Ferguson, avec son talent habituel, incarne à la perfection la femme fatale trop belle pour être vraie. Thandiwe Newton apporte un contrepoint physique et psychologique au héros, tandis que Cliff Curtis, rompu à l’exercice, révèle les stigmates de la pourriture d’un monde avec dextérité.

Difficile de ne pas se lancer dans un exercice d'énumération. C’est l’évidence : tout le monde est à sa place. Sauf qu’à force de classicisme, le scénario finit par sembler très mécanique. Et si rien n’est foncièrement irritant, la somme des parties n’inspire pas grand-chose. On se laisse donc porter, innocemment, par cette histoire, persuadés de l’avoir déjà entendue plusieurs centaines de fois. L’expérience a beau ne pas être désagréable, elle s’oublie à peu près aussi vite qu’une news Ecran Large à propos de la dernière révélation de Kevin Feige.

 

photo, Hugh Jackman, Rebecca FergusonAmour toujours

 

Au bord du gouffre

Peut-être n’est ce pas dans la narration qu’il faut traquer les qualités de ce Reminiscence. Car en filagrane, derrière les rebondissements éculés d’un polar confortable, se cache la description d’un monde perpétuellement au bord de l’engloutissement. Bien sûr, l’idée d’un futur proche victime de la montée des eaux n’est pas d’une grande originalité, aussi bien au cinéma qu’en bande dessinée. Néanmoins, la manière dont cet arrière-plan, surligné par une direction artistique très jolie, irradie, a quelque chose de fascinant, d'autant qu’il se superpose à toutes les strates du long-métrage.

L’ouverture, long travelling avant numérique, prend à rebours nos attentes vis-à-vis d’une proposition de science-fiction proche (le « near future »). Plutôt que de partir du présent pour révéler le décrépissage de la civilisation, elle débute encore plus loin dans le futur, et remonte jusqu’au temps de l’action, révélant dès ce premier plan le destin de l’univers présenté.

 

photoSmoke on the water

 

Passé à peine quelques secondes, le récit existe déjà dans la perspective d’un anéantissement progressif, inéluctable. C'est un avant, pas un après. Les évènements qui nous séparent de cette époque les pieds dans l’eau ne seront jamais montrés, seulement racontés. L’apocalypse à laquelle ce monde se prépare doucement n’est pas soudaine, elle est plus vicieuse encore. Elle engloutit, les corps et les esprits.

Chacun est donc au bord de la noyade. Les souvenirs éternels dans lesquels propose de dériver Nick, ne sont qu’une marée supplémentaire, emportant les nostalgiques. Menacés par l’engloutissement du futur, ils préfèrent se laisser engloutir par le passé. Pour le reste, il y a la drogue, l’alcool ou bien sûr l’amour, qui enlève notre héros comme une vague terrassante. C’est lorsqu’il décide de faire sombrer ses personnages, parfois au sens propre (le plan du piano qui tombe a des allures de peinture) que le film se défend le mieux. Et quand ils touchent le fond, il peut enfin se dépêtrer, le temps d’une scène ou deux, de son classicisme, par exemple au détour d’un déferlement de cruauté peu concevable.

 

photo, Hugh JackmanVestiges engloutis

 

On est loin d’une révolution, certes. Mais à une ère hollywoodienne où le futur proche est un peu devenu le prétexte scénaristique par excellence, du moins depuis que Tony Stark a fait des hologrammes les instruments ultimes de l’explication foireuse, voir un produit de studio accorder autant d’importance à un traitement beaucoup plus intéressant de la science-fiction fait du bien, quand bien même le résultat s’oublie vite. Une force de proposition qui n’empêchera malheureusement pas cet intrus perdu dans un été plein à craquer de blockbusters douteux de sombrer rapidement. Là encore, l’ironie est mordante. Et un peu triste.

 

affiche

Résumé

Si Reminiscence aligne trop sagement les codes du polar high tech, sa vision d'un futur au bord de l'engloutissement en fait tout de même une proposition de science-fiction sérieuse.

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Lecteurs

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commentaires
ElGeeko93
27/08/2021 à 05:49

Je ne m’attendais à rien et pourtant je suis agréablement surpris.

Le film annonce la couleur dès le début en installant un climat perturbant et un rythme lent (bousculé par quelques scènes d’actions peu crédibles).

Les jeux d’acteurs sont très bons, l’histoire efficace et cette dernière est sublimée par une manipulation scénaristique temporelle qui ficelle parfaitement une intrigue pourtant assez classique. Le «  rebondissement » final est bien présenté quoi que légèrement expéditif.

Les 2h de visionnage sont passées étrangement assez vite ; peut-être était-ce dû à l’ambiance du film ?

DigiNico
26/08/2021 à 22:55

Le film a quand même un peu 20 ans de retard sur Strange Days, et pas un 20ième de l'énergie de celui-ci...

Grosse bouse
25/08/2021 à 20:47

C'est une bouse ce film...

alulu
25/08/2021 à 18:07

La relation intime entre les deux persos m'a fait penser à un pastiche. Pas très loin de la romance de Y'a-t-il un flic pour sauver la reine. J'hésitais entre le seau à vomi ou la rigolade. Ferguson en femme fatale ou en simili Jessica Rabbit, perso, je ne l'ai pas trouvé top.

Anna
25/08/2021 à 15:28

J ai apprécié ce film. Très bonne interprétation. Film long mais pas du tout ennuyeux.

Pierre
25/08/2021 à 10:03

Perso j'ai bien aimé.

L'histoire est convenue, c'est un polar/film noir assez classique, même si il y a quelque retournement.

Par contre ce qui m'a le plus marqué, c'est ce voyage dans cette ville atypique.

Un peut a la manière d'un Blade Runner ou d'un Ghost in the Shell, le gros intérêt de ce film est pour moi avant tous l'ambiance qu'il dégage et sur ce point je le trouve réussie.

Mais malheureusement c'est pour cette même raison que je pense qu'il va faire un bide...

Hank Hulé
25/08/2021 à 00:55

Film chiant malgré un postulat de départ sympathique et un monde néo futuriste pas exploité du tout.

Mathieu Jaborska - Rédaction
24/08/2021 à 21:47

@neuneu

En effet, petite coquille, merci à vous

neuneu
24/08/2021 à 20:01

Tu as vu une version longue Mathieu ? 2h20 ? Il fait pas 1h50 ?

Corom
24/08/2021 à 18:55

Article intéressant.
Ps : filigrane pas filigramme

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