La Loi de Téhéran : critique sonnée pour le compte

Simon Riaux | 23 juillet 2021 - MAJ : 23/07/2021 17:44
Simon Riaux | 23 juillet 2021 - MAJ : 23/07/2021 17:44

Récompensé du Grand Prix et du Prix de la Critique lors du dernier Festival international du Film Policier, vanté par William Friedkin comme un des plus grands thrillers qu’il ait jamais vus, La Loi de Téhéran a généré en amont de sa sortie beaucoup de curiosité, d’attentes. Et pour cause, le long-métrage de Saeed Roustayi est un véritable boulet de démolition, tant il travaille le genre à l'os pour mieux le transcender.

TRAÎNÉ  SUR LE BITUME

Sous un soleil de plomb, un homme court à perdre haleine, poursuivi par des policiers. Après s'être précipitamment débarrassé d'un paquet de produits stupéfiants, il détale en espérant semer les forces de l'ordre. À la faveur d'une introduction à la mise en scène brute, d'une grande sécheresse, mais d'une urgence qui contamine chaque plan, La Loi de Téhéran nous donne à voir les conséquences de deux régimes de violence qui enserrent la société iranienne à la manière d'un étau.

Dans un pays qui condamne presque immédiatement à mort les narcotrafiquants, qu'ils soient appréhendés avec 30g ou plusieurs tonnes, et où 6,5 millions de citoyens sont accros au crack, la police roule sur le corps social à la manière d'un bulldozer. De leur côté, les narcotrafiquants sont littéralement prêts à tout, tant pour échapper aux forces de l'ordre que pour vendre le plus et le plus vite possible, afin d'espérer se ranger des voitures avant de finir au bout d'une corde. Dans l'équation dont témoigne Saeed Roustayi, il n'y a pas (plus) la place pour la morale, l'éthique ou quelque dilemme que ce soit. Il observe une société chauffée à blanc, au bord de l'implosion, dont chaque soubresaut peut être fatal.

 

Photo, Peyman MaadiUn policier prêt à tout

 

Pour saisir cette atmosphère de chute au ralenti, il demeure rivé à ses personnages, peu nombreux, et s'échine à restituer, avec un langage filmique discret, humble, mais hallucinant de maîtrise, les tensions inexorables auxquelles ils sont soumis. Si La Loi de Téhéran fait cinéma de tout ce que peuvent lui offrir les situations qu'il convoque, c'est bien de ces mêmes situations que le récit tire sa logique et sa force implacable, jamais d'un dialogue avec les codes du genre ou un cahier des charges stylistiques. Une rigueur jamais mise en défaut, qui permet à l'intrigue de sortir radicalement des sentiers battus.

 

PhotoCellule pas grisante du tout

 

POLICE FÉDÉRALE TÉHÉRAN

Le premier mouvement du récit chronique une investigation brutale, inhumaine, au cours de laquelle Samad (tranchant Peyman Maadi) remonte la piste d'un réseau vers ce qu'il suppose être sa tête pensante. Ni affect ni passion, l'homme n'est pas plus un grand flic qu'un fin limier, il s'empare des vies qui se succèdent dans son bureau, les tord parfois jusqu'à les briser, pour obtenir ici un tuyau, là un témoignage. Si bien que rapidement, l'enquêteur met la main sur sa proie : Naser (incandescent Navid Mohammadzade). Dès lors, l'enjeu change radicalement, pour retourner nos attentes comme un gant.

Il ne sera plus question de trouver, pas plus qu'on ne se dirigera vers un film de procès, au sens classique du terme. Les deux hommes que nous suivons jouent chacun leur vie. Le premier ne dispose plus que de quelques heures pour trouver qui au sein de son réseau acceptera de porter le chapeau pour lui, le second verra sa carrière instantanément pulvérisée si son prévenu trouvait une faille légale pour lui échapper.

 

Photo, Navid MohammadzadehDeux doigts pas du tout coupe-faim

 

 

Roustayi va alors inoculer par petites touches ravageuses des pointes de style affolantes, comme lors d'une descente de police à ciel ouvert, au milieu d'un chantier abandonné assiégé par des centaines de crack-heads tenant à peine debout.

Partagée entre une cellule commune aux toxicomanes, qui se mue progressivement en cour des miracles mâtinée de Cercle des Enfers et des enfilades de bureaux plus kafkaïens les uns que les autres, l'action prend des atours torturés, mythologiques presque, scandés par une poignée de plans stupéfiants. À chaque articulation de son scénario, à chaque nouveau cran passé par ce dispositif implacable, le film est scandé par un plan d'appareil très mobile, de foule. Autant d'éruptions bouillonnantes qui ramènent toujours nos deux personnages à la notion de collectif, comme pour mieux leur interdire de se transformer en simple surface de fiction.

 

Photo, Navid MohammadzadehComment échapper à la peine capitale ?

 

MORT À L'ARRIVÉE

Avec la dextérité d'un légiste dépassionné, le cinéaste nous donne à voir l'inhumanité d'un système qui transforme tous ses acteurs en morts en sursis. Un principe établi dès l'arrestation de Naser, que les flics découvrent inconscient dans sa piscine, après une bringue cauchemardesque... ou peut-être une tentative de suicide. Car c'est bien la mort qui hante tout le métrage, s'infiltrant dans chaque photogramme. Quand Roustayi observe ses deux frères ennemis, facettes irréconciliables d'une même pièce, il nous donne à voir comment leurs joutes oratoires sont autant d'artificiels pas de deux.

Grâce à un usage extrêmement rigoureux du champ-contrechamp, aux variations infimes, mais toujours signifiantes, la mise en scène enregistre la violence sourde d'une situation intenable, qui brise inexorablement les protagonistes, à la faveur d'un paradoxe tragique. Au fur et à mesure de leur affrontement asymétrique, les rôles de chacun s'inversent, et l'accusé promis à l'échafaud retrouve une dignité longtemps perdue, quand le bras armé de la loi comprend trop tard que son succès implique de piétiner lui-même son âme et ce qui fonde son existence.

 

Photo, Navid MohammadzadehUne certaine idée de l'enfer

 

D'où un dernier tiers dans lequel s'invite une poésie funèbre hallucinée, qui nous saisit à la gorge pour ne plus la lâcher. Dans ses ultimes détails, la porte close d'un appartement misérable, une trappe d'acier grinçant dans le vent ou le corps gracile d'un petit garçon offrant à son oncle une ultime démonstration de gymnastique, éclate une grâce terrible.

La beauté de cette autopsie rageuse éclate tout à fait dans un ultime plan, alors que Samad, détruit par l'enquête qui s'achève et coincé dans les bouchons de Téhéran, découvre médusé, une foule humaine disparate fondant sur l'autoroute. Policiers, drogués, sans abris, l'humanité s'effiloche et grouille sous ses yeux et les nôtres bientôt incapables de distinguer qui est qui.

 

Affiche Officielle

Résumé

Rarement aura-t-on vu une confrontation intime, humaine, psychologique et policière portée à un tel niveau d'incandescence, grâce à une mise en scène aussi étouffante que radicale, et deux comédiens magnétiques.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(3.9)

Votre note ?

commentaires
Schtroumpfette
17/08/2021 à 09:01

Excellent film.

Elissa
04/08/2021 à 00:34

Quasiment autant un documentaire qu’un polar. Oui c’est bon, hallucinant, cette réalité tellement différente de la notre. Et la fin est d’une cruauté insoutenable : ces 2 rangées de soldats face à face qui avancent l’une vers l’autre afin de canaliser le flot des condamnés et les forcer à se mettre en rang pour monter vers les potences.., êtres déshumanisés, les jambes se dérobant sous eux, pissant dans leur froc… telle est la loi de Téhéran, qui n’épargne pas le spectateur. J’avoue être choquée par les commentaires qui décrivent « un polar haletant »… c’est bien autre chose :une réalité horrible, et surtout la preuve absolue que la peine de mort n’a AUCUN effet dissuasif.

Yentl
03/08/2021 à 11:22

Excellent.. A voir absolument.

Simon Riaux - Rédaction
02/08/2021 à 01:22

@Hugo Flamingo

La version diffusée en France est le director's cut.

Les autorités iraniennes ont exigé que le réalisateur retire du film des morceaux des séquences de foules présentant les addictes ainsi que dans le dernier tiers et la conclusion, les scènes où le policier doute, puis renonce.

Le titre original, traduit tel quel en anglais "Just 6.5" fait référence à la situation de la toxicomanie en Iran, où on estimait, en 2019, les dépendants au crack à "seulement 6,5 millions de personnes".

Hugo Flamingo
01/08/2021 à 20:21

Bon mais un poil trop long car une (petite) intrigue en trop. L'idée du dernier plan est un peu dommage (hyper subjectif, mais le drone est rarement bien utilisé : on sent plus la technique que le prolongement d'un bras de technicien, comme sur un steadycam par exemple).
On a évidemment envie d'avoir la director's cut, même si ça serait encore plus long, histoire de mieux comprendre et prend le poult de ce pays. L'arc du développement du flic principal est un peu vite torché à la fin, petite déception.
Enfin, au générique de fin, j'ai cru lire le titre traduit ''6 et demi'' ce qui m'a fait envisager l'intrigue du film et le rôle principal un peu différemment. Aurais je loupé quelque chose ?

Lupanar
29/07/2021 à 14:54

E.n tant que grand amateur de polar Je vais aller le voir ,

Ankytos
24/07/2021 à 19:11

Vu durant le festival. Il s'agit effectivement d'un très bon polar qui nous montre l'Iran sous un angle qui ne nous est pas habituel, c'est-à-dire de l'intérieur.
Je le conseille à ceux qui aiment le genre.

Birdy'n Black
24/07/2021 à 00:07

Enfin un gros polar bien foutu ? Il était temps, je tourne en rond à chercher du lourd depuis des mois. Merci bcp pour le coup de projecteur dessus la redac.

Simon Riaux - Rédaction
23/07/2021 à 18:08

@Kyle Reese

Alors, le montage Iranien n'est pas celui du réalisateur, qui a dû procéder à des coupes exigées par les syndicats de policiers et les représentants de l'Etat.

Kyle Reese
23/07/2021 à 18:05

Ça donne vraiment envie. Vais regarder la BA.
Dingue que le régime autorise la production de film pas vraiment flatteur pour le pays.

votre commentaire