Nomadland : critique des raisons de la colère

Simon Riaux | 9 juin 2021 - MAJ : 09/06/2021 13:07
Simon Riaux | 9 juin 2021 - MAJ : 09/06/2021 13:07

Quelques mois avant la sortie du blockbuster Les Éternels, qu’elle a réalisé pour Disney et Marvel, Chloé Zhao nous revient avec un troisième long-métrage : Nomadland. Il lui a valu les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisatrice. L’occasion pour la cinéaste de creuser de nouveau le sillon artistique qu’elle arpente depuis Les chansons que mes frères m'ont apprises

LA LUMIÈRE FUT 

C’est la comédienne Frances McDormand, passionnée par le livre éponyme de Jessica Burden, qui est à l’origine de ce projet, qu’elle souhaitait confier à la créatrice de The Rider. Soit le récit d’un voyage aux côtés des “van dwellers”, nouveaux nomades américains, poussés à prendre la route après la déroute économique de 2008, arpentant le pays au gré des travaux saisonniers s’offrant à eux.

Un sujet qui raisonne à l’évidence avec le cinéma de Zhao, artiste sino-américaine qui s’est immergée dans une Amérique rurale, aux figures mythiques décharnées et au corps social désincarné, scrutant son propre échec, en mêlant documentaire et fiction. 

 

photo, Frances McDormandUne lumière singulière

 

Une logique qui est ici poussée à son paroxysme, grâce à l’étroite collaboration entre la metteuse en scène et Joshua James Richards, son chef opérateur. En apparence d’une grande simplicité, leur dispositif esthétique continue de travailler à l’os les codes esthétiques américains. Filmant au maximum en lumière naturelle, légèrement sous-exposée, ici et là à peine rehaussée de discrètes barres de néons, la caméra confronte les grands espaces de territoires devenus l’horizon culturel de millions de spectateurs durant plus d’un siècle avec le sentiment de leur finitude. 

Bien sûr, les plans s’attardent sur des paysages sidérants, capturent l’immensité et nous font revisiter quantité d’espaces déjà maintes fois immortalisés par le cinéma. Mais ces derniers apparaissent ternis, comme dévitalisés. Non pas que Nomadland cherche à renverser la fascination pour la Nouvelle Frontière, ou autopsier les décors qui firent la gloire du western, le film se propose plutôt d’observer l’Amérique via un changement de paradigme géographique et symboliquement très puissant. 

 

photo, Frances McDormandDes lendemains qui sourient (un peu)

 

VAGUE A L’ÂME  

Terre d’abondance, aux limites sans cesse repoussées, les États-Unis se sont construits sur la légende d’une avancée perpétuelle, à travers une zone de plénitude aux bienfaits inépuisables. Nation circonscrite, dont le fameux “rêve américain” paraît s’être vaporisé, l’Amérique est désormais un circuit fermé, circulaire, dans lequel des nomades au bout du rouleau tournent en rond au gré des travaux disponibles. Cette transhumance délimitée, cette exploration restreinte redéfinit notre rapport au décor, mais aussi son sens.

L'époque des Raisins de la colère est désormais tout à fait révolue, et les travailleurs qui cherchent à repenser ce monde ont été rejetés, loin de tout. Et ce n'est sans doute pas pour rien que le film triplement oscarisé donne parfois l'impression de revisiter les mausolées abandonnés de Steinbeck et John Ford.

 

photoUne Amérique à bout de souffle

 

Pour autant, Chloe Zhao n’entend pas chroniquer une mort annoncée des États-Unis, mais plutôt capter les métamorphoses qui y naissent. Ainsi, on est frappé de constater, malgré le gigantisme de la nature, l’immensité d’un ciel qui refuse toujours l’azur, combien ces éléments jamais n’écrasent les personnages. Ces derniers, s’ils n’ont pas la puissance des deux premiers films de Zhao, moins à l’aise dans l’esquisse que dans le portrait, marquent durablement la rétine. 

Impeccable en femme endeuillée luttant pour retrouver un semblant de sens et de dignité au sein d’une société qui ne considère plus son être que comme le rebus d’un corps laborieux, McDormand impressionne (elle a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour sa prestation). Souvent saisissante de justesse, elle compose un personnage au regard humain et précieux, relais parfait des faux comédiens et vrais vagabonds qu’elle rencontre. Dommage que Nomadland ne se pose pas plus longuement avec ses agrégations humaines passionnantes, où se dessine un rapport nouveau à la société, la culture et les règles d’un système qui broie ses membres les plus vulnérables, tant le film est alors empreint de grâce. 

 

Affiche française

Résumé

Chloé Zhao ne retrouve pas tout à fait la virtuosité de ses deux précédents longs-métrages, mais ce road movie désenchanté demeure une épopée bouleversante, qui déconstruit les mythologies américaines pour mieux prendre le pouls des femmes et des hommes qui les arpentent.

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commentaires
Simon Riaux - Rédaction
11/06/2021 à 15:30

@Anne Onyme

Pour le coup, c'est précisément ce qui en fait une bonne adaptation à mon sens.
Non seulement plusieurs années se sont écoulées entre la réception du bouquin et le film, mais elle adapte justement, elle ne retranscrit pas.

Du reste, les pratiques d'Amazon sont désormais bien connues, et je trouverais très simpliste, pour ne pas dire stupide, de se poser dessus. Le film est assez frontal et radical dans la description du quotidien des Dwellers. Il n'a nul besoin de jouer la carte du pathos pour nous faire comprendre que bosser à Amazon, c'est pas tip top. Ce serait vraiment jouer la connivence épate bourgeoise qu'on trouve trop souvent dans un paquet de films de festivals.

Anne Onyme
11/06/2021 à 15:22

comme l'a si bien expliquer Pi ce film, que j'ai apprécié au demeurant en faisant abstraction du livre, passe à côté du sujet et efface quasiment tout le propos politique voir même peut être complaisant comme avec Amazon...Bon film mais très mauvaise adaptation...

Simon Riaux - Rédaction
11/06/2021 à 10:01

@Yes

Mais enfin, c'est dégueulasse dans le café !

Franny
11/06/2021 à 09:53

Le film de Chlore Zhao renoue la détresse annoncée de l'isolement d'une certaine fin de vie avec la solidarité qu'un monde anonyme nous a fait perdre.
Remarquable et tendre approche de ces seniors délaissés qui n'ont comme sens à leur vie que de partir ailleurs chercher travail et amitié.
Ce point de vue est quelque peu différent de celui vécu par Jessica Bruder qui a passé 3 ans dans un van aux côtés de ces femmes et hommes et dont elle relate la vie difficile souvent dans un article du NAT

Yes
10/06/2021 à 21:09

@Simon

Ah OK lol les apero du jeudi soir avec toi ça doit être incroyable (la bonne humeur, les sarcasme toussa toussa ^^)

@Alexandre

On est bien d'accord....... Simon n'a vraiment pas de cœur, il tient debout seulement grâce à de la pure de Medellín qu'il fout dans son café.... Il sert à ça le Mug greffé à sa main

taffey lewis
10/06/2021 à 18:10

Vous êtes sévères avec the father...
Ai eu l'impression de ressentir la fuite de la mémoire et du temps, comme le personnage.
Un film immersif en somme. On emploie souvent ce terme sans que ce soit toujours justifié....Sauf pour celui-ci.
Et effectivement, il cabotine Hopkins, et pas que dans the father!
Et pour Nomadland, même si n'ai pas lu le livre, ai eu l'impression que le tableau de l'Amérique (ou ailleurs), que l'on travaille ou non, est plus le reflet d'une civilisation exsangue, qui ne va plus nul part, désœuvrée.
Après les points de vue...

Alexandre Janowiak - Rédaction
10/06/2021 à 17:46

@Yes

En plus de ne pas avoir de cœur, Simon a toujours eu mauvais goût (on craint qu'il ait chopé la Covid bien avant sa découverte d'ailleurs), vous avez bien raison d'adorer The Father, c'est un très grand film.

Simon Riaux - Rédaction
10/06/2021 à 17:36

@Yes

Non mais moi c'était juste le petit troll pré-apéro du jeudi soir hein.

Et en plus, j'adore quand Hopkins cabotine comme un gredin.

Yes
10/06/2021 à 17:34

@Simon

J'ai envie de défendre mon avis comme vous lorsqu'on vous attaque sur vos notes et critiques mais flemme, chacun se fera son propre avis

Simon Riaux - Rédaction
10/06/2021 à 17:25

@Yes

A condition de le regarder les yeux fermés et les oreilles bouchées, The Father n'est pas trop désagréable, c'est vrai.

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