Nomadland : critique des raisons de la colère

Simon Riaux | 23 mars 2022
Simon Riaux | 23 mars 2022

Nomadland est diffusé ce soir à 21h11 sur Canal+.

Quelques mois avant la sortie du blockbuster Les Éternels, qu’elle a réalisé pour Disney et Marvel, Chloé Zhao nous revient avec un troisième long-métrage : Nomadland. Il lui a valu les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisatrice. L’occasion pour la cinéaste de creuser de nouveau le sillon artistique qu’elle arpente depuis Les chansons que mes frères m'ont apprises

LA LUMIÈRE FUT 

C’est la comédienne Frances McDormand, passionnée par le livre éponyme de Jessica Burden, qui est à l’origine de ce projet, qu’elle souhaitait confier à la créatrice de The Rider. Soit le récit d’un voyage aux côtés des “van dwellers”, nouveaux nomades américains, poussés à prendre la route après la déroute économique de 2008, arpentant le pays au gré des travaux saisonniers s’offrant à eux.

Un sujet qui raisonne à l’évidence avec le cinéma de Zhao, artiste sino-américaine qui s’est immergée dans une Amérique rurale, aux figures mythiques décharnées et au corps social désincarné, scrutant son propre échec, en mêlant documentaire et fiction. 

 

photo, Frances McDormandUne lumière singulière

 

Une logique qui est ici poussée à son paroxysme, grâce à l’étroite collaboration entre la metteuse en scène et Joshua James Richards, son chef opérateur. En apparence d’une grande simplicité, leur dispositif esthétique continue de travailler à l’os les codes esthétiques américains. Filmant au maximum en lumière naturelle, légèrement sous-exposée, ici et là à peine rehaussée de discrètes barres de néons, la caméra confronte les grands espaces de territoires devenus l’horizon culturel de millions de spectateurs durant plus d’un siècle avec le sentiment de leur finitude. 

Bien sûr, les plans s’attardent sur des paysages sidérants, capturent l’immensité et nous font revisiter quantité d’espaces déjà maintes fois immortalisés par le cinéma. Mais ces derniers apparaissent ternis, comme dévitalisés. Non pas que Nomadland cherche à renverser la fascination pour la Nouvelle Frontière, ou autopsier les décors qui firent la gloire du western, le film se propose plutôt d’observer l’Amérique via un changement de paradigme géographique et symboliquement très puissant. 

 

photo, Frances McDormandDes lendemains qui sourient (un peu)

 

VAGUE A L’ÂME  

Terre d’abondance, aux limites sans cesse repoussées, les États-Unis se sont construits sur la légende d’une avancée perpétuelle, à travers une zone de plénitude aux bienfaits inépuisables. Nation circonscrite, dont le fameux “rêve américain” paraît s’être vaporisé, l’Amérique est désormais un circuit fermé, circulaire, dans lequel des nomades au bout du rouleau tournent en rond au gré des travaux disponibles. Cette transhumance délimitée, cette exploration restreinte redéfinit notre rapport au décor, mais aussi son sens.

L'époque des Raisins de la colère est désormais tout à fait révolue, et les travailleurs qui cherchent à repenser ce monde ont été rejetés, loin de tout. Et ce n'est sans doute pas pour rien que le film triplement oscarisé donne parfois l'impression de revisiter les mausolées abandonnés de Steinbeck et John Ford.

 

photoUne Amérique à bout de souffle

 

Pour autant, Chloe Zhao n’entend pas chroniquer une mort annoncée des États-Unis, mais plutôt capter les métamorphoses qui y naissent. Ainsi, on est frappé de constater, malgré le gigantisme de la nature, l’immensité d’un ciel qui refuse toujours l’azur, combien ces éléments jamais n’écrasent les personnages. Ces derniers, s’ils n’ont pas la puissance des deux premiers films de Zhao, moins à l’aise dans l’esquisse que dans le portrait, marquent durablement la rétine. 

Impeccable en femme endeuillée luttant pour retrouver un semblant de sens et de dignité au sein d’une société qui ne considère plus son être que comme le rebus d’un corps laborieux, McDormand impressionne (elle a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour sa prestation). Souvent saisissante de justesse, elle compose un personnage au regard humain et précieux, relais parfait des faux comédiens et vrais vagabonds qu’elle rencontre. Dommage que Nomadland ne se pose pas plus longuement avec ses agrégations humaines passionnantes, où se dessine un rapport nouveau à la société, la culture et les règles d’un système qui broie ses membres les plus vulnérables, tant le film est alors empreint de grâce. 

 

Affiche française

Résumé

Chloé Zhao ne retrouve pas tout à fait la virtuosité de ses deux précédents longs-métrages, mais ce road movie désenchanté demeure une épopée bouleversante, qui déconstruit les mythologies américaines pour mieux prendre le pouls des femmes et des hommes qui les arpentent.

Autre avis Alexandre Janowiak
Délicat et douloureux, poétique et naturaliste... Nomadland est un road movie magnifique et surtout une réflexion émouvante et passionnante sur les oubliés du rêve américain.
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Lecteurs

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commentaires
Matrix R
29/03/2022 à 10:20

Film plat, caméra somnolente.
Scénario soporifique. Réalisation ennuyeuse. Acteurs décontenancés.
A la fin, 3 oscars pour cette mièvrerie.
Chloé Zhao, si c'est pour avoir vomi la Chine, qu'elle est considérée comme une auteure, ej ben là...........
Le titre reflète bien le film, c'est vraiment nomade, qu'on ne sait pas qu'elle direction suivre.
J'avais raccroche au bout de 35 minutes.

Gregdevil
24/03/2022 à 09:57

Pas pu aller au bout, pourtant le thème est intéressant, mais c'est trop plat. Ou j'ai juste pas accroché.

Vulfi
23/03/2022 à 23:48

Film qui m'a ennuyé alors que le thème social avait tout pour me plaire. Ca manque cruellement de relief dans l'écriture, dans la direction d'actrice et à la real'. Par ailleurs, je suis complètement d'accord avec Francis Bacon quand il évoque le pathos des scènes mélodramatiques, rendues artificielles par une musique trop présente, mal choisie.

Enfin, on est d'accord concernant la scène sur Amazon. Même si ce n'est manifestement pas le cheval de bataille de Chloé Zaho dans cette adaptation, elle est très, très dérangeante. C'est une chose de trahir le bouquin en omettant tout ce pan de la critique politique (on est donc sur une adaptation très infidèle, soit). C'en est une autre de rendre tout ce petit monde gentillet, indolore, de fait légitime (les gentils oligarques capitalistes, ils proposent quand même des emplois vous comprenez, tout ça, tout ça).

Quand on voit par ailleurs la trajectoire de cette réalisatrice, ça pose forcément question.

Ethan
23/03/2022 à 23:14

Pas vu le film mais c'est l'actrice qui joue dans Mississippi burning

Hugo Flamingo
23/03/2022 à 23:02

@yes : adapter, c'est forcément trahir. Pour 1001 raisons (de production, de dispo/indispo d'acteur-trice / etc).
Je comprends ta déception mais comparer une adaptation avec son oeuvre au cinéma, c'est comme comparer deux œuvres qui n'ont rien à voir. On peut facilement y faire des liens mais ça ne change pas le film.

Pourtant, et sans avoir lu le livre, je suis d'accord que c'est un scandale que CE film ait reçu un Oscar. Mais Weinstin et cie nous montrent (même à nos César) que les prix, c'est du marketing etc ; en tout cas, rarement en lien avec les talents qui mériteraient.

Pour le mélange acteur pro non pro... Tu dois vraiment être influencé par le livre mais c'est qqch que l'on voit souvent et c'est autant un choix artistique, que de production, que de la dramaturgie au service des perso au service de l'histoire.

Je pense que ce film était 10 fois trop long (car sûrement mal adapté pour l'écran), ça aurait pu faire un bon court métrage de 20/25 min maximum. C'est creux, répétitif, n'aborde ce que ça prétend dénoncer. Beaucoup de fausse bien pensance pour plaire à un large panel. Du sous Hollywood mais du Hollywood maquille (mais genre sans maquillage ou au naturel quoi).

Francis Bacon
01/07/2021 à 23:12

Vu aujourd'hui, je suis partagé. Je trouve le film sympa mais...Déjà je ne suis pas sûr que ce soit vraiment un road movie, pas un perso qu'on suit sur un voyage temporellement resserré mais plutôt un perso qu'on suit traverser et retraverser les USA entre 2 boulots saisonniers. Il y a des bonnes choses : l'utilisation de l'extrême profondeur de champ avec les paysages (moi aussi j'ai pensé à Ford), le côté American to the bone.
Après je suis d'accord avec Pi sur Amazon dont le film donne une image de boîte sympa. Je ne vois pas en quoi c'est jouer la carte du pathos de montrer à l'écran les petits détails choquant du monde du travail, c'est aussi pour informer sur le mode de vie des pauvres gens que le ciné social existe.
Et justement au contraire je trouve que le film joue la carte du pathos énormément : on lis des poèmes et par dessus on entend 3 arpèges au piano qui surligne : c'est le moment de tirer une petite larme. La musique extradiégétique (ces 3 arpèges à 2 sous, pas les quelques bon blues ou country song que les perso écoutent live) m'a fait sortir du film, on aurait dis la BO d'un film de Toledano-Nakache.
Les séquences "mystique" de retour à la nature (la source, les grands arbres) sont belles, mais trop rares, je pensais que ce pan du film occuperait + de 10 min.
Le ciel bleu foncé/rouge du coucher de soleil fait quand même son petit effet sur grand écran.

Simon Riaux - Rédaction
11/06/2021 à 15:30

@Anne Onyme

Pour le coup, c'est précisément ce qui en fait une bonne adaptation à mon sens.
Non seulement plusieurs années se sont écoulées entre la réception du bouquin et le film, mais elle adapte justement, elle ne retranscrit pas.

Du reste, les pratiques d'Amazon sont désormais bien connues, et je trouverais très simpliste, pour ne pas dire stupide, de se poser dessus. Le film est assez frontal et radical dans la description du quotidien des Dwellers. Il n'a nul besoin de jouer la carte du pathos pour nous faire comprendre que bosser à Amazon, c'est pas tip top. Ce serait vraiment jouer la connivence épate bourgeoise qu'on trouve trop souvent dans un paquet de films de festivals.

Anne Onyme
11/06/2021 à 15:22

comme l'a si bien expliquer Pi ce film, que j'ai apprécié au demeurant en faisant abstraction du livre, passe à côté du sujet et efface quasiment tout le propos politique voir même peut être complaisant comme avec Amazon...Bon film mais très mauvaise adaptation...

Simon Riaux - Rédaction
11/06/2021 à 10:01

@Yes

Mais enfin, c'est dégueulasse dans le café !

Franny
11/06/2021 à 09:53

Le film de Chlore Zhao renoue la détresse annoncée de l'isolement d'une certaine fin de vie avec la solidarité qu'un monde anonyme nous a fait perdre.
Remarquable et tendre approche de ces seniors délaissés qui n'ont comme sens à leur vie que de partir ailleurs chercher travail et amitié.
Ce point de vue est quelque peu différent de celui vécu par Jessica Bruder qui a passé 3 ans dans un van aux côtés de ces femmes et hommes et dont elle relate la vie difficile souvent dans un article du NAT

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