Adieu les cons : critique pas totalement teubé

Simon Riaux | 19 octobre 2020 - MAJ : 06/11/2020 02:52
Simon Riaux | 19 octobre 2020 - MAJ : 06/11/2020 02:52

Jadis anti-héros aiguiseur de pelles sur bretelles d’autoroute, Albert Dupontel a atteint avec Au revoir là-haut un statut convoité au sein du paysage artistique hexagonal, celui d’artiste complet, accompli et populaire, capable de faire roucouler public et critiques sur une même note. Et son nouveau film, Adieu les cons, devrait prolonger cet état de grâce. 

ALBERT, LE 5e MOUSQUETAIRE

Punk cartoon, aussi à l’aise quand il s’agit de brocarder les puissants, écorner les ambassadeurs d’un système brutal et absurde, que quand vient l’heure de dérégler le monde à coup de grand n’importe quoi burlesque, Albert Dupontel est l’auteur d’une des filmographies les plus singulières de France. Entre maestria technique, tentation du geste parfait et boulimie anar, il est le tenant d’un univers jamais bête, faussement méchant, qu’il nous tardait de retrouver après le formidable Au-Revoir Là-Haut, sa première incursion du côté de l’adaptation littéraire et du long-métrage historique. 

Débarrassé des pesanteurs de la reconstitution historique, il peut laisser libre cours à son amour des personnages déviants (au sens propre, en cela qu’ils choisissent ou doivent agir en dehors du carcan balisé par la norme). Et chez Dupontel, l’amour est toujours un mouvement d’appareil, une idée de mise en scène. On retrouve ainsi la présence d’innombrables surfaces réfléchissantes, qui démultiplient ou redéploient le regard, provoquant de passionnants soubresauts visuels. 

 

photoVirginie Efira, parfaitement à l'aise dans l'univers de Dupontel

 

Rarement la caméra du réalisateur aura à ce point totalement maîtrisé la technicité de ses ambitions, et leur impact poétique. Que le visage de Nicolas Marié se superpose au décor qu’il croit décrire dans un collage absurde, ou que le directeur de la photo Alexis Kravyrchine feigne de reproduire le halo orangé des lampadaires, pour mieux nous plonger dans un environnement surréel, tout ici est dosé à la perfection, jusque dans le trop-plein.

En témoigne ce plan déjà iconique, où Virginie Efira et Marié montent à toute vitesse un escalier en colimaçon, au diapason de la caméra, précipitant l’intrigue et le spectateur dans une fantasmagorie où pointent des émotions inédites chez Dupontel. 

 

photo, Albert Dupontel, Virginie Efira"Mince, on a fait pleurer le débile d'Ecran Large"

 

LE RÉCRÉATEUR   

Mais que le découpage du cinéaste s’avère un poil plus virtuose, son montage mieux maîtrisé encore qu’à l’accoutumée, voilà qui n’est finalement pas bien surprenant, de la part d’un artiste qui n’aura eu de cesse de creuser son propre sillon et de toujours l’affiner. Non, ce qui frappe dans Adieu les Cons, c’est la bascule qu’opère le metteur en scène du côté du pur mélo. Un type prêt à tout pour en finir, une femme qui se désole de ne pouvoir aller plus loin et un aveugle clairvoyant. Un trio qui ne dépareillerait pas dans une poilade un peu rance, mais dont Dupontel extrait surtout la sève fataliste, de petites vexations en échecs existentiels.

 

photo, Albert Dupontel, Virginie EfiraUn duo parmi les plus irrésistibles imaginés par Dupontel

 

Bien sûr, on rit et de bon cœur, mais les zygomatiques ne sont jamais là que pour attendrir le visage du spectateur avant de le surprendre avec un torrent de larmes. Et pour parfaire son dispositif émotionnel, Dupontel a recours à un ingrédient traditionnellement plutôt faible dans son cinéma (ou peu mis à contribution) : les dialogues. Ils sont désormais au cœur du dispositif, tant narratif que sentimental, dont ils assument à la fois la beauté et la candeur. Et quand le créateur transforme les artefacts techniques du quotidien en autant de pièges remuants, c'est pour mieux laisser à ses protagonistes le soin de mettre leur âme à nu.

On se souvient que la dernière tentative du réalisateur de se frotter au verbe s’était soldée en verbiage (Le créateur), tout comme ses décharges émotionnelles avaient du mal à se départir d’une énergie communicative, mais très potache (Bernie). Que d’évolution avec cet Adieu les Cons, qui dénoue le cœur et vise juste presque à chaque séquence. Un geste plastiquement somptueux, narrativement accompli, qui laisse à ses brillants comédiens la responsabilité de nous achever sur une note de fraternité tragique. 

 

Affiche française

Résumé

Film le plus émouvant de son auteur, où le punk cartoon se marie étonnamment bien avec des émotions aiguës, dont la justesse impressionne, Adieu les cons ne laisse pas indemne. 

Autre avis Alexandre Janowiak
Comédie drôle et attachante tout autant que satire sociale profonde et impactante, Adieu les cons est une perle survitaminée faisant de l'absurde une triste (et délirante) réalité.
Autre avis Arnold Petit
Avec un charme absurde irrésistible, Adieu les cons nous embarque dans une quête existentielle burlesque et bouleversante, entre beauté et ingénuité.
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Lecteurs

(3.4)

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commentaires

Flo
27/10/2020 à 14:10

Simon et Fox, c'est le mot "c**s" qui vous met des spams... J'ai dû le censurer pour que mon analyse soit publiée.

Flo
27/10/2020 à 14:08

« Ah, ces c**s de dieux… »

« Adieu les c**s », un film qui se présenterait presque comme une réaction au précédant de Albert Dupontel, « Au Revoir là-haut ». Dès son titre, plus offensif par rapport à ce qui fût moins un « film de Dupontel » – une adaptation de roman, durée plus longue, énergie plus mesurée, film d’époque propice à être projeté aux écoliers pour les éduquer sur l’Histoire sans les choquer, absence de Nicolas Marié…

Retour aux fondamentaux maintenant, ou presque… Dupontel est à nouveau son seul maître, sentimental et violent à la fois, stylisé et chaotique à la fois, chaplinesque et cartoonesque tendance Tex Avery, comique naïf et enfantin, maniaque du contrôle racontant des contes humanistes brinquebalants, aux rebondissements improbables dans un contexte social pas très joyeux, avec sa même troupe d’acteurs…
Il n’a pas changé, « l’artiste creuse encore et toujours ses mêmes thèmes, comme on polirait le même diamant ». Avec la sagesse de l’âge en plus.

Gardant aussi la même Continuité puisque comme « 9 Mois Ferme » (on saute donc bien « Au Revoir là-haut ») on y a une héroïne blonde flippée, et sa maternité difficile (Maternité présente dans toute la filmo de Dupontel, depuis le début)…
Virginie Efira ne fait bien sûr que jouer ce genre de personnage depuis des années, avec à chaque fois des variations intenses qui touchent au cœur. Mais plus fort encore ici.

…là encore, la grosse critique de l’absurdité de la bureaucratie, « Brazil » de Terry Gilliam étant cité à coup de gros tuyaux, d’un dénommé « Tuttle » etc… et un Dupontel (aux faux airs de Jean-Pierre Pernaut !) de se mettre dans les pas élégamment maladroits de Sam Lowry, poursuivi par un ordre répressif obtus.
Mais sans être opportunément « contre les flics », puisque c’est d’actualité, Dupontel ayant toujours eu de la compassion pour ceux faisant eux-aussi un métier pouvant être bête, pénible et ultra violent – d’ailleurs, ces pseudo flics du film sont plus une sorte de police privée, voir même des duplicatas de… Alexandre Benalla.

…Nicolas Marié jouant encore un personnage dont le handicap est ironiquement incompatible avec ses fonctions…
Ce dernier a toujours un rôle ultra casse-gueule puisque ici… c’est rien moins que Mr Magoo qu’il joue, avec plein de gags sur les aveugles, ultra éculés mais rigolos par leur bêtise…
Jusqu’à ce que ça ne rigole plus à divers instants superbement touchants. Sa voix cassée lorsqu’il crie « on ne met pas un handicapé en prison !!! » peut longtemps hanter l’esprit.
Surtout pour tous ceux pour qui il fait partie de la vie de tous les jours, non seulement avec ses rôles à l’écran, mais aussi pour ses nombreux doublages vocaux. Une sorte de « Super Christian Clavier », un trésor national, osons le dire un brin…

Alors, on peut avoir des difficultés à appréhender ce film puisqu’il ne suit pas les règles de narration usuelles, besognant individuellement chaque scène (et leur numéro d’acteurs respectifs) sans toujours les lier de manière fluide par l’intrigue principale. Comme si c’était presque un film à sketchs.
Ou ne pas lier le trio de personnages principaux pendant toute la moitié de l’histoire, les séparer plusieurs fois en fonction des évènements qui surgissent.
Événements qui bouleversent le déroulement des choses de manière naïve, « comme par magie », alors qu’il s’agit tout de même d’une histoire un tant soit peu réaliste et pas très joyeuse…
Mais ainsi, il en devient imprévisible, moins confortable, plus remuant et excitant…
C’est toujours vers l’artiste et son univers qu’il faut aller, il vous aidera ensuite à faire la suite du chemin.

On peut alors se dire que le « vrai » Genre auquel appartient peut-être « Adieu les c**s » se révèle dans sa toute dernière scène, plus ou moins abrupte (Dupontel n’est pas comme le pervers Hitchcock dans « Les Enchaînés », il nous offre aussi une sorte d’épilogue touchant)… nous obligeant à revoir toute l’histoire sous ce prisme
Spoiler – une variation pudique sur les « films d’amants criminels », asociaux n’ayant eux-aussi plus leur place dans la Société ?

Un Beau film Tragi-Comique, à voir d’abord avec les tripes… Puis ensuite avec le cœur (ou l’inverse).

Birdy
23/10/2020 à 21:31

Vu, et je confirme, un film rare touchant et inventif, il faut absolument le mettre en avant, Dupontel mérite un vrai succès populaire.

Gugusse 0
21/10/2020 à 22:34

Je viens de le voir et une demi heure après, je suis encore dedans. Le meilleur film du Dupontel et de loin. Une critique accerbe et pourtant si drôle et émouvant. Bravo. Foncez le voir.

Fox
21/10/2020 à 11:29

Je tiens toutefois à préciser que je suis un gros fan des projections Dolby... quand le film a été masterisé et mixé dans ce but.
Et je prends un pied immense à découvrir des films comme Ad Astra, 1917 ou Ford vs Ferrari dans des conditions idéales de contrastes, de colorimétrie et de spatialisation du son.
Mais que si je dois payer un supplément juste pour le fauteuil et la grande salle, alors c'est non pour moi.

Simon Riaux - Rédaction
21/10/2020 à 11:13

@Fox

Je n'ai aucun élément concret, factuel, qui aille dans ce sens, mais le reproche est récurrent et ne semble pas infondé. Du moins, pas infondé dans beaucoup de cas.

Fox
21/10/2020 à 11:03

Concernant le film de Dupontel, je disais que je suspectais certains cinémas de surfacturer la salle en elle-même, avec les sièges inclinables, plus que la technologie en question.
C'était, en gros, le fond de mon propos.

Simon Riaux - Rédaction
21/10/2020 à 10:55

@Fox

Je suis parfaitement infoutu de vous dire le pourquoi du comment.

Fox
21/10/2020 à 10:55

Et le reste de mon com ne passe pas...

Simon Riaux - Rédaction
21/10/2020 à 10:43

@Fox

Non, je n'en sais pas plus que vous. J'ai un copain assez passionné par le sujet, qui suit pas mal le matos et les tendances autour, dont je suis à peu près certain qu'il m'avait causé Arri Alexa sur Peninsula, et c'est effectivement ce que mentionne IMDb, mais je ne saurais pas vous en dire plus.

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