Petit vampire : critique Sfar from home

Mathieu Jaborska | 20 octobre 2020
Mathieu Jaborska | 20 octobre 2020

Après deux longs-métrages en prises de vue réelles (Gainsbourg (vie héroïque)La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil) et une adaptation animée du chat du rabbinJoann Sfar revient sur les écrans pour y porter un de ses héros les plus célèbres : Petit vampire. Aussi attendu par les gosses lassés des débilités aseptisées auxquelles ils sont abonnés que par les amateurs de cinéma d'horreur nostalgiques, ce nouveau film va-t-il teinter d'un macabre délicieux cette triste fin d'année ?

Monstres et compagnie

Les remerciements du générique de Petit vampire comprennent Guillermo del Toro. Rien d’étonnant là-dedans, puisque les deux cinéastes partagent un amour du Freak qui transpire tous les pores de leurs œuvres respectives. Oui, l’univers de Joann Sfar a autant à offrir en termes de générosité monstrueuse qu’un Hellboy II. Et c’est évident dès la bande dessinée, certes techniquement destinée aux enfants, mais avant tout inspirée par tout un pan de la culture horrifique, principalement cinématographique.

 

photoMonster house

 

Quoi de plus logique que ce petit monde de vers putrescents et de gentils mutants migre sur le grand écran ? Petit Vampire le film sonne comme une évidence. Évidence qu’il fallait pourtant concrétiser, tout en important les qualités indéniables de la bande dessinée. Et plutôt que de recopier bêtement les formules qui faisaient le succès de la série originale, l’auteur a préféré donner une seconde jeunesse à son héros, imaginant de toutes nouvelles aventures matricielles à destination du support papier (les trois tomes sont disponibles) et filmique. De quoi renouveler un peu le tout, mais surtout l’ancrer dans une intrigue plus concise et bien plus structurée.

Graphiquement, c’est une réussite. On pourrait objecter que le style si particulier du dessinateur, dont les aspérités donnent du cachet à ses personnages, se retrouve lissé dans cette adaptation. Mais ça serait mal connaître les contraintes et possibilités du cinéma d’animation. En l’état, la patte esthétique tient largement la route. Et le film est déjà une expérience visuelle assez unique.

 

photoUn beau vol de nuit 

 

Il fallait bien ça pour donner vie à la bande de bestioles qui font le sel de Petit Vampire. Les amis du héros éponyme et les personnages récurrents sont au rendez-vous, pour une monstrueuse parade jouissive, une déclaration d’amour à l’altérité fantastique d’une sincérité assez pure. Comme dans la bande dessinée, la palette de monstres et leurs personnalités azimutées provoquent un attachement immédiat. Tout le monde a son monstre préféré.

Ce panorama pouvait cependant se fracasser la tronche par terre lors du doublage, étape obligatoire et redoutée, où la parole passe de la bulle au son. Et là encore, si on pouvait avoir quelques réserves, le pari est réussi. Pas entièrement gangréné par cette mode consistant à confier à des stars les rôles-titres et le haut de l’affiche, Petit Vampire fait bon usage de ses doubleurs de renom (Camille Cottin, Alex Lutz), de vrais acteurs et non pas des simples têtes de gondole.

 

photo3 from hell

 

Particulièrement travaillé, le doublage fait d’une potentielle faiblesse une force grâce à des choix à première vue étranges, mais concrètement géniaux. Le chien volant péteur qui accompagne le jeune suceur de sang est ainsi affublé d’un accent du sud irrésistible, une des plus belles trouvailles comiques du long-métrage. Quant au redouté Capitaine de Jean-Paul Rouve, si la voix est très aiguë pour un personnage symbolisant avant tout l’autorité, elle parvient parfaitement à l’isoler de ses ouailles.

Aussi amoureux de ses monstres que Del Toro, et adepte de la citation subtile (amusez-vous à compter toutes apparitions de Cthulhu), Sfar compose donc là un hymne à la différence dans la grande tradition du Freak classique, tout en – et là est le miracle – adaptant son engagement thématique à tous les publics. Car Petit Vampire est bien avant tout un film de gosse, pour et avec des gosses.

 

photoUn film parfait pour les vacances

 

The Kids aren't alright

Loin de se contenter d’accumuler les situations comiques (même si certaines font assurément mouche), le film va plus loin, du moins aussi loin que la BD. Comme dans cette dernière, le point de vue à hauteur d’enfant vise autant à s’adresser à des spectateurs plus jeunes qu’à les mettre en scène.

Le monde de Petit Vampire est surtout un monde où la vie et la mort se courent après. Au milieu de conflits réservés aux adultes, deux enfants sont ballottés, ne voyant dans leur environnement en apparence mortifère que des occasions ludiques. Mais le spectre du trépas les guette, que ce soit le plus littéralement possible (le méchant) ou plus subtilement (le fait que Michel soit orphelin conditionne forcément son rapport au deuil).

En étendant un entre-deux où s’épanouit l’étrange, Sfar plonge dans le rapport qu’entretiennent les marmots aux thématiques les plus graves. Un rapport symbolisé par le château où se terrent les monstres, principal théâtre de l’action, à la fois prison frustrante pour Petit Vampire et échappatoire récréative pour son ami. Certes, l’aspect "huis clos" facilement contournable de la BD saute bien plus aux yeux dans le film, mais la diversité étonnante qui s’en échappe passe d’abord par les personnages. Une profession de foi symbolisant l’intérêt de la narration très visuelle du long-métrage : confronter deux enfants à un environnement dont ils ne peuvent tirer que ce qu’ils comprennent.

 

photoCouple goals

 

D’où l’intervention de ce nouveau méchant, cristallisant une forme de mal inexplicable pour les âmes innocentes, de ses motivations (de l’absurdité du « elle sera à moi ou elle ne sera pas ») à ses méthodes (une forme d’esclavagisme). Et si le dénouement un peu attendu, voire forcé, limite logiquement un peu sa place dans le récit, il n’en demeure pas moins un antagoniste passionnant, remettant en question ce que Petit Vampire et nous-mêmes connaissons de cet univers.

Les choses se compliquent quand le duel ancestral entre le mystérieux Capitaine et ce Gibbous se met à contaminer le jeu de simples enfants, tous deux pas responsables de leur implication dans la mort. Une belle idée qui infusait déjà la bande-dessinée, et qui fonctionne admirablement bien sur grand écran. Longue vie à Petit Vampire.

 

photo, Affiche officielle

Résumé

Petit Vampire est à l'image de la bande dessinée qu'il adapte. Très amusant, il n'en demeure pas moins une déclaration d'amour attachante à la diversité qui caractérise le cinéma d'horreur et même une réflexion à hauteur d'enfant sur la mort. Tout ça en 1h20.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(0.0)

Votre note ?

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire