Blood Machines : critique du metal hurlant

Mathieu Jaborska | 2 septembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 2 septembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Un défi technique relevé haut la main, une déclaration d'amour psychédélique au cyberpunk, une fable féminine et sensuelle, un clip géant complètement délirant et un space opera métal sans répit pour nos rétines, le tout en 50 minutes ? C'est possible et c'est Blood Machines, le blockbuster à la française hallucinant réalisé par Seth Ickerman (Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard) et mis en musique par Carpenter Brut.

MISSION : IMPOSSIBLE

La genèse atypique de Blood Machines commence, comme pour toute grande œuvre fauchée qui se respecte, par la rencontre entre deux univers riches, en l’occurrence celui du génial musicien Carpenter Brut et celui du duo Seth Ickerman. Le premier, figure de proue de la dark synth, mouvement parvenant – par un miracle pas encore validé par le Vatican – à réconcilier les amateurs d’électro et de métal, invite les deuxièmes, passionnés d’effets spéciaux qui font des fan-films Matrix dans leur garage avec cinq bouts de ficelle, trois bouchons de liège et pas mal de savoir-faire, à réaliser un clip pour son chef d’œuvreTurbo Killer.

Le résultat (visible ici) : un concentré de culture pop des années 1980 mélangé avec l’iconographie toute de néons et d’invocations démoniaques de Carpenter Brut, est sacrément impressionnant, surtout quand on sait qu’il a été conçu avec quelques voitures miniatures et des murs tapissés de fonds verts. C’est à ce moment que la folie douce du duo refait surface. Seth Ickerman propose d’étendre l’univers de Turbo Killer dans un moyen-métrage bien plus ambitieux, mais pas beaucoup plus friqué.

 

photoPrometheus n'a qu'à bien se tenir

 

Ils en appellent alors au premier producteur des artistes sans le sou : leurs futurs spectateurs, qui, sous la forme d’un Kickstarter, envoient un chèque inespéré à la production. Reste à concrètement mettre les mains dans le cambouis organique de Blood Machines, assurément un des projets francophones les plus délirants jamais mis en place.

Le reste de cette histoire est racontée dans le très complet making-of qui suit la plupart des projections du film. Alors qu’une grosse partie des professionnels de l’industrie tournent le dos à un projet aussi casse-gueule, qui devrait sur le papier couter 150 fois plus qu’il ne coûte réellement, la petite équipe de production voue son existence à faire exister le moyen-métrage, envers et contre tous. Et avant même de parler du fruit de leur labeur, il faut souligner le niveau de persévérance de ces artistes qui persistent à offrir coûte que coûte à l’hexagone le cinéma de genre qu’il mérite, malgré une résistance majeure de l’industrie et du public, et un format tout simplement impossible à vendre, si bien qu’aux États-Unis, il sera découpé en plusieurs épisodes pour constituer une mini-série.

À force d’ingéniosité (les réalisateurs ont conçu une bonne partie des décors et effets visuels eux-mêmes), Blood Machines parvient à rentrer dans ses frais et à se concrétiser, pour s’offrir une petite tournée en festival, où il est accueilli chaudement par des cinéphiles avides de ce genre de pelloches. Plus d’un an après, le voilà qui débarque en salles, dans un circuit réduit et c’est l’occasion de lui faire un triomphe.

 

photoVert de rage

 

SPACE OPERA

Car le produit fini tient miraculeusement toutes ses promesses, et fait preuve d’une générosité qui lui permet de côtoyer Tenet dans la catégorie « spectacle total » cet été. Sauf qu’ici, la simplicité des moyens mis en place fait également la force de frappe du film. Bien conscient que leur univers ne prétendra jamais à une forme de réalisme, le duo se lance dans une sorte d’orgie visuelle entièrement dédiée au FX Porn, un gigantesque opéra digérant à merveille des références jamais étalées pour la frime.

Mine de rien, on aurait pu craindre que Blood Machines se positionne sur le marché du fan-service, qui parasite depuis plusieurs années les longs et courts métrages qui se déversent en festival. D’ailleurs, les influences convoquées ici restent évidentes : Metal Hurlant, les séries des années 1980 et les clips de grands réalisateurs sont allégrement cités, de vive voix ou plus implicitement. Mais l’univers convoqué, également très marqué par les obsessions visuelles de Carpenter Brut, ne fait jamais du coude au public et préfère fabriquer de toutes pièces sa propre mythologie. Une mythologie qui embrasse complètement la puissance du grand écran, un véritable trip de science-fiction jouissif et mené tambour battant.

Assumant complètement son hybridité, le film parvient à exister à la fois en tant que clip et récit, imbriquant séquences dialoguées et instants de contemplation, dans la plus pure tradition des clips à rallonge de la grande époque. La structure entière se construit autour de cet appétit visuel hors norme, et les moments de bravoure tendent surtout à revenir à un fantasme psychédélique presque composé comme une couverture d’album animée, une forme d'art à part entière.

 

photoOn mate le painting

 

Encore une fois, on décèle là un acte de résistance envers cette tendance du cinéma indépendant français (et mondial) à suivre l’exemple des séries qui cartonnent et à complètement négliger l’image au profit du scénario. Le voyage de Blood Machines est avant tout un trip multicolore ne rendant pas hommage directement à des licences, mais, de façon bien plus intéressante, à la force esthétique de la science-fiction, diluant son rapport au réel jusqu’à sombrer dans le fantasmagorique le plus total. Le tout est dopé par la bande originale épique de Carpenter Brut, qui se surpasse pour proposer un thème principal majestueux, sacralisant encore un peu plus ces visions surréalistes.

Seth Ickerman le disaient bien eux-mêmes : ce qui les marquait dans les séries animées des années 1980, c’était cet instant magique où le générique surgissait à l’écran, annihilant les enjeux de l’épisode à venir pour concentrer dans quelques minutes tous les codes visuels possibles. Le générique de leur bébé, pensé comme le cœur du film puisqu’il se veut la jonction de ses deux parties principales, magnifie cette idée pour un spectacle son et lumière incroyable. Comme les cinéphiles qui suivaient le projet depuis longtemps l’avaient prédit, Blood Machines est une réussite sensorielle visant une douce hypnose collective pendant 50 minutes.

 

photoL'ascension 2.0

 

WHO RUN THE WORLD ?

Et surprise : en dépit de son esthétique dévorant tout, il se paye le culot de raconter quelque chose. En effet, Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard ne se sont pas contentés de faire exploser un cyberpunk frontal : ils ont décidé de récupérer un archétype bien précis et de concentrer la narration sur cette figure, quitte à l'extraire des codes dans lesquels elle s’inscrit bien souvent.

L’intrigue, au début menée par un homme, se perd progressivement dans une féminité associée aux machines du titre jusqu’à accepter la femme au cœur de son propre univers. Si on reproche souvent aux mouvements de pop culture d’objectiver le corps féminin, Blood Machines se pose en véritable revanche, faisant s’extirper ses héroïnes d’une mécanique qu’elles subissent depuis le début pour passer plusieurs paliers dans l’émancipation avant de se transformer en entité presque divine, incarnation bien sûr blasphématoire qui rejoint un autre symbole du même style particulièrement apprécié par Carpenter Brut : la croix inversée.

 

photo, Elisa LasowskiMagnétique Elisa Lasowski

 

De quoi presque théoriser l’attrait particulier du cyberpunk. Si cet imaginaire nous parle autant, c’est finalement parce que les machines ont du sang, une âme. Et le corps féminin, jamais dépossédé de sa sensualité ici, domine en fait dans l’ombre tout du long alors qu’on le croyait complètement soumis. La grâce d’un univers tourbillonnant est associée à la grâce de son mouvement (le film comporte de vraies chorégraphies dansées), au point de se fondre complètement en lui au fil d’une éclipse de fesse contre toute attente somptueuse.

Pas toujours subtile dans ses intentions, la narration parvient ainsi à se coller organiquement sur la patte visuelle du projet, proposant de fait à la fois une densité impressionnante (les 50 minutes passent très vite) et un travail d’orfèvrerie qui force le respect. Surtout quand on connait les conditions de production de la chose.

Alors forcément, on pardonne quelques défauts techniques ou d’interprétation, car le moyen-métrage n’est même pas juste un des objets les plus couillus jamais atterri sur un écran français. C’est également une vraie œuvre d’art plastique et thématique, une expérience à vivre, à comprendre et à ressentir le plus vite possible. Et si vous voulez du rab’, il reste toujours la discographie euphorisante de Carpenter Brut, assurément une pièce maîtresse de ce petit prodige.

 

Affiche officielle

Résumé

Blood Machines fait bon usage de son maigre budget. Blood Machines fait bon usage de l'esthétique ahurrissante et majestueuse qu'il déploie. Blood Machines fait du bien.

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Lecteurs

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commentaires
ALF
27/09/2020 à 00:52

Effectivement ca deboite visuellement, + carpenter brut :)

mwaiman
08/09/2020 à 11:04

Le truc est en train de devenir POP.

Info du twitter de blood machines :
PROLONGATION de #BLOODMACHINES au CINEMA!
Suite au succès sur les écrans @CGR_Events
, l'aventure continue. Voici la liste des salles diffusant le film et son Making Of:
cgrevents programmation blood-machines Merci de partager!

Criterion
05/09/2020 à 20:35

Bye bye Alexandre Aja... Je les veux pour une adaptation de Cobra.

Fantomas
05/09/2020 à 14:30

Ce film m'a fait oublier la déprime, donc il y a quelque-chose qui marche. Pourtant, sa poésie est plutôt sombre. Au final, elle est même spirituelle puisque l'univers a une âme dans le final (expliqué dans le making of). Le combat homme-femme continue. Le fait que dans l'Histoire, les femmes n'ont jamais eu la prêtrise dans les grandes religions et donc prennent leur revanche sous d'autres procédés n'est pas étonnant (pourquoi des références sataniques ici ? Est-ce un reste de provocation type Métal Hurlant ?).
Un commentaire ici fait référence à "la caste des Méta-barons". Ouaaaaiiiis ... à faire ..
Et pis ....à quand un combat Carpenter BRUT contre Hans ZIMMER ? Ou plutôt avec !
Et pis ...une équipe géniale ! Déglinguer une imprimante pour simuler l'accostage du vaisseau dans le "monde coeur". Fallait y penser. TOO MUCH !

Mwaiman
04/09/2020 à 13:21

Remarques sur l'article.
1/ Sort trop tard par rapport à la date de sortie du film aux cinés
2/ Pas d'indication de sortie en salles cgr
3/ Pas d'indication que le film après ne sera que dispo sur une obscure plateforme de stream et ne sera pas distribué en physique

Neijack
04/09/2020 à 10:49

J'espère une sortie blue ray car pas l'occaz de le voir en salle

Sascha
03/09/2020 à 22:34

Vu ce soir. Excellent film. Une proposition rare dans le paysage cinématographique français. Le film serait comme une rencontre entre Daft Punk, H.R. Giger et John Carpenter.

Dommage d'être diffusé uniquement pendant 4 jours.

Kouak
03/09/2020 à 21:07

@Hasgarn
Si tu aimes la littérature du prince Albert , passe à la loupe ce 5ème art et son rocher et trouve
ce que plusieurs d'entre nous désiraient, mais n'ont pas obtenus...
Car GoogEL est ton ami...
Bref...

Hasgarn
03/09/2020 à 18:53

Kouak : oui, c'est triste :/

Kouak
03/09/2020 à 17:30

Merci Hasgarn mais il y a marqué "we are not yet available in your country"...

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