Enragé : critique qui (road) rage

Mathieu Jaborska | 20 août 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 20 août 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Enragé sort un peu de nulle part chez nous, conçu par un réalisateur (Derrick Borte) dont la majeure partie de la filmographie est inédite en France et porté par un Russell Crowe qui semble se tenir de plus en plus loin des blockbusters américains après l'échec du Dark Universe. Pourtant, ce thriller routier faisant forcément écho au Chute libre du regretté Joel Schumacher en a sous le capot, et s'impose comme une des expériences les plus brutes qu'on a pu voir sur grand écran depuis la fin du confinement.

A VIOLENT KIND

Rachel (Caren Pistorius) n’a pas un quotidien très enviable. En instance de divorce, elle perd ses clients les plus fidèles et se retrouve en plus coincée dans un bouchon qui rappelle les pires heures (c’est-à-dire toutes les heures) du périphérique parisien. Devant elle, ça flâne au feu rouge : excédée, elle dégaine donc le klaxon, sans savoir que l’anonyme au volant du pick up mène une croisade suicidaire contre les incivilités.

Voilà un pitch forçant un statut de série B, et dont le minimalisme exige un certain sens de la brutalité. Borte en est conscient et prend bien soin de ne jamais dévier de sa route ensanglantée pour s’aventurer sur des terres qui nuiraient à son scénario. Échappant presque miraculeusement au piège de la raillerie cynique, il ne prend pas ses spectateurs pour des guignols en allongeant à souhait la montée en tension dans un premier temps avant de plonger dans la violence crasse, à l’occasion d’une séquence au montage rentre-dedans, dans tous les sens du terme. La suite n'est pas moins bourrin puisque le récit esquive avec agilité les concessions et n’hésite pas à tordre des règles de bienséance présumées acquises. On est prévenu : ceux qui viennent pour se moquer du vieux con poussé à bout interprété par feu Maximus seront déçus.

 

photo, Russell CroweThe Crowe

 

L’acteur l’avait répété inlassablement en interview : il n’est pas là pour s’autoparodier. Habité, il trouve là un rôle à la mesure de son charisme, finalement assez peu adapté au canon hollywoodien. Massif et expressif dans son manque d’expression, Crowe domine et écrase l’image, bien aidé par une réalisation entièrement tournée vers lui, n’hésitant pas à emplir le cadre de sa carrure imposante, comme s’il voulait obstruer l’espace urbain de sa silhouette menaçante.

En s’appuyant sur un usage mesuré de la longue focale, le cinéaste donne corps à son histoire. Cela lui permet à la fois de placer la figure de l’homme en manque de politesse dans tous les rétroviseurs et de faire des voitures les décors quasi uniques de l’action, renforçant l’idée d’un road movie urbain et poisseux. Une route où personne n’est à l’abri, pas même dans les habitacles réputés inviolables des berlines de l’oncle Sam.

Dans cet océan de fragilité prompt à créer du suspens est donc lâchée la bête, détruisant sans peur de répercussions tout ce qui l'entoure, occasionnant au passage quelques montées de tension pas piquées des hannetons et même un surplus de tôle froissée bienvenu. D'autant plus que la production ne bénéficie vraisemblablement pas d'un budget astronomique. Borte sait se contenter de ce qu'il a, et faire oublier la technique.

 

photoUn film rétro

 

SOCIÉTÉ TU M'AURAS PAS

Efficace, le long-métrage ne peut cependant pas autant citer Chute Libre et Duel sans apposer sa vision de l'enfer civilisationnel, où l’embouteillage cristallise les maux qui s’abattent quotidiennement sur la pauvre chair exploitée par son environnement. Et effectivement, Carl Ellsworth ne prend pas de pincettes. C’est une manie chez le scénariste, qui avait déjà noirci le tableau (pour le meilleur) du remake de La Dernière Maison sur la gauche. Empêtré dans des tours de manche narratifs trop bien huilés pour l'histoire simple qu’ils encadrent, le film se paye même un générique dictant à grands coups de stock-shots ses intentions.

Mais c’est lorsque la course poursuite se met en branle que le propos commence à fonctionner, évacuant grâce à une caractérisation plus maligne que prévue et un sens du détail passionnant le poncif du « c’est la société qui le rend méchant », à la mode dans le cinéma américain depuis le succès de Joker.

Car en dépit du charisme écrasant de Russell Crowe, la noirceur qui transparait tout au long des 1 heure 30 de métrage réside avant tout dans le duo principal, complété par une impeccable Caren Pistorius. Les deux protagonistes apparaissent très vite comme le produit de leur environnement, et leur confrontation, transcendant la prétendue tranquillité dont on pense jouir en voiture, symbolise très vite les luttes intrinsèques qui parcourent le petit peuple. Petit peuple accablé sans même s’en apercevoir par les règles auxquelles il adhère.

 

photo, Russell CroweThe Road Warrior(s)

 

Tous deux sous le feu des contradictions établies, ils pètent un câble ensemble, peut-être même pour les mêmes raisons, semant derrière eux une discorde que ne parvient pas à gérer un système pourtant a priori infaillible. Acculés par les injonctions propres à leur condition (ils sont tous les deux virés) et à leur genre (la toxicité masculine dans un cas, une bonne grosse charge mentale des familles dans l’autre), ils crédibilisent leur affrontement, fait divers rendu de fait inévitable.

De quoi légitimer un dernier acte classique, mais pertinent, qui fait fi des quelques tics et incohérences cumulés jusque là pour transgresser grâce à l’ironie dramatique les symboles de l’american way of life, au pinacle de laquelle trône le monospace. La lutte finale balaie dans un déferlement de violence les faux paradis de banlieue pour mieux exposer le mal-être compulsif qui s’y terre, et se termine en prime par une des meilleures punchlines qu’on a pu entendre dans un film américain ces 10 dernières années. Nous, ça nous suffit.

 

Affiche française

Résumé

Si Enragé peine un peu à énoncer subtilement ses intentions, il se rattrape quand il s'agit de les mettre en scène. La brutalité en creux d'un monde urbain toujours plus oppressant explose dans une course poursuite sans répit, aussi honnête que jouissive.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(1.9)

Votre note ?

commentaires
Lilie
17/07/2021 à 07:44

Grosse daube. Rien n'est credible par ex il est sur toutes les chaines de tv et quand elle appelle pour dire qu'il la poursuit la police réponds qu'ils sont sur un accident. Même Cage aurait mieux joué.

Roxy
23/03/2021 à 02:19

Nanar absolu. La première partie est pas mal mais à partir du moment où Russel Crowe récupère le téléphone de la nana, cela devient du grand n'importe quoi. Le nombre d'incohérences, de facilités scénaristiques et d'absurdités/débilités qui se déroulent devant nos yeux est tel qu'il devient impossible de prendre au sérieux ce qui se déroule à l'écran. Exemple au hasard : "Allo la police, le mec le plus recherché et dangereux de la ville, celui qui passe sur toutes les tv en boucle, est à nos trousses !!" Réponse des flics : "Désolé madame mais toutes les unités sont occupées par l'accident de voiture (qui vient de se produire il y a exactement 3 secondes avant à l'écran, véridique) alors on peut rien pour vous. Bye". C'est pas parce que c'est une "série B" qu'on doit prendre autant les spectateurs pour des demeurés !! La série B compte des chefs-d'oeuvre parfaitement scénarisées. Ça sent la fin de carrière pour Russel Crowe cette affaire. 1/4

pc
20/12/2020 à 23:19

Un Russel Crowe monstrueusement charismatique bien atteint face à une Caren Pistorius en mode survie, un rythme haletant, une histoire sans temps mort malgré un déroulement des faits peu crédibles, une super série B+ bien poisseuse et violente où l on ne voit pas passer les 90 minutes et où j ai laissé les 3/4 de mes ongles en charpie façon stress. Du cinoche décomplexé, du gros qui tache mais qui reste jouissif. A voir.

Akitrash
21/08/2020 à 12:58

Vu.... J'en attendais rien, et bien c'est plus que pas mal, bien joué, bien joué!

Roger Federer
21/08/2020 à 12:52

Premier ciné depuis Invisible Man et le début de pandémie. La BA donné envie et le résultat est vraiment très bon. Russell Crowe génial en bête enragé. Assez violent, Brutal, notamment les crash. Bon film pour un bon retour au ciné.

captp
21/08/2020 à 10:46

Critique super plaisante à lire et qui donne envie d'aller voir le film.

corleone
21/08/2020 à 00:47

Vu je vous l'avais dit que Russell Crowe en a encore (toujours) dans le ventre. Ce mec est juste l'un des meilleurs acteurs de ces 20 dernieres années.

Xbad
20/08/2020 à 23:25

En plus de duel et chute libre, ça me fait penser à hitcher

Numberz
20/08/2020 à 21:47

@ jorgio

Bah en même temps, la Bande annonce fait très série b. J'ai eu peur au nanar, donc une série b bien troussée, je demande pas mieux.

Starfox
20/08/2020 à 20:15

Quel plaisir de revoir John Goodman.

Plus
votre commentaire