Jumbo : critique portrait de la jeune fille en machine

Geoffrey Crété | 30 juin 2020
Geoffrey Crété | 30 juin 2020

Révélée au grand public dans Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant vit une autre intense histoire d'amour là encore interdite, mais pour d'autres raisons. Dans Jumbo, premier film de Zoé Wittock, qui sort finalement le 1er juillet après avoir été repoussé suite au coronavirus, elle est amoureuse d'une machine dans un parc d'attractions.

JEANNE ET L'ATTRACTION FORMIDABLE

Elle, c'est Jeanne, introvertie et déphasée, qui a grandi entre une mère loufoque et un parc d'attractions où elle travaille depuis toute petite. Lui, c'est Jumbo, tout neuf, tout beau, arrivé dans la petite ville pour l'illuminer et renverser les coeurs et les corps. Elle est une jeune fille éteinte et clouée au sol de son existence monotone, il est une machine fluorescente qui envole les téméraires.

Ça tombe bien, c'est un saut dans le vide qui préside le premier film étonnant et inattendu de Zoé Wittock, à la croisée des genres entre le drame, la romance, et le fantastique. L'histoire d'amour entre Jeanne et Jumbo est spirituelle, sensationnelle, mais surtout physique, les vibrations des boulons de la machine résonnant avec la chair de l'héroïne. Et la réalisatrice n'a pas peur d'aller loin dans cette direction, flirtant dangereusement avec l'absurde, le grotesque, mais aussi le magique, baigné dans une esthétique rétro très en vogue.

 

photo, Noémie MerlantUne machine à danser 

 

PORTRAIT DE FEMMES

Derrière la romance métallique et merveilleuse, il y a bien sûr une histoire d'émancipation. Jumbo la machine aurait pu être un garçon ou une fille pas comme les autres, qui arrive pour éveiller Jeanne, aux portes de l'âge adulte et prête à tomber dans le gouffre de sa propre liberté. C'est toute la question de la marginalité qui se pose dans cette histoire, l'héroïne portant sur elle toutes les marques de la différence qui dénote dans une petite communauté - de son allure d'éternelle petite fille au désert de sa vie sociale, en passant par ses créations en métal dans sa chambre.

Jumbo est un nom masculin et ce n'est pas anodin : Jeanne forme avec sa mère Margarette un front féminin aux airs légers, et c'est l'irruption des hommes et donc, du sexe et de la sensualité, qui va faire démarrer la machine de l'héroïne. Entre les collègues du parc, Marc (Bastien Bouillon) et Hubert (Sam Louwyck), soit les trois âges du masculin, c'est une certaine idée de l'homme qui entre en collision avec l'innocence de Jeanne. Elle a le désir profond de ne pas se plier au monde, mais créer le sien, et c'est comme si cette étincelle libertaire mettait le feu à l'imaginaire, et ouvrait une voie surnaturelle de communication avec Jumbo.

Toute la question sera alors de savoir si ce coup de foudre littéralement électrique sera une passade, un symbole, une simple étape. Et c'est là que Zoé Wittock saute dans le vide avec son héroïne, refusant comme elle de se conformer, pour terminer dans un élan de liberté.

 

photo, Emmanuelle Bercot, Noémie MerlantTelle mère, pas telle fille

 

LES LOIS DE L'ATTRACTION

Jumbo frappe aussi parce qu'il s'inscrit dans un mouvement de jeune cinéma francophone (la réalisatrice est belge et la production, française) qui déplace les codes et joue avec. À cheval entre le film social et le film de genre, le film impose ses propres règles, avec une direction artistique rétro, qui habille aussi bien les acteurs que les décors, créant une étrange et envoûtante bulle de cinéma dans un paysage pourtant ordinaire de petite ville de province.

Rien ne semble avoir été laissé au hasard, avec un soin particulier apporté aux costumes et aux accessoires, pour remplir toute l'image d'un désir d'univers. La musique de Thomas Roussel et la photographie de Thomas Buelens jouent beaucoup, permettant d'ouvrir la dimension fantastique du film, lorsque face à Jumbo, le sol tremble, l'air vibre et la lumière s'allume. 

Un peu à la manière des récents L'Heure de la sortie de Sébastien Marnier et La Dernière Vie de Simon de Léo Karmann, Jumbo est une nouvelle pulsation, qui déborde d'envies et d'idées. Il n'y a qu'à voir la scène très équivoque où Jeanne découvre le liquide huileux de la machine, s'y baigne et s'y perd, dans une rêverie à la Under the Skin, pour sentir l'appétit de cinéma de Zoé Wittock.

 

photoTendre est la nuit, beau est le film

 

La seule limite de Jumbo est finalement sa propre nature, en équilibre entre une idée unique (une fille aime une machine et s'accouple avec), et un principe plus classique (l'émancipation et l'acceptation à la sortie de l'adolescence, en apprivoisant son corps). Tout dans le film est étiré entre ces deux directions, notamment les interprétations de Noémie Merlant et Emmanuelle Bercot, et l'utilisation de la musique et des sons. Dans une scène, Jumbo semble aller trop loin. Dans une autre, pas assez.

Zoé Wittock joue avec la notion d'excès : avec ses personnages à fleur de peau, ses actrices investies, ses dialogues surlignés, et quelques passages obligatoires dans ce type de récit initiatique, qu'elle ne balaye pas, bien au contraire. Cet équilibre fragile penche parfois du mauvais côté, et Jumbo semble presque s'écrouler. Mais reste au final la sensation d'un premier film bien trop intéressant, et radical même, pour ne pas mériter l'attention.

 

Affiche

Résumé

Jumbo flirte souvent avec l'excès, les limites de son histoire et ses personnages, et bascule parfois du mauvais côté. Mais n'en demeure pas moins la sensation d'avoir sous les yeux un premier film spécial et précieux, avec un vif désir de cinéma au-delà des codes.

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commentaires

#diez
02/07/2020 à 13:04

Obligé je vais y aller.

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