Les Misérables : critique qui passe la BAC

Simon Riaux | 11 mars 2021
Simon Riaux | 11 mars 2021

Les Misérables, ce soir à 21h05 sur Canal+.

Pour son premier long-métrage de fiction, le réalisateur Ladj Ly se penche sur la vie d'une cité, bouleversée par l'enregistrement d'une bavure policière. Honoré du Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, nommé à l'Oscar du meilleur film étranger, couronné par quatre César (dont meilleur film), Les Misérables était le film événement de 2019.

KIDS ARE NOT ALL RIGHT

À Montfermeil des enfants jouent en plein soleil, équipés de pistolets à eau. Quand approche une ronde de police, ils se dissimulent et attendent patiemment l’arrivée des fonctionnaires, inconscient de l’embuscade humide qui se prépare. Lorsque les mômes surgissent pour les arroser, c’est d’abord la joie naïve de la surprise qui envahit l’écran, les mines ahuries des uns, les sourires des autres, puis soudain, le geste plus du tout innocent d’un pré-ado qui, fixant les flics, barre sa gorge de son indexe.

 

photoAvant le feu...

 

La séquence dure une poignée de secondes, mais parvient à capturer la violence des paradoxes qui sous-tendent la Cité, la banalité d’existences capables de basculer à tout moment dans l’affrontement. Fort de son expérience de lanceur d’alerte (il filma en 2008 une bavure policière qui devait secouer Montfermeil) Ladj Ly ne fait pas des Misérables une démonstration académique, mais le produit de tensions avant tout physiques, organiques. Ce qui s’entrechoque à l’image ce sont d’abord des corps, des rapports de domination et de territorialité.

Des policiers, sur le point de céder au coup de force, qui enragent et enflamment un territoire qui se refuse depuis longtemps à eux, un corps collectif atomisé, dont les membres sont portés à ébullition par la misère et les agents d’un État démissionnaire, mais pyromane. Tous ces shrapnels épars, le cinéaste parvient à les rassembler pour mieux leur donner corps. À l’image de ce drone par lequel l’étincelle se fait incendie, sa mise en scène rassemble différents régimes d’images, sait tirer parti d’un tournage qu’on devine prompt à user simultanément de plusieurs caméras. Et malgré cette polyphonie visuelle, Les Misérables s’impose comme une leçon de découpage, d’assemblage et de grammaire cinématographique.

 

photoDes flics au bord de la crise de nerfs

 

LES HAINES

Œuvre riche et maîtrisée, la première réalisation de fiction de Ladj Ly évite les écueils d’un cinéma social péremptoire ou déconnecté des exigences d’un cinéma ambitieux. Les Misérables s’inscrit dans la tradition d’un pur cinéma de genre, et propose un polar politique toujours soucieux de son impact, de son efficacité.

Le sentiment d’assister à un croisement entre les créations de Friedkin, de Lumet ou de Boisset (pour ce qui est de la perception aiguë des frictions hexagonales) grandit aussi bien lors des scènes de confrontation que lors des séquences intimes, où les protagonistes côtoient leurs points de rupture.

 

photoUne image travaillée...

 

Enfin, ce qui achève d’emporter le morceau pour le spectateur un peu méfiant vis-à-vis des productions primées à Cannes et estampillées « sociales », c’est la maîtrise inattendue de la parole. Ce n’est pas par hasard que le film s’intitule Les Misérables, et contre toute attente, l’œuvre adopte et accueille avec réussite l’héritage de Victor Hugo si évidemment revendiqué.

Le métrage développe avec réussite l’oralité, poussant certains échanges aux limites de la déclamation, dans un rapport au verbe totalement hugolien. Non seulement Ladj Ly parvient miraculeusement à ne jamais sombrer dans la théâtralité, mais il embrasse ainsi un leg artistique que bien peu d’artistes osent revendiquer et magnifier à l’heure actuelle.

 

Affiche

Résumé

Film de genre en ébullition, réquisitoire politique et coup de poing plastique, Les Misérables impose Ladj Ly comme un des metteurs en scène les plus prometteurs de son époque.

Autre avis Geoffrey Crété
Les ficelles sont connues, mais Ladj Ly les utilise avec vivacité et intelligence. Et il signe l'une des fins de film les plus fortes, puissantes et évocatrices de l'année, qui résonne longtemps en tête.
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Lecteurs

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commentaires

20/03/2021 à 23:30

Si on ne se fie qu'au film, la police n'est pas plus critiquée que ne le sont les jeunes qui l'agressent. Je trouve que tout y est fait de nuances, et transmet le malaise général.
(Et je ne soutiens pas les Traoré !)

Moi
12/03/2021 à 15:27

@Trucbidule oui, mais malheureusement Internet est surpeuplé de personnes, souvent d'extreme droite, qui vont aimer régulièrement s'indigner de l'image soit disant écornée de la Police.

Indépendamment de cela, comme toi, pour moi le film est une très bonne mise en situation de gens perdus, à tous les niveaux, et de tous les côtés. Que ce soit chez les BACeux qui sont soit installé dans un rapport de force inevitable selon eux, soit se sentent incapables de quoique ce soit face à ce que leur hierarchie demande; ou du côté des habitants de quartiers qui tombent (parfois trop facilement) dans des activités criminelles faute de perspectives d'avenir; le film depeint très bien cette détresse, des deux côtés. Pour moi c'est un très très bon film.

Trucbidule
12/03/2021 à 12:57

Étrange ce débat sur la mauvaise image de la police dans ce film. J'ai surtout l'impression de voir des gens perdus tout le long du film, et ceci dans les deux camps, mais bref...
Mais quant à l'image de la police, je ne vois pas ces critiques sur la quasi totalité des films de Besson (ou plot twist 90% du temps le méchant est un flic pourri). Je trouve que ces films populaire jouent plus un rôle pour l'image exécrable de la police qu'un film comme 'les miserables'. Mais comme ce sont des films populaire on ne pas cracher sur le soutien de l'intelligensia

pfffff
12/03/2021 à 11:30

@la classe américaine
jamais vu un fil de Polansky ? Une production Weinstein ? Un rush hour de Brett Ratner ? Un film avec Kevin Spacey ?
Jamais aperçu un tableau de Gauguin ? Utiliser un GPS mis en satellite grâce à Von Braun ?
Et puis, pas d'IPhone qui utilise la misère des enfants dans les mines de terres rares ? Pas une paire de Nike ?
Non parce qu'avant de condamner Ladj Ly pour une peine de 3 ans, t'as du monde à mettre de côté quand même et toute une façon d vivre à revoir...

RiffRaff
12/03/2021 à 07:42

@la classe américaine: il a été condamné pour complicité d'enlèvement et séquestration, pas pour tentative d'assassinat, et il a purgé sa peine.
Après c'est un choix idéologique de considérer qu'une condamnation met définitivement au ban de la société ou pas.

banban
12/03/2021 à 01:19

Vu au Katorza à Nantes en présence de l'équipe. En temps normal je suis pas très friand des drames sur fond de Police/Cité, mais je suis très content qu'on m'ai proposé de voir ce film qui n'est rien de moins qu'une grosse claque.

Kobalann
11/03/2021 à 21:34

Film qui crache sur la police de manière éhonté, laisser sous entendre que la Police puisse faire ca ou a déjà fait ca sur un gamin de 12 ans : si ca c'est pas déverser son fiel !!
De toute façon quand on voit ces copains au Ladj ly et avec qui il s'associe on comprend mieux : le gang Traoré notamment
Seul le dernier quart d'heures de film est réaliste dans ce qu'il dépend

Sanchez
11/03/2021 à 19:35

A part le plan final on retient peu de choses finalement. On passe quand même un "bon moment"

Simon Riaux - Rédaction
21/01/2021 à 14:16

@Rorov94M

On attend votre CV avec impatience.

Rorov94M
21/01/2021 à 14:14

Justement,je me dévoue pour maintenir cet entretient pour que ça ne devienne pas une «fausse» d'aisanse!

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