Camille : critique anti-balaka

Christophe Foltzer | 16 octobre 2019 - MAJ : 16/10/2019 18:21
Christophe Foltzer | 16 octobre 2019 - MAJ : 16/10/2019 18:21

Il s'agit avant tout de prendre des précautions, parce que la critique du film Camille de Boris Lojkine ne sera pas évidente, tant elle fait écho à un drame qui a secoué la profession il y a cinq ans. Mais, entre devoir de mémoire, relecture des événements et vrai objet de cinéma, il faut savoir faire les bons choix.

LE POIDS DES MOTS, LE CHOC DES PHOTOS

Le 12 mai 2014, la jeune photographe de 26 ans Camille Lepage trouve la mort alors qu'elle est en reportage en plein conflit centrafricain. Une guerre inter-communautaire, la troisième guerre civile du pays, qui mettra la Centrafrique à feu et à sang entre 2013 et 2014, divisée entre les troupes de la Séléka, à majorité musulmane, et les milices d'auto-défense anti-balaka, chrétiens et animistes. Un conflit dans lequel une jeune photographe de guerre un brin idéaliste se plongera, pour y trouver la mort dans des circonstances encore non élucidées aujourd'hui.

C'est cette histoire tragique, mais malheureusement fréquente, que Boris Lojkine décide de nous raconter avec Camille, biopic des derniers mois de Camille Lepage sur le terrain. Et, d'emblée, le réalisateur fait le choix d'une immersion totale et du choc avec la découverte du corps de la jeune femme par les militaires français, dans un climat lourd de tensions et à son paroxysme. La suite ne sera qu'un retour en arrière qui nous emmènera vers le funeste destin de Camille Lepage.

 

photo CamilleCamille Lepage, sur le terrain

 

DE ROUILLE ET D'OS

C'est là, malheureusement, que les choses se compliquent. Si la volonté d'hommage de l'équipe du film et le respect à l'égard de Camille Lepage ne sont pas à remettre en cause, ils gangrènent cependant ce beau projet. Tourné dans un 1:33 coloré à vocation suffocante, parsemé des clichés réels de Camille Lepage sur le terrain et de quelques images de documentaires sur le sujet, Camille ne parvient cependant jamais à réellement impliquer son spectateur.

La faute à un ton hagiographique un peu gênant, qui transforme la jeune photographe en une espèce de petit ange solaire et doux qui se confronte à l'horreur du monde moderne plongé dans la guerre. Ce qui ne nous poserait aucun problème si le film assumait à 100% son statut de fiction inspirée d'un fait réel. Ce qu'il n'est pas, comme son approche documentaire et ses multiples cartons de contextualisation le prouvent. Malgré la présence d'un ultime carton précisant sa nature fictionnelle.

L'autre souci, en dépit d'une interprétation exemplaire de Nina Meurisse, c'est que le film manque d'un vrai point de vue sur le personnage et menace à tout moment de retourner le propos contre son objectif premier. En effet, en présentant Camille Lepage comme une "strong independent woman", Boris Lojkine nous montre surtout l'inconscience de la jeune femme, tout comme son rapport très ambivalent face aux événements et son parti-pris évident qui la sort immédiatement de son rôle de photographe de guerre.

 

photo CamilleLe danger, partout, tout le temps

 

PHOTO DE GROUPE

Camille en vient donc à s'arranger avec la réalité, faisant l'impasse sur énormément d'éléments qui auraient vraiment pu raconter le conflit et le danger encouru par les journalistes de terrain (les menaces répétées, les exécutions sommaires, le doute de chacun et l'horreur qui les dépasse constamment), pour nous proposer un portrait lumineux d'une jeune femme idéaliste et dévouée à changer les choses, sympathisant avec une bande de rebelles au fond assez sympa.

Le souci, c'est que le film ne fait jamais exister le devoir d'objectivité inhérent à cette profession, tout comme les ravages psychologiques sur celui qui appuie sur le bouton de l'appareil sont constamment occultés (mis à part deux ou trois doutes et craquages très inoffensifs). Le film en arrive à n'être qu'un gros téléfilm très poli, correct, arrondi dans les angles, qui détourne le regard face à la vraie horreur de la guerre et ne s'intéresse jamais au noeud psychologique de son héroïne. À aucun moment n'est abordée la question la plus importante : qu'est-ce qui pousse Camille Lepage à plonger dans l'horreur et à s'y sentir chez elle ?

 

photo CamillePlus qu'un conflit, Camille Lepage y trouve sa place

 

Nous passons donc à côté d'un grand film sur cette profession et notre rapport à la guerre, peu aidé il est vrai, par une musique lourde et un peu trop signifiante qui nous commande quand nous inquiéter. Après, peut-on vraiment en vouloir au film de n'être qu'un objet bienpensant et quelque peu manichéen ?

Oui et non. Oui, dans la mesure où transformer Camille Lepage en héroïne idéaliste et forte, allant avec conviction chercher sa mort, tout en occultant nombre d'éléments importants (qu'en est-il de Jonathan Pedneault, avec qui elle s'est rendue sur place pour enquêter sur une exploitation diamantifère ?), se révèle particulièrement gênant et ambigu. Parce que nous ne sommes pas loin de la glorification d'une certaine inconscience en zone de guerre. Non, parce que le film a bénéficié du soutien de la famille de la regrettée photographe et que c'est probablement son moyen pour se réparer et surmonter cette perte douloureuse.

Il n'empêche que Camille pose question dans la mesure où il est vendu pour ce qu'il n'est pas : un film sur un destin tragique, symbole d'une profession en péril, un témoignage alarmant sur l'état du monde qui en profite pour reprendre tous les canons bienpensants en vigueur, travestissant la réalité pour proposer un portrait de femme forte, un modèle à suivre (ce qui, ironiquement, la conduit à sa perte). Comme pour nous rappeler, encore une fois, qu'actuellement, il ne faut surtout pas déranger.

 

affiche

Résumé

Si le parcours de Camille Lepage n'est pas à remettre en cause dans une critique de film, son traitement, lui, s'avère déjà plus problématique. Trop soft, trop manichéen et trop inconscient, Camille révèle surtout que notre époque a plus besoin de héros et de martyrs que d'une vraie lecture des événements.

commentaires

Madolic
17/10/2019 à 09:45

Ça devait pas être évident d'écrire sur un tel sujet et pourtant la critique est très réussi ! ;)

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