Tu mérites un amour : critique qui mérite au moins un poutou

Simon Riaux | 11 septembre 2019
Simon Riaux | 11 septembre 2019

Immense actrice révélée par Abdellatif KechicheHafsia Herzi passe à la mise en scène avec Tu mérites un amour, passé par la Semaine de la critique à Cannes, et nous arrache presque autant de larmes que de sourires au passage.

TU MARIVAUDES UN AMOUR

Les comédiens passant à la mise en scène se lancent rarement un défi aussi complexe que celui assumé par Hafsia Herzi. Égérie d’Abdellatif Kechiche, l’actrice a choisi pour son premier film de revendiquer une certaine parenté filmique.

Un geste pas anodin, placer ses pas dans ceux d’un cinéaste à la fois célébré (avec la Palme d’or de La Vie d'Adèle) et remis en cause, aux codes esthétiques reconnaissables entre mille, c’est prendre le risque d’une comparaison écrasante. Pour se faciliter la tâche, Hafsia Herzi a choisi de produire elle-même Tu mérites un amour, et d’en interpréter le rôle principal, quitte à donner la fausse impression de se livrer à un exercice d’auto-fiction rebattu.

Et justement, ce qui impressionne, c’est l’apparente facilité avec laquelle la cinéaste s’affranchit de tous ces obstacles, s’en empare pour en faire la matière première de ce récit de marivaudage contemporain, où une jeune femme tente de comprendre comment une histoire d’amour importante a pu la briser, tout en croisant la route de plusieurs hommes, qui l’attirent, l’intriguent ou la séduisent. Si on a d’abord le sentiment de retrouver toute la grammaire Kechichienne, on comprend rapidement que Herzi n’est pas là pour dupliquer le cinéma du réalisateur.

 

photo, Tu mérites un amourHafsia Herzi

 

Elle aussi se plaît à scruter les corps, les peaux, les carnations, laisser les situations se développer, jusqu’à s’enliser ou exploser. Mais ici, on ne sent aucune violence, aucun conflit, la caméra semble mue par un amour sincère de ses personnages, et une dérision bienvenue. Car Hafsia Herzi scrute, mais elle s’amuse également beaucoup.

Avec la profondeur orageuse de son héroïne, la veulerie quotidienne des petits mecs, ou du duo hilarant qu’elle forme avec Djanis Bouzyani, Tu mérites un amour livre quantité de saynètes qui se jouent du tempo, s'amusent des contrastes, et embrassent leurs dialogues ciselés avec une gourmandise contagieuse.

 

Photo Mouna Soualem, Lina Soualem, Hafsia HerziHafsia Herzi tout à droite

 

TU MÉRITES UN BUDGET

On sent par endroit les limites du dispositif, la logique de l’auto-production limitant beaucoup les possibilités de décors, et contraignant souvent la mise en scène. Le découpage a beau s’en jouer habilement, tout comme la photographie de Jérémie Attard, lui aussi collaborateur de Kechiche, la modestie technique de l’ensemble contredit par endroit les aspirations romanesques du scénario, qui va bien au-delà d’une évocation naturaliste des tourments sentimentaux d’une jeune femme contemporaine.

Ainsi Herzi a beau filmer avec intelligence chaque visage qui croise l'oeilleton de sa caméra avec une humanité et un sens du cadre peu commun, la modestie de Tu mérites un amour donne parfois le sentiment d'étouffer un peu le talent de son auteure.

 

photo, Tu mérites un amour Jérémie Laheurte et Hafsia Herzi

 

Mais la réalisatrice s’affranchit le plus souvent de cette barrière, grâce à sa direction d’acteurs stupéfiante. Avec un naturel confondant, chaque acteur peut s'approprier une langue faussement anodine, et balancer des répliques qui n'ont de simples que l'apparence. Avec patience, jeu, tours et détours, les dialogues peignent des caractères et leurs contradictions, sous l'oeil amusé du spectateur, qui se plaît à retrouver la crudité du réel, embrassant une carte du tendre étonnamment réflexive et littéraire.

Comme si elle assurait un improbable grand écart entre Kechiche et Rohmer, la réalisatrice alterne sans complexe entre un naturalisme épuré (mais toujours capable de laisser la place à l’émotion, la vanne, le contretemps) et une errance solaire qui pioche dans la carte du tendre d'une certaine culture classique, féminine, sur le deuil de l’amour et le désir. Chaque rôle est écrit avec finesse, interprété avec chaleur. Et d’un challenge à priori impossible, Hafsia Herzi fait un premier film inattendu, lumineux et toujours imprévisible.

 

affiche finale

 

 

Résumé

Armée d'une caméra affûtée, d'un désir de cinéma qui envahit l'écran à chaque scène, Hafsia Herzi transcende l'exercice du micro-film d'auteur intimiste pour proposer un marivaudage simple et lumineux.

commentaires

Simon Riaux - Rédaction
12/09/2019 à 10:00

@Exception culturelle

Si l'image de deux visages s'embrassant vous évoque un softcore, vous avez sûrement plus de problèmes que le film.

Exception culturelle
12/09/2019 à 02:42

Encore un porno soft ? Vive le cinoch français !

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