Les Enfants de la mer : critique sous l'eau

Christophe Foltzer | 9 juillet 2019 - MAJ : 09/07/2019 11:22
Christophe Foltzer | 9 juillet 2019 - MAJ : 09/07/2019 11:22

Les amateurs d'animation japonaise vivront un été merveilleux en 2019, qui rappellera aux plus anciens le début des années 2000 quand s'enchainaient sur nos écrans les films d'Hayao MiyazakiSatoshi Kon et autres légendes. Parce qu'avec Les Enfants de la mer, l'animation japonaise nous porte un gigantesque coup au coeur et au corps.

DES PROFONDEURS

On pourrait reprocher à l'animation japonaise de s'enfermer dans une certaine normalisation de ses productions, à destination du marché international en priorité, ce qui aurait pour conséquences de limiter les histoires racontées à quelques tropes bien connus. On pourrait, mais on ne le fera pas, car plus le temps passe et plus les différentes oeuvres utilisent ce canevas convenu pour en dépasser les limites et nous emporter vers des horizons que nous ne soupçonnions pas. Il en sera de même pour Les Enfants de la mer, réalisé par Ayumu Watanabe.

 

photoRuka commence un été un peu compliqué

 

L'histoire de départ ne surprend guère : Ruka est une jeune lycéenne au parcours familial compliqué. Les vacances d'été arrivent et elle les commence en agressant volontairement une camarade pendant un match de handball. Exclue de l'équipe, elle se réfugie dans l'aquarium voisin, où travaille son père, et fait la connaissance d'Umi, un étrange garçon, et de son "frère" Sora, tous les deux élevés par des animaux aquatiques, en pleine mer, et récupérés dans le plus grand secret quelques années plus tôt.

Tandis qu'ils se lient d'amitié, de mystérieux événements se produisent dans l'océan, quelque chose d'historique est sur le point de se produire, en lien avec les étoiles, et les deux "frères" pourraient en être la clé. Malgré elle, Ruka va assister à un moment extraordinaire qui la changera à jamais.

 

photoUne rencontre qui va tout changer

 

Le coup de l'argument fantastique comme métaphore du passage à l'âge adulte, l'animation, japonaise en particulier, nous le sort régulièrement, voire un peu trop souvent ces derniers temps. Et c'est ce qui, à priori, pourrait peser sur Les Enfants de la mer s'il ne s'en écartait pas rapidement. Adapté d'un manga de Daisuke Igarashi (publié chez nous au début des années 2010, mais épuisé aujourd'hui), le métrage rappelle ainsi d'autres oeuvres qui partaient du même postulat. On pense évidemment au Voyage de Chihiro, à Arrietty : le petit monde des chapardeurs ou encore au récent Your Name.

Pourtant, tout ceci n'est qu'un prétexte pour nous embarquer dans une aventure hallucinante et hallucinée que nous ne pouvions pas prévoir (nous n'avons pas lu le manga) et qui nous a pris totalement à revers lors de la projection. Raison de plus pour ne pas déflorer l'intrigue et ne rien spoiler tant Les Enfants de la mer est un film qui doit être vu avec une certaine fraicheur et une grosse méconnaissance de ce qu'il s'apprête à nous jeter en pâture.

 

photoSora, mystérieux jeune homme élevé dans la mer

 

VOUS N'ÊTES PAS PRÊTS !

Son originalité, Les Enfants de la mer la revendique dès le départ, ne serait-ce que par sa direction artistique mélangeant les genres, adoptant parfois des airs d'esquisses, jouant admirablement avec l'utilisation de la 3D et de la 2D. Rien d'étonnant à cela lorsque l'on sait que l'animation a été confiée à l'un de ses artisans les plus doués, Kenichi Konishi, transfuge du studio Ghibli (et qui a travaillé sur Le Conte de la princesse Kaguya tout autant que sur Millennium Actress).

En résultent de violentes ruptures de tons et de grosses envolées lyriques tout autant qu'un traitement du milieu aquatique bien spécifique qui imprime la rétine par sa maitrise et son audace. Sur un plan formel, Les Enfants de la mer est un vrai objet d'art qui n'a pas peur de verser dans l'abstraction et l'expérimental pour nous délivrer son message.

 

photoUne aventure qui repousse toutes les limites

 

Un message d'ailleurs quelque peu entaché par l'obligation de condenser l'histoire originale (six volumes) en un film de 1h50. Ce qui amène le projet à logiquement précipiter quelques péripéties, schématiser quelques rapports entre les personnages. Tout ceci nous poserait problème s'il s'agissait du coeur du film, mais, évidemment, il n'en est rien. Les Enfants de la mer n'opère que par une installation consciencieuse qui utilise des mécaniques on ne peut plus classiques pour se mettre son spectateur dans la poche et le préparer à sa dernière partie, extraordinaire, touchante, bouleversante, remuante, folle qui nous rappelle des oeuvres osées et cultes, comme certains films de Stanley Kubrick, en tête.

On ne sort pas indemne des Enfants de la mer, on n'était pas préparés à un tel déferlement de talent, d'audace, de radicalité artistique, entièrement mis au service d'une histoire qui dépasse son cadre cliché pour nous confronter à la condition humaine tout en versant dans la métaphysique et le symbolisme le plus appuyé et, parfois, le plus hermétique.

 

photoNon, vous n'êtes pas prêts

 

SOUS L'OCÉAN

On en arrive à une alchimie des sens qui a totalement vaincu la partie intellectuelle de notre cerveau, bien décidée à nous mettre K.O. quoi qu'il arrive. Et le pire, c'est que le film y parvient avec une facilité déconcertante. De ce fait, il sera difficile de conseiller Les Enfants de la mer à un très jeune public, qui passera probablement totalement à côté du sujet.

Les Enfants de la mer prouve qu'il sera toujours possible de créer des oeuvres à part, radicales et symboliques au sein d'une industrie que l'on pense figée. Et, comme pour nous le prouver encore une fois, le film se permet une dernière audace. Veillez bien à rester jusqu'à la fin du générique, car une ultime séquence vous attend. D'une simplicité étonnante par rapport à ce qui a précédé, elle se révèle extrêmement touchante et pleine de sens. Elle est vécue comme l'aboutissement d'une longue préparation, le message ultime de l'oeuvre, l'oméga qu'elle devait atteindre. Et on en sort bouleversé, une fois de plus.

 

photoVos nouveaux meilleurs amis

 

Par sa grande maitrise de l'objet film, des techniques d'animation, de sa bande-son (composée par le grand Joe Hisaishi qui s'écarte de ses sonorités habituelles), Les Enfants de la mer est un pur joyau à découvrir absolument sur un grand écran et dans une salle dotée d'une très bonne installation sonore.

On ne s'attendait pas à un tel choc, une telle expérience et, par bien des égards, Les Enfants de la mer est un gros chef-d'oeuvre qui arrive chez nous par la petite porte. Une date dans notre parcours de cinéphile aussi, cela va sans dire. Voyez-le, c'est une obligation. C'est magnifique. C'est important.

 

photo Les enfants de la mer

Résumé

En partant d'un postulat archi rebattu, Les Enfants de la mer est une expérience intense et unique qui utilise le meilleur de l'animation japonaise pour nous bouleverser. Ce genre de film que l'on regardera de nombreuses fois pour en saisir toutes les nuances. Ce genre de film qui nous accompagnera dans toutes les étapes de notre vie comme un ami et un guide avisé. Chef-d'oeuvre.

commentaires

Caracalla
11/07/2019 à 11:03

Ahhh !!! Un grand merci pour cette critique qui m'a franchement donné envie.

La B.A m'avait intrigué et du coup je pense y aller, ça a l'air cool :)

Christophe Foltzer - Rédaction
10/07/2019 à 07:50

@antipop :
Comme dit dans la critique, il y a quand même quelques défauts qui empêchent le score parfait. :)

antipop
10/07/2019 à 02:02

Ça donne envie, mais alors pourquoi 4 étoiles 1/2 et pas 5 ?

(je ne suis pas pointilleux habituellement mais là du coup ça serait l’œuvre idéale pour se lâcher)

Christophe Foltzer - Rédaction
09/07/2019 à 21:37

@Jérôme :
A de jeunes enfants, c'est un peu tôt à mon sens, puisque nous ne sommes pas vraiment dans le registre de Mon Voisin Totoro par exemple.

Mais, à partir de 9-10 ans, ça devrait le faire.

Shingo
09/07/2019 à 14:20

Hé ben vous envoyez du rêve là! En espérant qu'il passe dans un ciné proche de moi!

Jérôme
09/07/2019 à 14:10

Bonjour, est-ce que cela peut être montré à de jeunes enfants ? A votre avis, quel âge minimal ?

La fille
09/07/2019 à 13:32

Pour ma part j'avais sacrément accroché au manga avec son univers et son histoire totalement hallucinée ( bon j'avoue, j'avais pas tout compris à l'intrigue ) , donc j'attends avec impatiente de découvrir son adaptation au cinéma après cette critique élogieuse !

Christophe Foltzer - Rédaction
09/07/2019 à 13:09

@Hasgarn :
Ben, déjà, ça dure moins longtemps...

Hasgarn
09/07/2019 à 13:07

Je me suis fait chier comme rarement à la lecture du manga.
Le film peut rattraper à ce point le livre ?

Andarioch
09/07/2019 à 12:55

Pas mon truc les animes sur grand écran mais comme j'ai réussi à zapper Spiderman, j'ai le budget pour amener mes filles voir enfin quelque chose d'original. ça va ouvrir leur horizon.

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