Bryan Cranston (Breaking bad)

Stéphane Argentin | 7 avril 2010
Stéphane Argentin | 7 avril 2010

Surtout connu auprès du grand public pour son rôle de Hal, le papa de Malcolm, Bryan Cranston a littéralement explosé sur le petit écran en 2008 dans Breaking bad où il incarne Walt, un professeur qui, se découvrant en phase terminale d'un cancer, décide d'exploiter ses talents de chimiste pour se lancer dans le trafic de drogue et mettre ainsi sa famille à l'abri du besoin. Un rôle difficile et sombre que le comédien aborde avec philosophie mais non sans une petite pointe d'humour...

 

Attention aux spoilers : Cet entretien dévoile certains aspects de la saison 3.

 

Propos et autoportrait (en fin d'article) recueillis au cours du 49ème Festival de Télévision de Monte-Carlo (juin 2009).

 

 

Comment vous êtes vous retrouvé embarqué dans un projet aussi dingue ?

À qui le dites-vous (rires) ! Mon agent m'a transmis le script parmi tant d'autres. La plupart n'était pas très bons mais dès que j'ai lu la première scène de cette série où un type en sous-vêtements avec un masque à gaz sur la tête est en train de conduire un camping-car en plein désert avec deux corps qui se bringuebalent à l'arrière, je me suis dit « C'est quoi ce délire ? ». Et j'ai tout lu d'une seule traite car j'étais captivé par l'histoire. Je voulais savoir pourquoi ce monsieur tout le monde en était arrivé là. Vince Gilligan (le créateur de la série, NDR) est un scénariste si talentueux que sa justification m'a immédiatement convaincu et j'ai voulu prendre part à cette série. Je l'ai rencontré, nous nous sommes entretenus pendant une bonne heure et demi et après quoi l'affaire était entendue.

 

Avez-vous dû auditionner ?

Non, je l'ai simplement rencontré. Nos chemins s'étaient croisés pour la première fois il y a dix ans sur un épisode d'X-Files dont il était l'auteur et dans lequel j'incarnais un odieux personnage. Et il s'est souvenu de moi. Je crois que vous pouvez très bien camper un personnage peu avenant de prime abord à condition d'y trouver une part d'humanité, quelque chose qui donne un sens à sa vie. Avec Breaking bad, nous n'escomptions pas que le public adhère au comportement de Walter mais qu'il le comprenne.

 

Comment se déroule votre collaboration ensemble ? Prenez-vous part aux scénarios ?

Non. Nous avons généralement deux réunions annuelles. La première en fin d'année pour faire le point sur la production au sens large : la logistique, quel réalisateur s'en est bien sorti... L'autre réunion concerne l'intrigue. Je donne alors mon point de vue à Vince Gilligan sur les évolutions que je verrais bien pour la suite. Après quoi j'ignore totalement ce qu'il advient jusqu'à une semaine environ avant le début du tournage où je découvre le script qui atterrit entre mes mains tel un véritable cadeau tombé du ciel et que je dévore d'une seule traite.

 


Comment vous êtes-vous préparé pour ce rôle ?

La seule chose que j'avais vraiment besoin de connaître, c'était la chimie. Et comme je n'avais pas mis le nez là-dedans depuis la fac, j'ai suivi un professeur de l'University of Southern California pendant deux jours en le bombardant de questions afin d'apprendre la terminologie, la manipulation des ustensiles, quand utiliser des gants, un masque, comment nettoyer correctement, prendre les bonnes mesures... Tout pour connaître le plus précisément possible ce milieu dans lequel Walter excelle. Si quelqu'un est attiré à ce point par un domaine précis, se renseigner au maximum sur le sujet permet d'appréhender un tel personnage. En revanche, je n'ai fait aucune recherche sur le cancer, de même pour la drogue et le trafic de stupéfiants car Walter n'y connait rien au début de la série.

 

En acceptant ce rôle, ne craigniez-vous pas que certaines personnes découvrant la série ne soient tentées de fabriquer eux-mêmes de la drogue ?

Je crois que si certains avaient déjà dans l'idée d'essayer, peu importe qu'ils voient ou non la série. Nous avons toutefois pris soin de ne point trop en montrer afin de ne pas devenir un parfait petit manuel vidéo (rires). D'autant que vous pouvez obtenir très facilement la recette sur internet.

 

Et à présent, vous connaissez la recette ?

Oui. J'ai un petit business qui tourne à côté de mon boulot d'acteur (rires).

 

Réagiriez-vous de la même façon que Walter en apprenant que vous êtes en phase terminale d'un cancer ?

C'est précisément là la question que pose la série : que feriez-vous s'il ne vous restait qu'un an ou deux à vivre ? Que changeriez-vous dans votre vie de tous les jours ? Personnellement, j'ai été très chanceux jusqu'à aujourd'hui car je n'ai jamais eu à prendre de décisions aussi radicales. Je crois que je me contenterais de voyager, passer du temps avec mes amis, déguster de grands crus, aller contempler les aurores boréales... Qu'avez-vous à perdre ? La vie de Walter est plus simple. Il est fier et ne veut pas mourir en laissant sa famille dans le besoin.

 

L'approche très dramatique de Breaking bad tranche singulièrement avec celle de Malcolm. Étiez-vous à la recherche d'un rôle aussi différent ?

Lorsque Malcolm s'est arrêté, j'ai reçu des tonnes de propositions pour jouer des pères déjantés dans le même genre et je répondais : « Non merci, je viens déjà de tenir ce rôle pendant sept ans ». C'est un peu comme manger son repas préféré tous les jours. À un moment ou un autre, vous finissez par être un peu écœuré. J'aspirais donc à quelque chose de différent. De surcroit, Malcolm s'est terminé en 2006 et Breaking bad m'a été proposé l'année suivante. Comment rêver meilleur timing ? Que se serait-il passé si j'avais encore été sous contrat pour Malcolm au moment où le script de Breaking bad m'était envoyé ? Quelqu'un d'autre aurait été choisi. J'ai eu un bol fou sur ce coup-là !

 

Avec une série aussi sombre, ne craigniez-vous pas que les téléspectateurs dépriment un peu en la regardant ?

Il est de notre responsabilité d'être le plus sincère possible, de raconter une histoire de façon la plus honnête qui soit et laisser les téléspectateurs décider par eux-mêmes s'ils veulent la suivre ou non. Quel que soit le film ou la série, c'est toujours le même accord tacite entre le public et les créateurs de la fiction : « Embarquez-moi dans l'aventure, loin d'ici, dans quelque chose de nouveau, de différent ». Face à moi, vous savez pertinemment que je suis un acteur mais en regardant la série, vous acceptez sciemment d'en faire abstraction et de vous laissez embarquer dans la fiction. Et c'est ce qu'il y a de formidable avec l'être humain : cette acceptation de plein gré d'un univers fictif, loin de ses propres croyances, un peu comme lorsque vous étiez enfant et que vous demandiez à vos parents de vous raconter une histoire. Bon d'accord, dans le cas présent, ce n'est pas vraiment un conte de fées pour s'endormir (rires). Mais peu importe, nous aimons tous les histoires, nous aimons tous nous évader de notre quotidien. Et Breaking bad raconte tout simplement l'histoire d'un homme foncièrement bon au départ qui se retrouve à prendre de mauvaises décisions. Et si nous parvenons à expliquer ces choix, non pas amener le public à y adhérer mais les expliquer, alors les téléspectateurs pourront se laisser embarquer dans cette histoire. Car au fond, je crois que les gens s'identifient à Walter : il a connu quelques déceptions au cours de sa vie, il n'est pas très fortuné, il a besoin d'aide...

 


La chaîne AMC fait un carton depuis trois ans avec Mad men et Breaking bad. Peut-on la considérer en quelque sorte comme un nouveau HBO ?

Absolument. Avec leur statut de novice en séries télé, leur politique en la matière est très claire : « Si on peut voir ça sur les grands networks, nous n'en voulons pas ! ». Dès lors, ils demandent spécifiquement aux scénaristes et showrunners de concevoir du jamais vu, du non procédural, à cent lieus des stéréotypes où vous pouvez dire aussitôt qui est le bon, qui est le tueur, qui va aller en prison... Avec Breaking bad, j'ignore totalement où nous allons. Le bon est à la fois le méchant de l'histoire. C'est fascinant.

 

[Attention spoilers]

Le trafic de drogue de Walter finira-t-il par être démasqué ?

Au cours de la saison 3, sa femme va effectivement découvrir la vérité.

 

Avez-vous été surpris par les critiques dithyrambiques après une première saison aussi courte qui vous a aussitôt permis de décrocher un Emmy Awards ?

Cette récompense a non seulement été une énorme surprise pour moi mais elle représentait également beaucoup pour la série. AMC n'est pas une chaîne très connue et à notre époque, vous avez tellement de distractions (internet, les jeux vidéo...) qui peuvent vous détourner des séries télé. Nous avons donc besoin de toute l'aide possible et cet Emmy fut donc le bienvenu pour placer le show sous les projecteurs et ainsi le faire durer. Ce que Vince Gilligan a prévu, je ne l'avais jamais entendu auparavant dans toute l'histoire des séries télé. Il m'a dit qu'il voulait prendre un type bien et, d'ici la fin du show au bout de quatre ou cinq saisons, en faire un véritable bad guy.

[Fin de spoilers]

 

Ce rôle vous a également placé sous les projecteurs au point de devenir l'un des acteurs les plus en vu.

Pas vraiment (rires). Ce show ne connaîtra jamais un immense succès populaire en raison de son contenu, de sa dangerosité. Les gens en entendent parler et demandent : « De quoi parle la série ? D'un prof de chimie qui se lance dans le trafic de drogue. Non, ça ne m'intéresse pas ! Et des personnes meurent. Non merci ! ». Des tas de gens ne se hasarderont même pas ne serait qu'à tenter de regarder. Pourtant, comme c'est souvent le cas avec des shows aussi singuliers, nous avons de fervents supporteurs.

 

Pensez-vous néanmoins que ce rôle aura un impact aussi retentissant que pour Jon Hamm avec Mad men ?

C'est définitivement le plus grand rôle de toute ma carrière. Je me suis beaucoup amusé sur Malcolm mais Breaking bad est bien au-dessus pour ce qu'il me permet de faire en tant qu'acteur. J'en serais éternellement reconnaissant.

 

 

 

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