Kaamelott - Livre 5 : le moment où tout a basculé, pour le meilleur... mais surtout le pire ?

Lino Cassinat | 24 juillet 2021 - MAJ : 24/07/2021 16:37
Lino Cassinat | 24 juillet 2021 - MAJ : 24/07/2021 16:37

Kaamelott est désormais au cinéma et il était donc temps de revenir sur le gros changement de ton du Livre 5.

Avec son humour désopilant, ses personnages exubérants, son talent pour les phrases bien tournées et ses répliques cultes ("Le gras, c'est la vie", "Elle est où la poulette ?","Arthouuuur ! Pas changer assiette pour fromage" ou sa variante "COUILLÈÈÈÈÈÈRE"), Kaamelott a rapidement trouvé son public sur M6 où la série a été diffusée entre 2005 et 2009.

Créée par Alexandre Astier, Alain Kappauf et Jean-Yves Robin, la sitcom qui désanoblit les légendes arthuriennes est une des rares propositions françaises modernes à avoir laissé une telle trace. À l'origine structurée autour de capsules humoristiques, Kaamelott a radicalement changé de ton avec le Livre 5. Était-ce une bonne idée ? Éléments de réponses. Attention spoilers !

 

Affiche, Alexandre Astier

 

RÉSUMÉ EXPRESS

Le royaume de Kaamelott est en plein délitement, entre Arthur plus désoeuvré que jamais, des seigneurs félons qui s'allient pour profiter de la situation de faiblesse d'Arthur, la trahison de Lancelot et la disparition de Guenièvre. Pour redorer son blason et prouver à nouveau qu'il est bien l'élu de la quête du Graal, Arthur replante Excalibur dans son rocher et défie quiconque de la retirer, mettant en jeu sa couronne. Une situation qui en réalité sied bien à Arthur, car il souhaite plus que tout ne plus être roi. D'ailleurs, il refuse de régner et laisse le trône vacant pour partir à la recherche de sa descendance.

Léodagan puis Karadoc se succèdent sur le trône en tant que régents, mais aucun d'eux ne parvient à redresser le royaume qui part en déliquescence. Du côté d'Excalibur, les prétendants valsent, mais aucun ne parvient à tirer l'épée du rocher. Lancelot de son côté tombe de plus en plus sous l'influence du sombre Méléagant, un mystérieux homme en noir qui prépare le chevalier pour assassiner Arthur. Mais Lancelot déçoit Méléagant.

 

photoMéléagant et Arthur

 

Arthur parcourt les routes et interroge ses anciennes amantes afin de savoir si l'une d'elles lui aurait donné un enfant sans qu'il ne le sache, mais aucune d'elles n'a enfanté d'Arthur. Désorienté, il se perd sur les routes de Bretagne, mais accepte d'être guidé par un mystérieux homme en noir : Méléagant, dont il ignore les desseins. Pervers, ce dernier guide nonchalamment Arthur auprès d'Anton, son père adoptif. La rencontre ne se passe pas très bien, et Arthur en sort abattu, mais le pire est à venir.

Méléagant guide ensuite Arthur auprès d'une troupe de saltimbanques au sein de laquelle oeuvre Prisca, voyante malhonnête qui lui avait cependant correctement prédit la colère des dieux s'il se mariait avec Mevanwi. Manipulée par Méléagant, elle fait une nouvelle prédiction à Arthur, infondée cette fois : elle lui annonce qu'il est stérile. C'est un Arthur profondément déprimé qui rentre à Kaamelott, tandis que le roi Karadoc l'accueille en l'humiliant. Au fond du trou, Arthur tente de mettre fin à ses jours, mais il est sauvé in extremis par... Lancelot.

 photoC'est pas la joie

 

SOPRA-NO-JUTSU

On le voit rien qu’à ce résumé, Kaamelott, auparavant série axée autour de pastilles humoristiques déconnectées les unes des autres, change radicalement à la fois de ton et de matière narrative. Si la saison 4 se dotait déjà d'une intrigue continue tentant d'amener de nouveaux enjeux en arrière-plan de l'enfilade de sketchs, la saison 5 est carrément structurée autour d'un scénario en bonne et due forme renvoyant l'humour à sa portion congrue.

Disons les choses clairement : la saison 5 a opéré une mutation profonde au sein de Kaamelott, et beaucoup se sont plaints de l'absence d'humour et de la longueur de la saison. Pour notre part, il ne nous apparaît pas comme problématique qu'une oeuvre mute, ait l'ambition de grandir et de se transformer, voire même change complètement de pied. La gageure c'est de réussir cette mutation, qu'elle apporte un nouvel élan, et là-dessus, en revanche, il y a de quoi être plus que sceptique quant à cette bascule pour Kaamelott.

Partons du début, car dès l'écriture, les problèmes commencent. Plus une galerie d'archétypes un peu bouffons à la commedia dell'arte qu'une véritable étude psychologique, les personnages de Kaamelott n'ont, il faut bien l'admettre, par essence, pas beaucoup d'épaisseur. On entend déjà les acharnés essayer de nous convaincre que "oui, mais quand même la relation père-fils entre Perceval et Arthur par exemple". Justement, cela ne va beaucoup plus loin que cela, et si elle a su générer ses moments touchants, elle est beaucoup trop chiche pour nourrir tout un récit entier.

 

photoBeau dialogue, mise en scène plate, spectateur frustré 

 

C'est un exemple, mais tous les personnages de Kaamelott sont prisonniers d'une écriture archétypale, c'était en quelque sorte le contrat d'origine. Et si cela ne pose absolument aucun problème dans un univers basé sur une succession de péripéties sans conséquence ou presque, il est beaucoup plus compliqué de se prendre de passion pour des personnages caractérisés par leur unidimensionnalité au sein d'un drame de plusieurs heures. En dehors du personnage principal - et encore -, il n'y a tout simplement pas assez de matière pour transformer Kaamelott en grande toile dramatique, et ce livre 5 ressemble régulièrement méchamment à une version appauvrie des Soprano.

Se pose également la question des antagonismes fondateurs de cette saison, qu'il est difficile de prendre au sérieux tant les menaces qui planent sont floues et manquent de puissance, en plus d'être complètement redéfinies au milieu de la saison. Comment croire au danger quand le moindre vilain peut au détour d'un plan lâcher une grosse vanne ou faire surgir l'héroïsme et le frisson dans un univers qui rabaisse constamment ses personnages et rappelle avec insistance que les trois quarts sont des débiles et le quart restant des désabusés démissionnaires ? Si tout le monde est si nul, pourquoi le spectateur devrait s'investir émotionnellement ?

De même, quand les représentations visuelles d'un royaume se limitent à quelques trognes filmées en champ-contrechamp et en plans moyens devant la même feuille de décor en toc ou la façade d'un château en ruines, comment croire à l'existence d'un royaume en danger ? Kaamelott a un vrai problème d'incarnation - que la saison 6 peinera également à résoudre - , et tout au plus craint-on que Lancelot ne retrouve jamais de rasoir.

 

photoCela dit, ça ne lui va pas trop mal

 

AU THÉÂTRE CE SOIR

C'est donc surtout du côté de la mise en scène qu'il faut aller chercher les raisons de l'échec de cette saison 5 pour ses contempteurs. Que l'écriture soit mal assurée pourrait encore passer si le travail visuel suivait, parvenait à densifier et donner l'ampleur supplémentaire qu'Alexandre Astier tente d'insuffler à son récit. Et là, malheureusement, le compte n'y est absolument pas.

Si Kaamelott est riche en dialogues incroyables et qu'il ne viendrait évidemment jamais à l'idée de l'auteur de ces lignes de le contester, sa capacité à créer des images ou du moins à se raconter par l'image demeure franchement contestable. C'était là le vrai défi de cette mutation, transformer une mise en scène pauvre et téloche type Caméra Café en vrai geste d'auteur incarné, capable de transporter et de donner de la crédibilité des ambitions nouvelles du récit.

Mais trop souvent, pour ne pas dire systématiquement, on se retrouve prisonnier d'une mise en scène statique et fonctionnelle, s'appuyant beaucoup trop sur les dialogues et les comédiens - un défaut très français par ailleurs. Résultat : des gens qui parlent, parlent, parlent, dans des cadres statiques au sein d'un montage expéditif. Et quand parfois, soudain, la mise en scène laisse place à quelques tentatives plus cinégéniques, le tout s'avère dangereusement maladroit, à la limite de l'amateurisme (la séquence d'ouverture est un cauchemar de montage).

 

photoAdmettons une certaine austérité rêche dans les décors et la lumière...

 

Déficiente et peu inspirée, la technique échoue à accompagner le drame ou les émotions du récit, qui du coup tombe méchamment à plat malgré un certain sursaut dans le dernier quart de la saison. Et on vous fait grâce de la photo et des effets spéciaux, heureusement rares, mais d'une laideur sans nom.

On se devra par honnêteté de saluer cependant que, contrairement aux quatre saisons qu'ils l'ont précédée, cette saison 5 tente au moins d'employer sa caméra comme un véritable outil narratif et plus comme un simple support de captation, mais le résultat n'est pas à la hauteur des ambitions. On pourra également ergoter sur les thèmes sérieux abordés par cette saison - notamment autour du désir de descendance -, mais sérieux ne veut pas dire profond, et le discursif est ici si plat que l'ennui pointe vite le bout de son nez, que le format de cette saison n'aide pas.

Alexandre Astier voulait en effet découper cette saison en huit épisodes de 50 minutes, mais le diffuseur s'y est opposé, s'attendant à être livré comme d'habitude. Un compromis a été trouvé puisque chaque épisode a été pensé avec des jalons de coupes pour permettre de conserver la cohérence à la fois au format court et au format long, mais plutôt que de faire gagner tout le monde, tout le monde y perd : en court, les coupes semblent évidemment forcées, tandis qu'en long, les chutes paraissent appuyées. De ce manque de direction naît un rythme au mieux franchement bâtard, et au pire, artificiel.

 

photoOn en a gros

 

DE LA KAAMELOTT ?

Heureusement, tout n'est pas à jeter non plus, mais c'est presque là le plus cruel : c'est là où elle change le moins que Kaamelott réussit le mieux au cours de cette saison 5, et évidemment, on pense ici notamment à l'humour. Car si l'aventure échoue à faire palpiter le récit, au moins les habituels moments comiques continuent eux à facilement emporter le spectateur et provoquer l'adhésion. Si la paire Karadoc-Perceval déçoit, cette saison 5 nous gratifie de savoureuses fulgurances de Christian Clavier ou Lionnel Astier, tandis qu'Alain Chabat à lui seul provoque certains des plus grands éclats de rires que Kaamelott ait jamais suscités.

Pour autant, le succès populaire toujours grandissant de la série prouve que la mutation hybride de Kaamelott a convaincu, et même su générer son lot de spectateurs supplémentaires, qui auront également leurs arguments légitimes face aux déçus. Eux n'auront d'autre choix que de prendre acte et de reconnaître l'avènement d'une grande oeuvre française et le mérite intégral de son auteur, ce qui est toujours une preuve de vitalité artistique - et donc, intrinsèquement, toujours une bonne nouvelle.

 

Affiche officielle

 

Cela n'exempte pas pour autant, ni l'un ni l'autre, de critique constructive (on l'espère) et cela fera nécessairement un objet passionné de discussions entre ses fans convaincus et ses laissés pour compte. Si vous adorez les saisons 5 et 6, nous en sommes sincèrement heureux pour vous. Ces débats sont une preuve supplémentaire de vitalité, à condition qu'ils soient bienveillants et ouverts, et que chacun soit écouté et respecté dans son ressenti. On compte sur vous dans les commentaires.

Tout savoir sur Kaamelott

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commentaires
Astierix
27/07/2021 à 17:07

On dirait un film ou série aussi ou une bande de copains s'amusent mais qu'entre eux .On a déjà ressenti ça dans une cours d'école quand les gosses de la classe ont trouvé une nouvelle blague ou anecdote mais qu'on l'a loupé car on a eu varicelle ou la grippe ..Ou qu'on est pas de la bande ...

PatrickJammet
27/07/2021 à 16:49

Dans le temps chronologique, phylogénétique passé/présent/futur ... Passé... Hokuto No Ken. Là ! À contre-temps... Waaaaaah ! https://youtu.be/0NNbNKBZuog

Kaa
26/07/2021 à 20:08

La section commentaire prouve malheureusement la toxicité des fans d'une œuvre que, sans vouer un culte, j'apprécie à suivre. Franchement, les gens, ayez pitié d'Astier et faites preuves de modération.
La critique n'est pas 100% à charge et même si c'était le cas, cela ne mériterait pas la tonne de merde lancé sur l'auteur de l'article.
Même les talibans semblent plus sympathique.

Plihytu
26/07/2021 à 13:33

Cette critique est nul , dans le livre 5 et 6 Arthur fait sa propre recherche du Grall en allant vers son futur à la recherche d'une descendance , mais repart vers son passé , vous réfléchissez trop pour essayer d'y trouver de la profondeur , c'est une quête !

johnmurdoch
26/07/2021 à 11:55

Mon entourage est constitué de fans hardcore et quand je leur explique avoir eu plus de mal avec les saison 5 et 6 à cause de cette rupture de ton et de rythme, je suis le seul à passer pour un gros salsifi. Merci pour cette critique rassurante.
Les saisons 1-4, au format pastille, fonctionnent car intrinsèquement liées à la musicalité des excellents dialogues comiques. Le problème n'est pas de passer au format long avec une intrigue plus feuilletonnante et plus dramatique. Le problème est que cette intrigue semble étirée donc le rythme en pâtit et l'on perd le peps des précédentes saisons. Au niveau de la réal et de la photo, c'est effectivement pas transcendant.
Même problème pour le 1er Volet (même si j'ai passé un bon moment au ciné et que le film s'inscrit dans la parfaite continuité de la série). L'histoire est très dense (beaucoup à dire et de personnages à caser) mais aussi, paradoxalement, comporte des passages longuets ou lents (les flashs-back sont-ils si nécessaires ?). Au niveau de la photo et de la mise en scène, même si le gain de moyens se ressent, que les extérieurs sont superbes et que l'on s'affranchi enfin du côté studio carton-pâte, il faut reconnaître qu' AA n'est pas aussi doué à la caméra qu'à l'écriture, l'acting et la musique.
Mais ce n'est que mon avis et ça n'enlève rien au talent du Roi que j'admire. Les artistes pluriels et surtout de cette trempe sont rares. L'ambition du bonhomme et le cap qu'il s'est fixé et tient malgré tout sont remarquables. J'espère seulement que les 2ème et 3ème volet conclueront la saga dignement et sauront dépasser ces petites lacunes. ;-)

Sauterelle
26/07/2021 à 09:54

C'est tellement facile de critiquer , les vrais fans de Kaamelot se retrouvent dans tout les personnages , profonds ou pas , qu'est que cela veut dire "être profond" ?les personnages , les décors , les dialogues , tout est cette série est devenue culte et le livre 5 et 6 font partis des meilleurs et quand la série c'est arrêté , on en a eu gros

Kamika
25/07/2021 à 22:22

Complètement d'accord avec l'auteur de cette remarquable critique. J'adore Alexandre Astier, bluffant à plus d'un titre. Mais il doit accepter ce constat : si Kaamelott avait débuté sur le même ton que la saison 5.... elle n'aurait pas dépassé le printemps.

Kane
25/07/2021 à 20:06

Je ne suis pas une fan transie de la série ni du film mais entre un dépeçage que l’on pourrait appliquer sur vos marottes et le père Simon qui s’essaye toujours aux jeux d’esprit (le narcissisme cette plaie) sur Twitter en défonçant le film je pense qu’il serait bon que vous en discutiez en face à face avec le principal intéressé. Cela pourrait être passionnant a bien des égards. Et avec le même sens de la diatribe bien entendu. On n’attend pas que vous vous cachiez. Parce que là où les Capture Mag savent poser leurs attributs avec autrement plus d’assise et de sens critique, même en vis à vis, je ne vous reconnais pas (encore) ce courage. À bon(s) entendeur(s).

Tangi
25/07/2021 à 17:38

Je n'ai pas vu le livre V mais c'est à peu près ce que j'ai pensé en voyant le film... Sauf qu'en prime les dialogues sont indigents et vains.
J'avais arrêté la série au moment où Lancelot devient vraiment imbuvable... J'ai pû constater que ça n'avait pas changé et qu'en plus il était devenu complètement creux.
C'est l'ère du Dark Age of Kaamelott... Dommage.

Geoffrey Crété - Rédaction
25/07/2021 à 15:18

@Jana

Ce Astier qu'on a qualifié de génie dans ce portrait y'a une semaine, ce qui nous a valus une pluie de "bah alors c'est votre pote, pour en parler avec tant de bienveillance ?"

Peu importe ce qu'on dit sur Kaamelot, on nous reproche d'être trop gentils ou trop méchants. Parfois sur le même article ou la même vidéo. Preuve que chacun projette bien ce qu'il veut sur nous...

https://www.ecranlarge.com/films/dossier/1386869-kaamelot-asterix-alexandre-astier-itineraire-dun-artiste-et-genie-complet

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