Comment la meilleure idée de Lost a failli tuer la série

Ange Beuque | 17 janvier 2021
Ange Beuque | 17 janvier 2021

Avec un twist très fort, la saison 3 de Lost a totalement changé la série, pour le meilleur... et le pire ?

Une martingale diabolique, un ours polaire paumé, un quatuor amoureux sans intérêt, un logo à la dérive, des blases de philosophes, des théories plus farfelues qu'un brainstorming QAnon et une furieuse tendance à répondre aux questions par d'autres : pas de doute, c'est de Lost dont nous allons parler.

La série a marqué son époque par son ambition narrative et formelle et par l'émulation qu'elle a su générer autour de ses mystères... au point de s'y empêtrer. Après des débuts en fanfare, Lost a commencé à tourner en rond et à se perdre dans sa propre mythologie. C'est dans ce contexte qu'intervient le double épisode final d'une troisième saison inégale, espéré comme accélérateur des enjeux, et qui proposera in fine l'un des twists les plus excitants de l'histoire des séries... mais aussi l'un des plus périlleux.

 

PhotoPerdus de recherche

 

On en était où au fait ?

Pour les survivants du crash du vol Océanic 815, l'objectif n'a pas varié depuis trois saisons : quitter cette île mystérieuse d'une manière ou d'une autre. Cette fois, une issue semble se dessiner puisqu'un bateau cherche à les localiser. Seulement, entre les facéties naturelles du lieu, grand amateur de cache-cache spatio-temporel, et les manigances des Autres pour garder secrète leur poule aux œufs d'or électromagnétiques, rien n'est simple.

Jack, aux prises avec son traditionnel complexe du héros, tente de coordonner les grandes manœuvres : le gros des troupes part vers la tour radio, Saïd, Bernard et Jin restent sur la plage pour tendre une embuscade aux Autres tandis que Charlie et Desmond tentent d'infiltrer la station sous-marine du Miroir pour neutraliser le système de brouillage.

Un plan soigneusement élaboré donc... qui va échouer dans les grandes largeurs. Les braves restés sur la plage sont capturés, Charlie également par deux geôlières pourtant pas très futées, et le leadership de Jack contesté.

 

photo, Elizabeth MitchellLa prison de verre

 

Desmond, tiré de sa sieste sur un radeau tout droit tiré de l'épreuve de confort, se résigne à aller aider son pote. Il le libère en laissant Mikhail, bras droit et œil gauche du toujours insaisissable Benjamin Linus, presque mort – oui, ce « presque » va avoir son importance.

Sur la terre ferme, on s'accuse mutuellement d'être « les méchants », on alterne tentatives d'intimidation et vraies/fausses exécutions d'otages et tout ce beau monde passe beaucoup trop de temps à menacer de s'entre-tuer pour qu'on y croie. À part Sawyer, qui tente de renouer avec le bad boy qu'il est supposé être en exécutant un mec désarmé.

Pendant ce temps, Locke est – littéralement – au fond du trou après s'être fait tirer dessus par Benjamin et hésite à se suicider. Heureusement, une hallucination le convainc de sa bonne santé mentale. Alex découvre que sa mère est une hippie férue de contrat (a)social, dont les premiers mots maternels seront "tu veux bien m'aider à l'attacher ?". Quant à Hurley, son plan tout pété de foncer dans le tas fonctionne : il sauve la mise des embusqués avec sa camionnette dans une piteuse tentative de pay off après l'épisode longuet qui lui a été consacré plus tôt dans la saison.

Retour dans la station sous-marine où Charlie réussit à désactiver le brouillage grâce à ses compétences de musicien. Il parvient même à entrer en contact avec Penelope, qui a préféré partir en quête de son Hume que l'attendre en tricotant. Sauf que Le Borgne met sa mort en snooze de quelques minutes, le temps de faire exploser une grenade.

 

photo, Dominic MonaghanOù va Charlie ?

 

Évidemment, Charlie (dont Desmond a plusieurs fois entrevu la mort et qui a fait l'objet d'un épisode bilan-de-vie juste avant) se sacrifie. Il n'a qu'un stylo et sa paume à disposition pour marquer les esprits avant de périr noyé. Fidèle à son tempérament blagueur, il aurait pu écrire "Notre plan prend l'eau, frérot" mais il se contente d'un plus sobre "Not Penny's boat". La base se remplit, les scénaristes noient son flambeau et leur sentence est irrévocable.

Ignorant tout ceci, Jack résiste au coup de pression de Locke et, après s'être longuement fait expliquer le concept du talkie-walkie, contacte le cargo. Enfin, les survivants sont localisés et l'espoir de quitter l'île renaît.

Et les traditionnels flashbacks, dans tout ça ? De leur côté, c'est l'encéphalogramme plat. La saison se ferme comme elle s'était ouverte, en mettant en "valeur" Pathetic-Jack. Le double-épisode est donc criblés d'intermèdes aux forts relents de remplissage : Jack et sa tentative de suicide, Jack et son addiction à l'oxycodone, Jack et son daddy issue, Jack et son complexe de persécution, Jack et l'enfant qui lui fait coucou dans la salle d'attente.... Rien de neuf sous le soleil noir de la dépression : son passé autodestructeur a déjà été largement traité précédemment.

Puis survient le segment chargé de clore la saison : Jack donne rendez-vous à Kate près de l'aéroport pour lui affirmer que... Kate ? Comment cela, Kate ?

Et le spectateur de comprendre simultanément que ces flashbacks présumés inutiles constituaient en réalité des flash-forwards... et que quitter l'île ne constitue plus la finalité de la série.

 

photo"We have to go back"

 

POURQUOI ÇA A TOUT CHANGÉ POUR LES PERSONNAGES

À court terme, ce twist renouvelle les enjeux : qui a réussi à quitter l'île ? Comment, puisque le not-penny's-boat semble moins engageant que prévu ? Qu'est-il advenu des autres survivants ?

Surtout, il court-circuite l'horizon attendu de la série : jusque-là, il paraissait intuitivement évident que celle-ci se terminerait lorsque les personnages parviendraient enfin à quitter l'île. Le final de la saison 3 renverse complètement cet enjeu : comme le scande Pathetic-Jack qui passe désormais ses week-ends à prendre un avion en espérant qu'il s'écrase : « Nous n'étions pas censés partir ».

En ce sens, le titre du double épisode est programmatique. Emprunté à la suite d'Alice au pays des merveilles, Through the Looking Glass traduit bien le cheminement des héros qui ont obtenu ce à quoi ils aspiraient... avant d'en mesurer l'impasse. Comme le résumait Oscar Wilde, « il n'y a que deux tragédies dans la vie : l'une est de ne pas avoir ce que l'on désire ; l'autre est de l'obtenir. »

 

photoDe l'autre côté du miroir

 

De fait, la série se déploiera dès lors dans un double mouvement symétrique, le spectateur assistant à la fois aux efforts des personnages pour quitter l'île et à la manière dont ils tentent de renouer avec leur destin dans le monde séculier. Mais les spectres du lieu les y ont suivis. La fuite aveugle n'était pas une solution.

Ce revirement explicite la dimension symbolique de l'île. La « perte » qui fait office de titre à la série n'est pas tant physique que mentale, à l'image de Desmond renseignant pendant des années la même suite de numéros jusqu'à en oublier le sens. Sur l'île, les rescapés sont confrontés à la peur, à l'autre et surtout à eux-mêmes. Rien qui soit d'une originalité dévastatrice mais une mise à plat qui a le mérite de la cohérence. L'île n'apparaît plus tant comme une prison qu'un moyen d'échapper à celle en laquelle ils vivent depuis trop longtemps.

Même la litanie de séquences inutiles du faux flashback prend un relief inattendu à l'aune de la révélation finale : qui repose dans le cercueil qu'a veillé Jack ? Puisque la scène se passe après l'île, on comprendre qu'il doit s'agir d'un visage familier. Ce mystère servira de fil rouge jusqu'au final de la saison 4, les circonstances exactes de ce décès et ses conséquences irriguant le récit  jusqu'à son terme.

 

PhotoLe jugement presque dernier

 

POURQUOI ÇA A TOUT CHANGÉ POUR LA SÉRIE

Une mort particulièrement choquante dans Game of ThronesBreaking Bad ou Orange is the New Black, une identité révélée dans Westworld, une taupe dans 24 heures chrono... tous les férus de séries télévisées ont en tête un certain nombre de twists majeurs et de moments inoubliables. Mais parmi ces rebondissements, combien peuvent se targuer de se déployer à la fois à l'intérieur de la narration, mais également au niveau diégétique ?

Car c'est bien le tour de force de ce final saisissant : la révélation a un impact sur la manière même de narrer la série en introduisant le principe du flash-forward, qui sera pérennisé la saison suivante pour se substituer avantageusement à ces flashbacks tournant de plus en plus au gimmick de pur remplissage. La traversée du miroir est également temporelle. De fait, l'incantation finale de Jack, « We have to go back », résonne ironiquement à l'heure où les showrunners semblent enfin décidés à aller de l'avant.

 

photo, Henry Ian Cusick"Plus de flashbacks qui tournent en rond ?"

 

Ce changement de paradigme fait office de pivot, ne serait-ce que par sa position médiane à la pliure des six saisons. Il survient à point, après l'enlisement constaté depuis la saison 2. La saison 3 elle-même souffrait d'épisodes inégaux, en plus d'être bizarrement charpentée (les six premiers épisodes ont été diffusés à l'automne 2006 et les seize autres à la fin de l'hiver 2007, avec un cliffhanger faiblard en guise de trait d'union). Pour un excellent épisode centré sur Ben qui lui confère une épaisseur tragique tout en clarifiant l'origine des autres et le rôle du Projet Dharma (3x20, The Man Behind the Curtain), il y en a un autre consacré à Claire essayant d'attraper des oiseaux (3x12, Par Avion)...

Pour l'anecdote, le deuxième épisode de la saison était initialement prévu pour être le troisième avant une interversion de dernière minute. On ne peut faire plus clair aveu de statu quo.

 

photoAubaine pour Ben

 

D'une part, les scénaristes n'ont plus d'autre choix que de remettre la mythologie à plat pour savoir ce qu'il est possible de faire et ne pas faire vis-à-vis de l'île – y accéder, s'en échapper. Et surtout, plus question de dilater le moindre espoir d'échappatoire : on sait que certains ont réussi à échapper à l'île, reste à découvrir qui, dans quelles conditions et pour quelles conséquences. Les scénaristes sont pris au piège de cette nouvelle structure et aspirés dans une fuite vers l'avant : si la trame du "présent" est trop délayée, les flash-forwards en dévitaliseront inéluctablement l'intérêt.

Ce twist constitue donc, pour le spectateur, une promesse particulièrement alléchante de resserrement dramaturgique autant qu'un défi scénaristique : comment dévoiler réellement le futur des personnages sans perdre en intérêt pour les péripéties sur l'île ni sacrifier ce précieux élément de surprise qui sied tant à la série ?

 

photo, Evangeline Lilly, Matthew FoxEn route pour le présent

 

POURQUOI ÇA A FAILLI BRISER LA SÉRIE

Reste à voir justement comment Lost s'est accommodée de ce défi narratif pour cheminer vers sa conclusion. La saison 4 capitalise sur ce nouvel élan, en égrainant au gré des flash-forwards l'identité des rescapés et leur retour compliqué à la civilisation. Assister à leur lente déréliction après leur retour au monde confère à la fiction une aura de tragédie grecque, où les protagonistes sont le jouet de forces qui les dépassent.

Bien que le nombre exact de rescapés soit rapidement livré, la série parvient même à ménager quelques surprises et déchirements, à l'image d'un épisode centré sur les époux Kwon qui brouille habilement les lignes temporelles. Quant à l'identité du protagoniste dans le cercueil, le secret en sera longuement préservé, au point que des fausses séquences impliquant d'autres membres du cast seront tournées.

Les scénaristes ont la sagesse de renoncer au concept des flash-forwards avant de l'avoir totalement essoré, lui substituant dans l'ultime saison une réalité alternative qui, certes, en a laissé beaucoup sceptiques.

 

photoRetour vers le futur alternatif

 

Quant aux péripéties survenant sur l'île, force est d'admettre que le pari n'est qu'à moitié gagné. Si les faux-semblants et revirements de personnages sont toujours aussi nombreux, la mécanique s'est grippée. Et l'épisode final de la quatrième saison se retrouve astreint à mettre en image un sauvetage que le spectateur aura largement pu déduire des informations données jusqu'alors. De fait, on en retient surtout la révélation de l'homme dans le cercueil, preuve que le futur a cannibalisé le cœur survivaliste de la série.

Certes, au cours de ses trois dernières itérations, Lost accélère sensiblement le rythme. Mais avec le recul, elle brille davantage par à-coups – le formidable The Constant (4x5) consacré à la relation touchante entre Desmond et Penny, ou Ab Aeterno (6x9) qui met enfin en lumière l'immortel Richard Alpert – que par la profondeur du développement de sa mythologie.

Pourtant, en désacralisant la fuite de l'île, le final de la saison 3 tente de clarifier un malentendu qu'elle a elle-même laissé prospérer : le cœur du dispositif dramatique repose bien sur les personnages et non sur les mystères du lieu, qui servent surtout à les mettre à l'épreuve. C'est en ce hiatus que réside la principale cause des réactions épidermiques qui ont sanctionné la diffusion du grand final, aussi frustrant qu'il n'est cohérent avec cette note d'intention.

Force est d'admettre qu'avec ce twist de fin de saison 3, la série a atteint un pic indépassable – en tout cas, indépassé – en termes d'excitation suscitée et de promesses narratives. Mais n'est-ce pas devenu l'ADN même de Lost, qui restera dans l'imaginaire comme une série qui brillait davantage par ses promesses que par sa capacité à les concrétiser pleinement ?

 

photo, Matthew FoxDigestion difficile du 45ème twist

 

En cette époque lointaine où une série se vivait encore par rendez-vous hebdomadaire, Lost n'avait pas son pareil pour générer excitation, attente et théories captivantes. Mais ce don a fini par se retourner contre elle, faute d'une vision à long terme. Damon Lindelof, son cocréateur et coproducteur, en tirera les leçons dans ses projets suivants en annonçant d'emblée à quels mystères il ne répondrait pas – la volatilisation au cœur de la magnifique série The Leftovers – au point de devenir un des showrunners les plus créatifs du paysage sériel.

Pour savoir pourquoi la fin de Lost n'est pas ratée, au contraire, c'est par ici.

Tout savoir sur Lost, les disparus

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commentaires
Ethan
23/01/2021 à 18:17

Lost c'était bien la saison 1 voir la 2 et la 3 après ça part en cacahouètes

The Rod92400
19/01/2021 à 17:43

Un des programmes qui a le plus souffert de la grève des scénaristes de 2008.

Ceci dit cela reste l'une de mes "séries doudous" préférées des années 2000.

Benjamin
19/01/2021 à 14:18

Pardon mais Westworld joue beaucoup avec la diégétique, notamment avec le fameux twist de l’homme en noir dans la saison 1.

Ffx
19/01/2021 à 10:54

intéressante analyse, je n'avais jamais réfléchi à tout ça. Cette série m'a marqué, je me souviens de beaucoup d'épisodes.

Ange
18/01/2021 à 18:56

Qu'on ne s'y méprenne pas par ailleurs, je fais personnellement partie de ceux que la série a énormément marqué, par ses twists et ses mystères incroyables. Et, c'est vrai, même ses défauts sont aisément pardonnables au regard de la fascination qu'elle a su générer. Je partage également l'idée que son héritage sur les productions ultérieures est certainement sous-évalué.

Ange
18/01/2021 à 18:55

@captp L'argument est parfaitement entendable pour certains défauts de la série, mais cet étirement imposé - qui a aussi doté la série d'excellents épisodes - n'explique guère le sur-place narratif déjà perceptible en saison 2. Si les créatifs se dirigeaient vers un format ramassé en quatre saisons, la progression aurait pu être plus nette me semble-t-il. Or, les mystères avaient déjà commencé à s'accumuler.

cefhcl
18/01/2021 à 14:16

Brillant article qui me remémore le summum de la gloire des séries des années 2000.

Freewoman
18/01/2021 à 12:15

Moi personnellement je trouve que les trois premières saisons étaient les meilleures. Après c'est devenu un peu brouillon et la fin ?! Oh là là !!! J'ai été déçue !!!!

Morcar
18/01/2021 à 11:15

Ça fait un moment que j'ai envie de la revoir sur Amazon Prime, mais j'ai tellement d'autres trucs à voir que je remet ça a plus tard sans cesse. J'ai souvenir que j'ai suivi les deux premières saisons avec difficulté, motivé à continuer seulement parce que des amis l'ayant vue grâce à leur cousin américain et qui me disaient à chaque fois "Tu verras, c'est encore mieux après".

J'ai pourtant bien failli décrocher bien des fois sur les deux premières saisons. Mais à partir de la 3è, c'est juste devenu excellent ! C'est d'ailleurs une des choses qui me freine dans mon envie de revisionner la série : devoir me retaper les deux premières saisons...

captp
18/01/2021 à 09:07

le gros problème a partir de la saison 3 c'est abc.
on le sait maintenant , en fin se saison 2 lindelof voulait une saison3 en 10 ep et une fin programmé saison 4 (voir 5 max) .
vu le succès des audiences abc a refusé le raccourcissement et demandé aux auteurs de tirer sur la corde d’où l’empilement de mystères (sans compté qu'ils leur on aussi savonné la planche en virant une actrice (lybie je crois pour conduite en ivresse) .
lost par en toupie quand abc exige 23 épisodes en saison 3 .
c'est d'ailleurs pour ça que les auteurs enferment les persos dans une cage (métaphore de leur ressenti ) .
c'est intéressant de les écouter maintenant surtout que c'est lindelof qui c'est collé cette réputation alors qu'il a lutté comme un ouf en interne pour abréger.

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