La Révolution saison 1 : critique de la non révolution Netflix

Par Mathieu Jaborska
16 octobre 2020
MAJ : 5 février 2021
36 commentaires

Netflix continue d’investir en France dans des projets très excitants sur le papier. Après MarianneMortel et VampiresLa Révolution compte bien conquérir le monde grâce à un usage de l’uchronie fantastique frontal. Les deux auteurs Aurélien Molas et Gaïa Guasti (scénaristes d’Une île) ont donc une certaine pression sur les épaules. Une bonne partie du public français rêve en effet de vivre un retour du genre friqué chez lui, d’autant que le pitch promet du lourd. De quoi révolutionner le petit monde de la série francophone… en théorie.

affiche , Netflix, La Révolution

HISTOIRE AVEC UNE GRANDE HACHE

Les historiens étaient déjà en position latérale de sécurité à l’annonce du projet. Ils ne sont pas au bout de leurs peines. Et c’est plutôt logique, car La Révolution, dès les premières secondes de son premier épisode, met les choses au clair : il s’agit ici d’une « autre histoire », autrement dit une uchronie pure et dure, qui ne recule devant aucun anachronisme pour parvenir à ses fins.

De quoi se libérer définitivement du carcan rigoureux qu’impose souvent le traitement de ce genre de période en France, et faire de la Révolution française un écart historique pop, prompt – et on se doute que Netflix mise beaucoup là-dessus – à draguer les Américains.

 

photoGilets jaunes origins

 

D’où la caractérisation très moderne de ces révolutionnaires qui n’en sont pas vraiment, et l’usage de nombreuses techniques récentes, dont une bande originale à 300% synthétique qui ne se gène pas à la fin pour faire péter les synthés dans des crescendos dignes d’une bande-annonce de blockbuster contemporain. Bref, La Révolution assume complètement son artificialité, sa réécriture bourrin de l’Histoire. Un geste à saluer : ça fait des années que les Français attendent un nouveau Pacte des loups

Et techniquement, la série est à la hauteur. C’est d’ailleurs de loin la série française Netflix la mieux produite, puisqu’elle jouit d’une image fort plaisante, osant même parfois trancher avec les éclairages feignants typiques des productions maison de la firme pour composer des plans bien peu plus complexes que la moyenne. Les effets spéciaux, quant à eux, sont tout simplement irréprochables, y compris quand ils se laissent aller au gore décomplexé, très bienvenu, notamment dans les derniers épisodes.

 

photoMarilou Aussilloux, bientôt à l’affiche d’Adieu les cons

 

Il fallait bien ça pour introduire l’élément fantastique, qui s’immisce et provoque cette révolte revisitée : le vaudou et ses effets sur les nobles. Des zombies en quelque sorte, dotés d’une conscience… particulière. Influencés par Kingdom, les auteurs motivent tous les enjeux grâce à cette menace, censée a priori suivre les traces de George A. Romero, au point que la fin de la saison 1 se termine sur la citation la plus célèbre de Zombie.

Reste que ce mea culpa effronté qui ouvre la série permet de faire avaler bien des couleuvres, dans un je-m’en-foutisme général qui frise souvent le ridicule. La série dépasse vite largement la caricature de cette période pour se caricaturer elle-même.

Passe encore la précision très en avance sur son temps des instruments médicaux du héros ou les fusils d’époque qui se dégainent -au choix – comme des berettas ou des snipers. Quand la fameuse Résistance censée tenir tête à la noblesse choisit, comme signe de ralliement, un cercle tatoué sur l’avant-bras (discrétion assurée), ou que les personnages se rentrent dedans au mépris de toutes les règles spatiales, ce n’est pas la cohérence historique qui est diminuée, mais bien la cohérence du récit.

 

photoGrey’s Anatomy saison -10

 

Le directoire

La raison ? Afin d’échapper au carcan historique rigoureux, la série s’imprègne d’un autre carcan : la formule Netflix. Y a-t’il un algorithme propre à la plateforme ? Les auteurs font-ils exprès de singer leur recette, ou est-ce un prérequis pour se faire produire ? Difficile de le savoir, mais il est évident que La Révolution suit un modèle préétabli, pas tant que ça adapté à la période traitée, puisque les références à la véritable Révolution se résument à une série de clins d’œil grossiers. La cheffe de la résistance s’appelle Marianne, le sang des zombies est bleu et il faut les décapiter pour les vaincre : voilà l’essentiel (subtil) du rapport à notre histoire, de fait jamais vraiment développé.

« L’autre histoire » revendiquée par le duo de scénaristes dans un entretien avec Premiere est en réalité surtout un décalque d’une structure purement narrative et absolument contemporaine, prenant bien soin de noyer ses qualités esthétiques dans un déluge de sous-intrigues entremêlées, interagissant entre elles à travers une ribambelle sans fin de dialogues sentencieux. Le mélange de genres qui aurait pu supplanter une pauvreté thématique finalement pas si importante disparait complètement, enseveli dans cette mécanique infernale, froide et atrocement manichéenne. Elle donne à voir de sacrés numéros de cabotinage (Julien Frison s’en donne à cœur joie dans le pétage de câble névrosé) et un traitement de la lutte des classes au sein de l’ancien régime pour le moins simpliste.

 

photo, Julien FrisonJulien donne des Frison

 

Ni vraiment horrifique, ni vraiment amusante, ni vraiment pertinente et meurtrie par un académisme qui prend bien soin de miner ses quelques trouvailles visuelles, La Révolution est à l’image de toutes les productions classiques de la firme. C’est un pur terrain de jeu de scénariste, opposant machinalement 250 personnages qui se répartissent progressivement en deux camps, jusqu’à une micro-bataille finale qui a au moins pour elle d’être généreuse – quitte à s’assoir sur l’élégance de sa mise en scène – … et un cliffhanger de folie.

Le dernier épisode se conclut ainsi sur une ouverture suppliant son public de réclamer une saison 2 et promettant dans un pied de nez audacieux d’expliquer un des seuls vrais mystères de la série bien plus tard. Molas et Guasti, inspirés par la dernière trilogie de La Planète des Singes, comptent en effet se lancer dans deux nouvelles salves d’épisodes après ça, pour terminer sur la prise de la Bastille. Ne vous attendez donc pas déjà à la révolution promise par le titre : cette saison 1 n’est qu’un produit d’appel, qui ne cherche au fond qu’à accrocher suffisamment les spectateurs pour justifier une suite.

La fiction de genre française avait-elle besoin qu’on la coule dans un tel moule, qui se suit plutôt qu’il ne passionne ? Est-ce le prix à payer pour voir des zombies historiques se payer une entrecôte de paysan ? Les adeptes du mépris franco-français, voyant d’emblée d’un mauvais oeil les expérimentations horrifiques hexagonales, diront « c’est risible ». Nous conclurons plutôt en disant : « c’est dommage ».

La Révolution est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 16 octobre 2020 en France

 

affiche , Netflix, La Révolution

Rédacteurs :
Résumé

Malgré une qualité de production indéniable, La Révolution s'applique à gâcher son potentiel horrifique, romantique et thématique pour privilégier le tout narratif mécanique.

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Reth

Je ne suis qu’au premier épisode et j’apprécie déjà le genre. C’est un plaisir de voir une production de cette qualité. Certes elle a des défauts mais elle vaut le détour. Je ne serais pas aussi « dur » que vous. et je serais plutôt sur 3,5 étoiles pour ce premier épisodes.

Moijedis

Netflix devrait plutôt produire des séries purement américaines. Plutôt que de produire des séries non-américaines complètement foireuses .

Trump

Thank you frenchie Moijedis (meyousay)

blame

@Moijedis,
il est vraie qu’en fiction française il y a pas grand chose de bien pourtant les talents sont là.

mais si tu aimes le genre policier trhiller. Ils produisent de bonne chose du côté nordique en colobaration avec les diffuseurs de ses pays un exemple (Les Meurtres de Valhalla, Wallander « la prequel » ect…)

LaGaffe

Mr Jaborska, vous vous « rend-mieutez » d’article en article! Votre plume devient fort plaisante à lire, je tenais à le dire! Pour en revenir au bouzin, j’avais vu la BA qui m’avais vaguement coincé l’oeil, et je me disais, vaguement encore, qu’on étais pas à l’abris d’une bonne surprise. Bon, visiblement, c’est (encore!) un échec…