Sinking City : tient-on la meilleure adaptation de Lovecraft ?

Simon Riaux | 17 septembre 2019 - MAJ : 18/09/2019 13:20
Simon Riaux | 17 septembre 2019 - MAJ : 18/09/2019 13:20

Les adaptations, plus ou moins directes, de l’œuvre de H.P. Lovecraft sont légion, mais peu ont marqué leurs médiums respectifs. Pour autant, cela fait de longs mois que les images et trailers de Sinking City nous font de l’œil. Alors, entre ces rêves de submersion et ses immondes tentacules, le jeu de Frogwares est-il parvenu à renouer avec les cauchemars du Reclus de Providence ?

Connus et parfois célébrés pour leurs adaptations de Sherlock Holmes, les petits gars de Frogwares se sont lancé un défi de taille, sans doute leur plus ambitieux à ce jour. Non pas qu’adapter Arthur Conan Doyle soit une tâche ingrate ou moins noble que l’étude de Lovecraft, mais ce dernier est l’auteur d’une littérature à l’influence stylistique tentaculaire, dont l’héritage est parfois sensiblement différent de son point de départ. De même, l’œuvre de l’écrivain se concentre dans une poignée de nouvelles, un format pas toujours idéal pour une adaptation souhaitant garder le spectateur en haleine pendant plusieurs heures.

Enfin, le jeu vidéo étant, par définition un art visuel, qui tire une grande part du plaisir qu’il donne de ce qu’il permet au spectateur de faire et de dévoiler, reproduire l’angoisse Lovecraftienne, faite de non-dit et de sous-entendus, est un écueil sur lequel se sont brisées bien des productions, à commencer par le récent Call of Cthulhu. Mais contre toute attente, Sinking City propose peut-être une des plus intelligentes réinterprétations des névroses et des inventions de Lovecraft.

 

photo"Et sinon, l'office du tourisme ?"

 

COMMENT VEUX-TU QUE JE TENTACULE ?

Reed est un détective privé comme il en existe tant d’autres. Déterminé, cynique, plutôt dépourvu de foi sérieuse en l’humanité. Mais ce qui le travaille présentement, c’est l’épidémie de folie qui frappe la population américaine, dont de nombreux citoyens sombrent dans la démence, à la faveur de crises hallucinatoires. Crises qu’il partage depuis peu, et dont il compte bien trouver le remède. Ce dernier pourrait se situer à Oakmont, ville côtière située au nord-est et coupée du continent depuis une série d’intempéries cataclysmiques.

Alors que son bateau accoste, il est assailli d’une nouvelle vision, plus forte que les précédentes. Au-dessus des ruines d’Oakmont, règne un dieu aux airs de montagne, sur le point d’anéantir l’univers tel que nous le connaissons. Quand il reprend conscience, Reed découvre la cité, misérable, à moitié inondée, dont les habitants luttent minablement pour survivre. Les bas quartiers ont été envahis par les réfugiés d’Innsmouth, affligés par une mutation leur conférant un faciès pisciforme, à l’origine de la haine xénophobe qui les accompagne.

 

photoLes habitants d'Innsmouth sont peu familiers de la dermatologie

 

Dès les premiers pas du joueur, il semble évident que Sinking City ne cherche pas tant à reproduire le parfum de mystère et de folie rampante qu’on associe traditionnellement à l’artiste, mais plutôt à convoquer et concentrer l’intégralité de ses créations en un lieu unique, où ils pourraient éclater sous notre regard, à la manière d’une mosaïque putride. Il n’est pas un recoin de la ville qui n’empeste pas la mort, pas un citoyen qui ne soit pas totalement dérangé, et pas un recoin qui ne soit pas rempli de créatures suceuses de sang, ou de ragoûtants tentacules.

Ainsi, la direction artistique fourmille d’une quantité parfois ahurissante de détails. Panneaux publicitaires, tableaux, costumes aux formes et coupes étranges ou menu de restaurant, tout ici renvoie à l’immonde, tout ici convoque les Grands Anciens et leurs myriades d’abominations. Pour l’amateur de Lovecraft, le festival est de tous les instants, les clins d’œil sans cesse renouvelés, et l’amour du bizarre déployé comme jamais. Cet univers cohérent en appelle sans cesse à nos souvenirs, et chaque début d’enquête ramènera le fan à quantité de déduction, comme s’il arpentait une projection d’un de ses innombrables cauchemars.

 

photoUne sacrée aventure

 

Mais là où le jeu marque énormément de points, c’est dans son rapport à l’interprétation des écrits du maître. Sinking City ne se contente pas de proposer une collection des mythes les plus connus de Lovecraft, mais s’interroge sur le mouvement qui les ordonne et propose une interprétation du système de pensée de l’écrivain. On le sait depuis longtemps, H.P. Lovecraft était raciste, et les forces cosmiques, les monstruosités menaçant la santé de ses personnages, se basent presque exclusivement sur les terreurs que lui inspire l’altérité.

Le jeu ne se propose jamais de juger cet état de fait, et n’entend pas remettre en question l’homme, l’artiste ou son œuvre, mais s’intéresse aux mécaniques de la peur et de l’exclusion qui rythmaient sa pensée. Ainsi, Oakmont est une ville de haine, d’intolérance et de peur, une cité endogame où chaque groupe meurt de sa consanguinité et de son refus d’appréhender ses propres vices. Ce cœur suintant et rance, le scénario l’exploite merveilleusement, et rend H.P. Lovecraft d’autant plus actuel.

Ainsi, ce cauchemar de mutation et ce refus névrotique de l’autre sont autant d’échos de notre époque et de ses fantasmes. Loin de porter un jugement anachronique sur l’œuvre littéraire, Sinking City propose d’en ressentir les impensés et les questionnements profonds. Peu d’exégèses peuvent prétendre en faire autant.

 

photoOn traverse la ville comme on arpenterait le cerveau de l'écrivain

 

ÇA SENT LE POISSON

Mais le joueur, qu'il soit amateur de Lovecraft ou simple curieux charmé par ce monde et ses noirceurs, devra pour apprécier le voyage, survivre à bien des dangers. En effet, Sinking City souffre de quantité d'aberrations techniques, ainsi que d'une architecture gravement défaillante. Frogware a voulu s'essayer au challenge du Monde Ouvert et n'avait manifestement pas les moyens de ses ambitions. Il n'est pas un décor, pas un espace, qui ne soit pas truffé de tous les bugs possibles et imaginables.

Le décor s'affiche rarement correctement, les textures scintillent, les PNJ se téléportent, la 3D semble gagner ou perdre en finesse au gré des errements du framerate... Tout cela évoque une finition précipitée, pour ne pas dire frelatée. Un constat d'autant plus regrettable qu'il entame souvent le rayonnement d'une direction artistique mûrement réfléchie.

 

photoDialogue rigide N° 4382

 

Non seulement le jeu paraît achevé à l'économie et dans l'urgence, mais il se révèle anachronique en tout. Ses dialogues ne sont qu'enfilades de plans fixes interprétés sans véritable intention ou cohérence (un vrai problème dans un jeu qui en contient plusieurs heures), les différentes phases d'investigation, jamais déplaisantes reprennent celles éprouvées dans les Sherlock Holmes de Frogwares. Cependant, elles se révèlent si enfantines dans leur résolution que le joueur finit par les exécuter mécaniquement.

Les recherches dans les différentes archives d'Oakmont fonctionnent bien, et en accord avec l'esprit de Lovecraft, graphomane obsédé par les textes anciens et la compulsion de données, mais elles mènent souvent à des phases de gameplay tristement absurdes.

 

photoSinking City

 

En témoignent les déplacements au sein de la ville partiellement immergée, d'une lenteur et d'une pesanteur atroces, ils se voient encore alourdis par des phases en bateaux toujours plus lentes et imprécises. Il existe bien un système de déplacement rapide, mais il est aussi peu instinctif que mal renseigné par le jeu, quand ses approximations ne font pas finalement perdre encore un peu plus de temps au joueur. Ce dernier devra en outre survivre aux phases d'action, dont le non-sens pourra provoquer l'abandon pur et simple de la partie.

Dénuées du moindre intérêt, elles ne servent aucun propos, n'enrichissent jamais l'expérience et ne relèvent la difficulté que via leurs ratages techniques, qui contribuent à en faire de petits chemins de croix. Hitbox défaillante, ennemis à la puissance mal dosée, hors sujet patent, ces phases ruinent régulièrement l'immersion et démontrent combien Frogwares a dû appliquer un programme sans le maîtriser tout à fait.

 

photoOui ce combat est aussi déplaisant qu'il en a l'air

 

 

Les vieux de la vieille pourront trouver par endroit du charme à ces errements. Il n'est pas rare de retrouver le mélange de frustration et d'angoisse (parfois très propice à l'imagination) qui présidait aux pionniers du survival horror. Et pour qui s'est cassé les dents sur les deux premiers Alone in the Dark, les vertiges de Charles Reed auront du bon.

Reste à savoir si les autres pourront passer outre les énormes défauts d'un jeu qui donne le sentiment d'avoir pris la poussière 15 ans sur les étagères de son éditeur.

Disponible sur PS4, Xbox One et PC, c'est sur PS4 que nous l'avons testé

 

photo

Résumé

Sinking City est peut-être le jeu à avoir le mieux compris l'oeuvre de Lovecraft, ainsi qu'un des tous premiers jeux vidéo à en proposer une interprétation. Mais il faudra, pour l'apprécier, passer outre les ravages d'un gameplay et d'une technique déficients.

Autre avis Lino Cassinat
Le fan de Lovecraft ne pourra rien dire face à cette adaptation à la fois originale et en même temps totalement fidèle à l'esprit de ses écrits. Le joueur en revanche aura probablement posé sa manette dès le premier gunfight, constatant le gameplay préhistorique et les graphismes à la limite du potable, qui sabotent plusieurs scènes d'horreur.

commentaires


19/09/2019 à 17:39

le jeu de Frogwares est-il parvenu

Pouet
18/09/2019 à 09:50

@Number6

Oui tout à fait, on ressent l’influence de ce bestiaire dans Watchmen comics.

Ah et j’oubliais : Neonomicon pourtant conçu avant Providence s’insère entre 2 chapitres de Providence.

Number6
17/09/2019 à 22:51

@ pouet

Bien vu, je ne l'ai pas lu celui ci. D'ailleurs je viens de penser, le poulpe extraterrestre à la fin de watchmen ne serait il pas une référence amen apparence aux anciens ?

Babar77
17/09/2019 à 21:48

Bloodborne sur ps4
un monument

Pouet
17/09/2019 à 21:12

@Number6
Tout à fait d’accord avec toi. Procure toi également si ce n’est dejà fait le Neonomicon de Moore qui fait écho avec Providence.

Number6
17/09/2019 à 20:07

Ma meilleure adaptation est pour moi le comics providence de Alan Moore.

Opale
17/09/2019 à 17:40

Mon fils joue à un jeu nommé Conarium, directement inspiré des Montagnes hallucinées qui est sur le plan des décors, des éclairages, de l'univers pictural, absolument admirable et très référentiel. Du pur Lovecraft quoi. Bon, après c'est très directionnel et assez contemplatif mais ambiance bien chelou... Pas mal du tout.

Simon Riaux - Rédaction
17/09/2019 à 17:31

@Tilt

Ouais, on s'est tellement inspiré des copains qu'on attendus 3000 ans avant de publier.
Bien essayé l'accusation de street cred' foireuse, dommage que ce soit sur un média qui a causé déjà de nombreuses fois d'Alone in the Dark.

Bisous.

nice
17/09/2019 à 17:10

"et s'est"

Tilt
17/09/2019 à 17:03

Merci pour ce test écrit sur la base d'autres tests mais sans avoir passé 1 minute sur le jeu.
Mention spéciale, fallait surtout pas oublié de citer alone in the dark, la street cred pour le JV aujourd'hui. Moi je suis un spécialiste j'ai joué à alone et à pac man avant et j'avais un minitel.

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