Mass Effect 3 : il était une fin...

Simon Riaux | 30 mai 2012
Simon Riaux | 30 mai 2012

Ni adaptation de licence, ni resucée de la concurrence, la saga Mass Effect s'est imposée comme une entité à part dans le monde vidéo-ludique. Véritable third person shooter dopé aux mécaniques de jeu de rôles, autant que film interactif, cette fresque spatiale aura su fédérer une large communauté de fans au cours de deux premiers épisodes exemplaires, quoique non exempts de défauts. Débarquée il y a quelques mois chez tous les bons revendeurs, le troisième épisode en forme d'apothéose paroxystique n'a pas manqué de délier les portes monnaies, et de déchaîner les passions, voire les foudres d'une partie des gamers du monde entier. Un phénomène et un scénario qui ne manquèrent pas de nous intriguer. Après quelques dizaines d'heures aux commandes de Shepard, et alors que Bioware s'apprête à renier sa première conclusion, la Team EL rend son verdict.

 

S'il est vivement conseillé d'avoir joué aux précédents opus pour saisir d'entrée les subtilités, arcanes du scénario, ou tout simplement paner quelque chose aux innombrables races qui peuplent la Citadelle et les galaxies que vous serez amené à traverser, le néophyte rigoureux et attentif pourra tout de même s'y retrouver. Les différents systèmes d'apprentissage, de rattrapage ou sources d'informations sont souvent un brin austères, mais brillent par leur précision et leur accessibilité globale. Quant aux différents réglages proposés par le soft, on ne saurait trop vous adjoindre de ne pas transformer la jouabilité pour laquelle l'expérience a été conçue. Rendre trop facile les séquences d'affrontements réduira grandement le plaisir du jeu, et de ses ressorts plus tactiques, simplifier les séquences dialoguées vous privera des célèbres choix multiples proposés par la licence, et des dilemmes qui vont avec.

 

 

 

 

C'est sans doute là la marque de fabrique de Mass Effect, ainsi que ce qui fait aujourd'hui sa valeur, et sa dimension inclassable. Car si vous passerez effectivement très longtemps à arpenter maints champs de bataille, mitrailleuses futuristes en main, histoire de démonter les zombis des Moissonneurs, ces décharges d'adrénalines seront bien peu de choses face au vertige ressenti devant tel choix cornélien, ou telle décision indéfendable moralement, susceptible de vous assurer une victoire prochaine. De même, l'intense plaisir de bourrinage que l'on peut ressentir lors d'assauts homériques ne sera rendu possible que par les longues minutes passées à préparer votre équipement, en modifier les réglages, entraîner votre commando, et répartir les capacités disponibles entre les personnages.

 

Cet entremêlement de gameplays et d'orientations atteint ici des degrés d'immersion sensationnels, grâce à de très plaisants rééquilibrages. On est ainsi revenu du tout action du deuxième épisode, et l'on se retrouve débarrassé de certaines séquences fastidieuses de nos premières aventures. L'expérience proposée fera ainsi appel à divers plaisirs, souvent contradictoires, pour le joueur. Car à bien y regarder, on a eu plus que rarement l'occasion ces dernières années de passer d'une phase d'exploration, à une cinématique contemplative, avant de mener une guérilla spatiale en première ligne, pour finir par diriger notre personnage dans un de ses songes torturés, le tout dans un seul et unique jeu. La seule véritable faiblesse du gameplay résidera dans la relative lourdeur, non pas de Shepard, mais des commandes, qui nous interdisent parfois d'utiliser les couvertures à bon escient. On remarque ainsi que le principal ennemi est souvent le décor, qu'on peinera à interpréter pour en déduire une tactique pertinente, plus que les ennemis, dont on craint plus l'agressivité que l'intelligence.

 

 

Comme on le remarque de plus en plus souvent sur les consoles next-gen, le jeu ne marquera pas pour sa maîtrise graphique autant que sa sidérale direction artistique. En effet, les textures baveuses sont légions, et il n'est jamais difficile de croiser un personnage ou un morceau de décor à la modélisation très approximative. En revanche, le joueur risque de rapidement se pâmer devant les délires architecturaux, la cohérence et l'agencement de chaque microcosme ou cité, sans parler de l'esthétique générale, qui retranscrit toujours à la perfection l'esprit des civilisations arpententant telle planète, temple, ou base spatiale. C'est avec un plaisir qu'on croyait disparu qu'on se surprendra à traquer le moindre item, à juger l'apparence de chaque pièce d'équipement selon sa provenance, une curiosité et une plongée dans un univers cohérent qui fait un grand bien à tout joueur lassé de finir des softs organisés en couloirs, trop vite et trop facilement.

 

Le jeu bénéficie en outre d'un doublage français d'excellente facture et d'une localisation totale, généralement de très bonne qualité. Tout au plus pourra-t-on noter un casting de voix pas toujours aussi pertinent qu'en version originale, mais ce serait là pinailler dangereusement, tant l'effort fait ici envers les francophones témoigne d'un réel investissement. Seuls les choix proposés lors de certaines discussions peuvent laisser dubitatifs, car pas toujours représentatifs de l'attitude qui en découlera chez notre avatar.

 

Venons-en au point épineux, celui qui fit s'emballer les forums consacré à Mass Effect 3 de par le monde, à tel point que certains allèrent jusqu'à envisager sérieusement (et hélas avec succès) que les développeurs les gratifient d'un épilogue transformé. Une attitude délirante, qui témoigne de la potentiellement mauvaise habitude prise par les créateurs de se rapprocher ostensiblement de leurs clients. Face aux coûts toujours plus élevés des jeux triple A, il a semblé stratégiquement rentable, et politiquement correcte de donner la parole aux joueurs et de les consulter étroitement. En découle de plus en plus dans l'industrie le sentiment qu'il est difficile, voire impossible, de proposer au consommateur une véritable œuvre. Comment assumer des partis pris radicaux, difficiles, proposer une expérience qui au-delà du ludique, puisse amener le joueur à souffrir, à se confronter à la déception, la mélancolie, sans craindre les récriminations de ceux qui s'estiment dans leur droit lorsqu'ils clament que telle orientation ne leur convient pas ?

 

 

 

C'est à ces problématiques quasi-insolubles qu'a dû faire face Mass Effect 3. On n'en révélera pas la conclusion, mais il n'est plus un secret pour personne qu'elle se veut dure à avaler pour le joueur, une épreuve en soi. Jusque dans sa mise en scène et sa tonalité, il faudra expérimenter pad en main un terrible sentiment de perte, et surtout, quand tout le gameplay des trois softs était orienté autour du contrôle et de la liberté, accepter le tranchant irrémédiable et définitif de l'Arbitraire. Une politique qui aura valu une volée de bois vert au jeu sur certains sites spécialisés dans le tir aux pigeons, des tribunes enragées ou haineuses de gamers outrés par le climax de leur série préféré.

 

Pourtant, tout était annoncé, et le joueur cinéphile ne s'y sera pas trompé, cet épisode est thématiquement entièrement tourné vers les notions de sacrifices, de mort, et in fine, d'abandon de soi. Nulle surprise donc, pour qui sait lire entre les lignes. Au contraire, il n'est pas interdit de voir dans les derniers instants du jeu la preuve d'une ambition formidable et délirante, des enjeux dramatiques à couper le souffle, et une audace dont on aimerait voir plus de blockbusters faire preuve. En choisissant tout d'un coup de revenir sur le parcours du joueur, quels que soient ses acquis après maintes parties et épisodes, de lui signifier que quand la mort est au bout du chemin, il n'est nulle échappatoire, les développeurs ont fait preuve d'intelligence, et d'une pédagogie qui, comme le soulignent les réactions outrées de joueurs endeuillés, était nécessaire. Et bien que l'on puisse pester devant l'incidence trop faible qu'aura eu notre orientation diplomatique durant l'expérience (troupes ralliées, apports du multijoueur), cette question s'avère mineure devant le plaisir pris tout du long, et l'impact formidable de cette fin sans concession.

 

Mass Effect 3 fait donc office d'accomplissement inédit en matière de Space Opera, d'aventure qu'on serait tenté de qualifier d'ultime si elle n'était pas logiquement amenée à être magnifiée et dépassée dans les années à venir. Avec le recul, on ne peut que louer son choix de mettre le joueur face à une conclusion abrupte, difficile, et regretter que BioWare, cédant aux sirènes du net, ne soit revenu sur sa politique originelle, et s'apprête à proposer à tous les gamers aigris et immatures une nouvelle fin. Un peu comme si Malick, était forcé par tous les aficionados d'Europacorp de rajouter dans son Tree of Life une séquence explicative en Audi, avec des putes et du champagne.

 

 

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