Paul Verhoeven défend Showgirls : "Mon film le plus élégant"

Geoffrey Crété | 23 septembre 2015 - MAJ : 12/05/2020 12:46
Geoffrey Crété | 23 septembre 2015 - MAJ : 12/05/2020 12:46

Au panthéon des plus beaux mauvais films, ou des pires films de génie : Showgirls de Paul Verhoeven.

En 1995, Hollywood tremblait face à Showgirls. Censé retrouver le succès de Basic Instinct avec son réalisateur Paul Verhoeven, son scénariste Joe Eszterhas et une étiquette sulfureuse, le film à 45 millions récoltait une vingtaine de millions et surtout une réputation d'horreur filmique non identifiée et déconseillée, qui a enclenché la fin de la période hollywoodienne du cinéaste.

20 ans plus tard, alors qu'il termine la post-production du film Elle avec Isabelle Huppert qui sortira en 2016, le cinéaste est revenu en détails sur son film maudit pour Rolling Stone. Un long article passionnant pour les fans.

 

photo, Elizabeth Berkley

 

GENESE

"Joe Eszterhas et moi avons commencé à parler de Showgirls en 1991 ou 1992. Nous avions eu des problèmes sur Basic instinct, sur le scénario et tout ça, et nous nous étions disputés. Mais après, grâce au succès de Basic Instinct, il a changé d'avis. Donc après un an d'animosité, lors d'un charmant déjeuner à Los Aneles, il m'a parlé de quelques idées pour un autre film sur lequel on pourrait retravailler ensemble - l'une d'elles était Showgirls. L'idée était de faire un film situé à Las Vegas, où la protagoniste serait une fille qui en gros commence dans le lap-dance et arrive dans les grands spectacles des casinos. C'était l'idée originale."

"Joe a ensuite trouvé un producteur qui voulait acheter le scénario. Il a commencé à écrire, et ensuite il y a eu un scénario, mais je n'étais à mon tour pas d'accord avec lui à ce moment-là - surtout à cause du fait que l'histoire n'était pas si originale."

 

photo, Elizabeth Berkley

 

LA DANSEUSE ET LE PIRATE

"Un autre projet est soudain apparu : Crusade avec Arnold Schwarzenegger. Alors j'ai commencé à travailler sur ça, avec la même boîte de production, Carolco Pictures. Nous étions déjà en train de construire les décors de Jérusalem en Espagne lorsqu'il y a eu un problème avec les financemements. Carolco dépensait beaucoup d'argent sur un autre film, L'Ile aux pirates, et ça s'est mal terminé. Alors Crusade a été enterré et on a décidé de reprendre Showgirls."

"Nous avions déjà fait beaucoup de recherches. On passait des semaines à Vegas à discuter avec tout le monde dans l'industrie du sexe, si on peut dire - les choréographes des gros spectacles, les producteurs, les danseuses de lap-dance, les danseurs des grands spectacles. On a interviewé 30 ou 40 personnes, et beaucoup de ce qu'on voit dans le film vient directement de là. Même l'intrigue a été en partie tirée d'une de ces interviews. On a continué à travailler sur le scénario, avec l'idée d'aller plus vers un Eve (le film de Mankiewicz). L'un des plus grands changements a probablement été l'ajout du personnage de Molly Abrams."

 

photo, Elizabeth Berkley, Gina Gershon

 

BASIC SHOWGIRLS

"Je l'ai dit dans plusieurs interviews, mais rétrospectivement je pense que ça aurait été bien mieux de faire quelque chose de plus proche de Basic Instinct, plus ou moins : une histoire de meurtre mystérieux à Vegas. Et ça aurait été plus facile pour le public d'aller voir un film avec beaucoup de nudité - ce qui était probablement trop difficile, en général, pour le public américain. Dans Basic Instinct, il y a des scènes de sexe très, très longues, qui ne sont pas là dans Showgirls. Parce que c'était un thriller, l'idée que Sharon Stone puisse tuer pendant le sexe était toujours un moyen de se protéger. Donc on pouvait montrer du sexe et de la nudité plus longuement que la normale, parce qu'il y avait un autre élément - la menace."

"Mais les éléments sexuels sont extrêmement limités dans Showgirls. C'est bien plus de la nudité. Si vous faîtes une histoire sur une danseuse de lap-dance qui devient showgirl, je pense que la nudité est obligatoire. Mais je n'appellerais pas ça sexuel. Je dirais que Showgirls est plus anti-érotique qu'érotique."

 

photo

 

CACHEZ-MOI CE SEIN

"Sur Basic Instinct j'ai eu d'interminables combats pendant des mois avec la MPAA à propos de ce que je pouvais et ne pouvais pas montrer dans le film. On a du revenir huit fois avec ce film avant d'obtenir un R (interdit aux moins de 17 non accompagnés), ce que mon contrat stipulait. J'ai eu une longue conversation avec Mike Medavoy, à la tête de TriStar à l'époque, qui m'a dit, 'Si on fait de Basic Instinct un NC-17 (interdit aux moins de 17 ans), il pourrait rapporter 50 ou 250 millions, j'en ai aucune idée. Mais si on en fait un R (pour Restricted, interdit aux moins de 17 non accompagnés), ce sera certainement 150 millions. Alors faisons-ça". C'était le raisonnement. Et ça avait du sens, du moins d'un point de vue business. Mais les allers et retours entre le studio et la salle de montage et la MPAA, modifier de plus en plus de plans... c'était désagréable. Curieusement, le plan de Sharon Stone qui écarte les jambes n'a jamais été un problème."

"Alors j'ai prédit les mêmes problèmes - ou pire encore - avec Showgirls. Donc j'ai dit à Joe et les autres, 'Si vous ne faîtes pas ça en tant que NC-17, je ne le fais pas'. Je ne voulais pas me battre pas le MPAA à propos d'un sein ici, d'un autre là-bas, et un autre encore là. C'était une grosse décison pour un studio. Aux USA, le film a rapporté dans les 20 millions, ce qui était un échec pour le studio. Bien sûr, avec le recul, ils ne le regrettent pas parce que le DVD a rapporté énormément d'argent. C'est l'une de leurs meilleures ventes."

 

photo, Elizabeth Berkley

 

ELIZABETH BERKLEY

"Les principaux soucis, avec le jeu d'acteur, étaient la danse et la nudité. L'actrice devait savoir danser. Et elle devait aussi accepter d'être en full frontal tout le film. Ces choses, particulièrement la nudité, sont extrêmement dures à accepter pour une actrice américaine. Et Elizabeth Berkley était la seule actrice à combiner les trois choses."

"Je n'avais jamais vu Sauvés par le gong donc ça n'a pas compté pour moi. Je l'ai choisie parce que c'était le bon choix. Il n'y avait pas de compétition. Après des mois de recherches, c'était clair que nous avions trouvé Nomi Malone. C'est probablement vrai que l'avoir castée dans un rôle si différent de ce à quoi était habitué le public américain a affecté le box-office. Mais je ne connaissais pas cette série. Peut-être que ça n'a pas été simple d'un point de vue communication, mais on pourrait aussi dire que c'était une brillante idée de caster une "innocente"'.

"Les gens ont, bien sûr, critiqué la performance outrancière d'Elizabeth Berkley. C'est en grande partie moi. J'ai poussé dans cette direction. Bien ou pas bien, j'ai été celui qui lui a demandé d'exagérer tout - chaque mouvement - parce que c'était le style qui selon moi allait marcher pour le film."

 

photo, Elizabeth Berkley, Kyle MacLachlan

 

SHITSHOW

"J'ai demandé à David Stewart de Eurythmics, qui était notre compositeur, d'écrire la musique des grands spectacles de Vegas de manière banale, parce que je pense que le public américain qui va voir un spectacle appelé 'comédie musicale' attends probablement quelque chose d'écrit par Leonard Bernstein et chorégraphié par Jerome Robbins. Alors je n'ai pas fait ça. Je voulais mettre en avant le fait que ce n'était pas toujours de qualité. Je ne dirais pas merdique, mais c'est ce que ce serait. C'était en gros 'over-the-top Vegas'. Et je suis responsable d'une grande partie de ces choses."

 

photo, Glenn Plummer

 

FELLINI A VEGAS

"J'ai toujours pensé que c'était ce qu'on pourrait décrire comme une approche hyperbolique de la mise en scène. Oui, c'était exagéré. Et c'était volontaire. Les décors étaient très flashy. Il y avait trop de lumières, trop de choses stupides, trop de Vegas - pas seulement dans les environnements, mais Vegas dans le comportement des gens, les dialogues, le jeu. Et pour ce qui est du produit fini : j'ai pensé que c'était parfait. Sinon je l'aurais changé. J'en aurais eu le temps."

"De temps en temps quand je revois le film, je pense que c'est filmé de manière très élégante. Il y a de beaux mouvements de caméras, de belles chorégraphie dans la manière dont la caméra travaille avec les acteurs et comment eux bougent. Je pense que c'est Felliniesque, certainement, dans ce côté exagéré. Et je pense que tout ça, d'une manière ou d'une autre, a été complètement rejeté."

 

photo, Gina Gershon

 

DEBANDADE

"La chose la plus intéressante, ou la plus terrible, et la plus fascinante qui est arrivée à Showgirls a été la réaction des gens. Je ne m'attendais pas du tout à être brutalisé par les critiques. Ils disaient, 'J'ai du quitter la salle' parce qu'ils devaient vomir, tellement c'était sale et décadent. C'était stupéfiant pour moi. Ce sentiment d'ébahissement total quand le film a été reçu avec un spectre absolu d'animosité ne disparaîtra jamais."

"La réaction et les conséquences pour moi à Hollywood sont certainement des choses que je n'oublierai pas. Après Showgirls, personne ne me faisait plus confiance, pour autre chose que les films qui avaient bien marché, c'est-à-dire les trucs de science-fiction. J'ai commencé avec RoboCop et Total Recall, mais j'ai essayé de sortir de la science-fiction. Et toutes les portes qui s'étaient ouvertes pour moi se sont refermées. Ca a rendu la vie encore plus unidimenssionnel en matière de possibilités. C'est pour ça que j'ai décidé de revenir à ce que je suis avec quelque chose comme Black Book en 2006."

 

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SHOWGIRLS : LEGACY

"Je ne pense pas qu'un film comme ça pourrait être fait maintenant. La nudité est plus tabou que jamais aux Etats-Unis. On voit ces films et les scènes de sexe sont réduites à quelques plans où on voit une main sur un dos, mais il n'y a plus de scènes de sexe dans le cinéma américain aujourd'hui. Il y a des exceptions, bien sûr. Mais peu."

"Et pourtant 20 ans plus on parle encore du film. On ne voit plus rien comme ça, d'aussi scandaleux mais bien filmé. Il y a beaucoup de nudité, mais ce n'est pas de l'exploitation. Ce n'est pas un film porno. Pour moi, le corps féminin est une source d'inspiration. Quand j'étais au lycée en Hollande, mon prof d'arts a dit, 'La poitrine d'une femme est la plus belle chose au monde'. Je n'oublierai jamais ça.

"Quand je pense à Showgirls, je vois toutes ces couleurs et ces beaux mouvements, et ce qui en ressort est de l'élégance. Ca semble bizarre aux gens que je dis que c'est un film élégant, mais je le pense. C'est probablement le film le plus élégant que j'ai fait".

Amen.

 

Photo Paul VerhoevenPaul Verhoeven sur le tournage de Black Book

 

 

commentaires

Simon Riaux - Rédaction
04/11/2019 à 14:48

@jimbo

Ah bon, bah si c'est "indiscutable" alors.

jimbo
04/11/2019 à 14:38

Navet un jour, navet toujours...
On demande au papa ce qu'il pense de son rejeton : que du bien. C'est même carrément "Felliniesque", non mais sérieusement !
J'ai toujours soupçonné que la petite intelligentsia qui a réhabilité ce film ne l'a fait que pour tester son influence culturelle, qui est avérée si l'on en croit les nombreuses réactions des suiveurs. A ce compte-là on pourrait nous vendre Bézu comme une sorte Brassens incompris.
C'est quoi la prochaine ? "Les films de Steven Seagal, des films d'auteurs en sous texte" ?
Showgirl est une daube sans le moindre intérêt, c'est indiscutable !

champy
07/07/2016 à 19:38

Je ne viens que de tomber sur cette article qui date quasiment de 08 mois et j'ai plus rien à ajouter si ce n'est qu'encenser les commentaires intelligents... Mais j'ai tenu à écrire pour dire que cette interview m'as fait versé une larme ...

Bdf
15/11/2015 à 13:07

Il ne regarde pas beaucoup de productions américaines si il pense réellement qu'elles sont puritaines...

Grift
25/09/2015 à 19:45

Chouette article !
Merci !

Ded
25/09/2015 à 10:19

Intrigue et situations dignes du pire roman photo... Dialogues insipides... Psychologie de bazar... Profondeur des personnages très en dessus de la ligne de flottaison... Interprétation catastrophique. La palme revient à Elizabeth Berkley (qui n'a d'ailleurs fait aucune carrière !) dont le jeu caricatural se résume à un air pincé en toutes circonstances (ses emportements lors des scènes de colères sont d'une fausseté rare) quant à Kyle je-ne-sais-plus-quoi avec sa mèche ridicule à la Adolphe compose (?!) une inégalable tête à claque. De belles images et des filles dénudées n'ont jamais fait un grand film. Ce film est un bon gros nanar, on dirait un téléfilm W9...

Alfred
24/09/2015 à 18:34

Pas de mégas gaule pour moi et pour le coup d'accord avec Verhoeven. Show girls montre des femmes qui utilisent leur corps comme un outil de travail. Il n'y a quasiment aucun érotisme.
Mais c'est une mise a nue de l'industrie du divertissement exemplaire... Un très très bon film, mais Black Book est pour moi son chef d'œuvre.

Mechanyk
24/09/2015 à 15:02

Alors que la France, elle,....

Mais oui, Showgirls tout le monde adore, c'est un fait

YOP YOP
24/09/2015 à 15:02

Tout comme les derniers star wars d'ailleurs : trop ressemblant avec la réalité ... des troopers détournés de leurs fonctions d'origines ;-)

sylvinception
24/09/2015 à 14:24

ELIZABETH BERKLEY + GINA GERSHON >> méga gaule!!

Aujourd'hui encore il est difficile de trouver un film qui soit à la fois aussi "émoustillant" et aussi bien torché que ce "Showgirls", largement supérieur à "Basic Instinct" pour moi!!
Tu m'étonnes que les américains adorent cracher sur ce film, de toute façon que ce soit sexuel ou autre, dès que tu leur renvoi LEUR réalité en pleine gueule, ils te descendent en flammes.

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