Cannes 2015 : On a vu Dheepan, le grand retour de Jacques Audiard

Chris Huby | 22 mai 2015
Chris Huby | 22 mai 2015

Après De rouille et d'os, on attendait Jacques Audiard au tournant. Arriverait-il à se renouveler ? Il crée une nouvelle fois la surprise avec l'excellent Dheepan.

Deephan est un réfugié Tamoul. Ancien soldat, il a fui le conflit du Sri-Lanka pour s’installer dans une cité violente de banlieue parisienne, en toute illégalité. A ses côtés, une famille fabriquée de toute pièce avec deux autres réfugiées avec qui il va devoir composer pour s’installer ensuite en Angleterre.

Le cinéma de Jacques Audiard n’est plus à présenter. L’un de nos plus grands cinéastes se renouvelle pourtant avec ce choix d’histoire venu de l’étranger. C’est un traitement de personnage inédit pour lui, avec comme grande thématique celle de l’Intrus. Le héros possède en effet une autre culture, il doit donc composer avec les codes français, au travers d’une intégration impossible et avec une organisation sociétale qui prend l’eau de toute part.

La réalisation d’Audiard casse ses réflexes anciens de caméra épaule pour se diriger vers une mise en scène plus fluide, plus scorcesienne, remettant même en question ses habituels gros plans. Pourtant le sujet, proche du reportage, s’y prêtait facilement. De cet unique point de vue-là, c’est un changement dans la continuité, car de français, son cinéma s’universalise encore plus. Et en ces termes, le découpage est absolument brillant, un modèle du genre.

  

Le film régale par sa galerie de personnages hauts en couleur. A ce titre, les acteurs sont tous excellents, Antonythasan Jesuthasan en premier lieu, qui compose un Deephan tout en finesse et en hallucination. A retenir Vincent Rottiers, très impressionnant dans son rôle de caïd introverti.

Les thématiques d’Audiard et de ses auteurs s’installent au fur et à mesure du long métrage. La critique totale du pays France, l’état de violence avancée, le rapport conflictuel entre les êtres, les familles et les communautés déchirées, le rapport amoureux impossible. Malgré un point de départ différent, Audiard parvient également à servir un propos dans lequel il glisse une réflexion politique sociale radicale. Alors que certains y ont lu un message droitier, il est étonnant de ne pas y déceler une envie quasi documentaire s’éloignant justement du moindre jugement.

 

Ce n’est pas parce que l’on montre une banlieue violente que l'on porte forcément un jugement sur celle-ci. Tous les personnages du film sont condamnés à supporter la cité, les dialogues l’attestent très régulièrement, entre ultra violence et précarité, démerde et débrouille. L’entraide y est montrée dès le départ. On sent qu’Audiard essaie de dire tout au long de son film que malgré les efforts des individus pour se parler ou vivre ensemble, la société et sa violence inhérente font plier tout le monde. Autrement dit, c’est un vrai film social fleurtant avec le genre. Le personnage de Brahim sert justement de point d’ancrage à cette idée, coincé entre la violence darwiniste et son rapport simple, humain, aux gens qui l’entourent.  

 

Au final, Deephan est un excellent film. Débutant comme un film sociologique, il bascule dans le polar noir. Audiard retrouve ainsi la verve de ses œuvres les plus abouties qui mélangent habilement les genres pour créer un univers unique et cher à l’auteur.

commentaires

soso
23/05/2015 à 13:15

Je ne comprends pas pourquoi on parle de "réussir à se renouveler".. Ca me parait être une idée extrêmement liée au regard des autres, d'un milieu. Et approfondir? Ne serait-ce pas un enjeu plus important encore? Bergman ne s'est pas réellement renouvelé, et pourtant il a poussé de plus en plus loin la recherche de profondeur...

Dirty Harry
23/05/2015 à 13:03

Le malentendu s'était déjà installé sur "Un Prophète", à l'époque dire que la majorité des gens en prison étaient noirs ou arabes faisait de vous un horrible ethniciste visant à stigmatiser les populations venues d'ailleurs. Puis, le film d'Audiard a montré cette réalité, y construit une intrigue (ben oui c'est du cinéma aussi un film pas qu'un constat sociologique) et tout le monde s'est retrouvé bien hypocrite lorsqu'on a donné des césars à ce film, car il ne contredisait en rien ce que fut la "polémique zemmour". La France, ce pays où l'on met un temps d'acceptation pour admettre que la réalité correspond au(x) film(s) qu'on s'est fait du pays....

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