Cannes 2015 : un sacre français entre champagne et dépression

Jacques-Henry Poucave | 25 mai 2015
Jacques-Henry Poucave | 25 mai 2015

On n’avait pas vu venir le sacre du cinéma français à Cannes 2015, et pour cause, la critique en général s’est montrée très dure envers la sélection hexagonale. Un constat s’impose toutefois, si l’on a envie de célébrer le Septième Art et la manière dont il aura su charmer le Jury cannois, difficile de nier le constat qu’il fait sur notre pays.

Depuis quelques heures, les qualificatifs pleuvent. Le personnel politique notamment, s’en donne à cœur joie. Il n’est pas d’élu ou d’officiel qui n’ait félicité Jacques Audiard, Vincent Lindon ou Emmanuelle Bercot, propulsés sur le devant de la scène et soudain devenus les emblèmes vivants d’un pays qui se regarde encore comme la Mecque du cinéma en tant qu’art.

Pourtant, si on peut effectivement se réjouir de voir ainsi trois œuvres récompensées et mises en lumière par un Jury international, présidé par deux artistes éminents, le constat que dresse ce palmarès de la société française est amené à poser question.

 

Les Chiens de Dheepan

En privé, Jacques Audiard annonçait il y a quelques mois son intention de réaliser un Chiens de paille en banlieue. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il aura accompli ce désir de fort belle manière. Mais derrière cette formulation aguicheuse, et malgré l’ancrage de son film dans le domaine du cinéma de genre, impossible de ne pas distinguer la charge sociale à l’œuvre dans Dheepan.

Système d’intégration totalement évaporé, individus transformés en silhouettes hostiles, permanence de la violence, et conflit à tous les étages. La France d’Audiard n’est pas un territoire contradictoire ou en perdition, il a déjà disparu. Un constat d’autant plus amer qu’il est mis au sein du récit en regard avec son homologue britannique, qui apparaît nettement moins chaotique et destructeur.

 

Vincent Lindon fait la Loi du Marché

On est sincèrement touchés par la réussite de Vincent Lindon, qui aura su exprimer son émotion avec une authenticité aussi bouleversante que le film de Brizé. Mais comment ne pas noter au passage que le métrage est un réquisitoire implacable sur un marché du travail qui semble avoir tout à fait digéré la bascule libérale, à défaut de l’assumer.

C’est le portrait d’un univers fait de vicissitudes et de coups de coudes, où le système, incapable d’offrir une alternative à ceux qu’il laisse sur la route, les encourage indirectement à revenir à un Darwinisme primaire.

La Loi du Marché, c’est celle d’une entropie impitoyable, la fin d’un rêve et d’une organisation sociale pensée comme un filet de sécurité universelle, qui s’est petit à petit transformée en collet de braconneur.

 

La Reine Bercot

Intégration en forme de jeu de massacre et monde du travail livré à la déréliction, on pouvait au moins espérer que la France demeure le pays de l’amour libre et du romantisme échevelé.

Perdu, dans Mon Roi, Emmanuelle Bercot est la moitié d’un couple pathologique coincé entre haine et dévoration. La légèreté des cœurs, les envolées de l’âme sont remisées à une image d’Épinal que le film ne prendra même pas la peine d’interroger.

Manipulation, chantage et possession sont les maîtres mots du dernier film de Maîwenn, dont les personnages nous rappellent que la libération des âmes et des corps, si elle est jamais advenue, est depuis longtemps un rêve amer.

Et ce n’est pas l’Ouverture du festival, justement réalisée par Emmanuelle Bercot, qui viendra dire le contraire. Sa Tête haute a beau être bouleversante d’optimisme forcené et accomplie dans son regard juste sur la dimension salvatrice de l’maour et de la transmission, elle est aussi l’autopsie indiscutable d’un système judiciaire incapable de comprendre les individus dont il doit s’occuper.

 

Vive la (F)rance !

On comprend mieux ainsi l’absence des Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin. On se demande ainsi dans quelle mesure ce n’est pas son orientation thématique et sa dimension romanesque qui l’ont tenu éloigné de la compétition.

Sans crier gare, c’est bien une sélection politique qu’a adressé à ses jurés Thierry Frémaux, tel qu’il l’avait prédit (s’occasionnant au passage quelques commentaires gratinés de la presse).

Ceux qui aujourd’hui chantent les louanges du cinéma hexagonal, les responsables politiques qui s’en gargarisent ne pourront plus faire l’économie de son analyse. Encore un domaine où la légèreté leur est interdite, où il ne suffira pas de serrer quelques mains et de siroter une coupe de champagne.

Dans deux ans, le Festival de Cannes affrontera les Présidentielles et les Législatives. On s’étonnerait que le pays ait beaucoup changé et il ne fait aucun doute que son devenir électoral sera alors au centre de toutes les attentions. On fait singulièrement confiance à Thierry Frémaux et son équipe pour ne pas se défiler et proposer avec plus de hargne encore un miroir clinique à nos édiles.

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