Sex Tape : Cameron Diaz racole activement dans un mauvais porno

Simon Riaux | 4 septembre 2014
Simon Riaux | 4 septembre 2014

Hasard de la distribution ou air du temps, le film Sex Tape débarque le 10 septembre sur les écrans français, quelques jours à peine après la fuite massive sur Internet de photos de stars nues, au premier rang desquelles Jennifer Lawrence, Kirsten Dunst et Kate Upton. L'occasion de se demander comment Hollywood a choisi de représenter la problématique d'une sexualité connectée, souvent aux dépends de ses acteurs. Attention, le texte qui suit contient de nombreux SPOILERS.

 


Les coïncidences pourraient sembler amusantes si elles ne faisaient pas si évidemment écho à l'humiliation publique que subissent actuellement plusieurs stars hollywoodienne, dont l'épée de Damoclès numérique rode toujours. Un couple sans histoire (Cameron Diaz et Jason Segel), décide de se filmer en train de faire l'amour, histoire de pimenter une vie sexuelle ronronnante et phagocytée par un quotidien envahissant. Suite à une mauvaise manipulation du Cloud par monsieur, la vidéo est inopinément envoyées aux contacts familiaux et professionnels du duo, qui fera dès lors tout pour empêcher que leur petit porno maison ne fasse les gorges chaudes d'Internet et de YouPorn – explicitement cité dans le film.

Il est intéressant de noter comment le scénario décide de présenter la fuite d'une sex tape. Il est ici question d'un banal accident, d'une erreur toute bête, de la méconnaissance des personnages principaux d'une technologie qu'ils utilisent naïvement, voire de manière irresponsable. Si l'on pourra arguer très rationnellement et justement qu'en effet, nombre de nos concitoyens manquent de prudence et de maîtrise des outils informatique et ne s'inquiètent que trop rarement de la collection qui est faite de leur donnée, ce point de vue pose problème. En effet, l'immense majorité des publications de contenu à teneur sexuelle contre la volonté de leurs auteurs n'est pas le fruit d'erreurs. Qu'il s'agisse de revenge porn (réaction d'un ex-conjoint éconduit en quête de vengeance), de phishing (arnaque consistant à pénétrer les données d'un tiers via un mail frauduleux) ou de piratage « traditionnel » ou de candide exhibitionnisme, la publication de pornographie amateur ne relève à peu près jamais de l'erreur de bonne foi, mais résulte presque systématiquement d'une agression.

 

Voilà une représentation bien naïve d'un sujet pourtant récurrent, les stars et autres actrices étant depuis de nombreuses années sujettes à ce type de fuites. Si certaines en ont orchestré la publicité à postériori, quasiment aucune n'a été l'instigatrice de la chose, volontairement ou involontairement. Montrer ainsi le contraire, c'est finalement atténuer de manière assez hypocrite la portée et la dangerosité de ces comportements. En poussant le raisonnement plus avant, c'est aussi déculpabiliser le potentiel voyeur, l'internaute qui ne résistera pas à la tentation de découvrir l'intimité violée de telle ou telle comédienne. Car s'il ne s'agit que de fausse manip, de bêtise et d'inconséquence, quel mal y-a-t-il, finalement à profiter de la faiblesse d'autrui ? La sex tape ou le cliché volé apparait alors aussi facilement consommable dans l'esprit du spectateur qu'un vulgaire gag, qu'une chute embarrassante sur un tapis rouge, qu'un dérapage verbal ou un mauvais jeu de mot.

Il convient également de s'interroger sur les rôles tenus par les deux personnages principaux de Sex Tape. Le représentation du couple formé par Cameron Diaz et Jason Segel n'est pas neutre idéologiquement. elle reproduit ainsi certains clichés pas spécialement progressistes, quant au rôle qui incombe à chacun. Étant entendu que le duo a déjà fait ses preuves dans le très rentable Bad Teacher et que personne ne doute du charme implacable de ce bon vieux Jason, on notera cependant que son personnage de Guy next door n'est pas soumis aux mêmes exigences que celui de Diaz.

 

Athlétique, sexy en diable, si son personnage peut tomber amoureux d'un type somme toute banal, son compagnon lui ne pouvait décemment pas se passer d'un sex symbol. Il n'est pas anodin non plus que la proposition de filmer leurs ébats provienne du personnage féminin, comme si ce type d'initiative ne pouvait décemment provenir que d'une femme, laquelle se soumet avec joie aux stéréotypes d'une certaine forme de sexualisation. Si l'image de la rollergirl juvénile n'est pas des plus désagréables à l'œil (l'auteur de ces lignes en sait quelque chose), voilà un élément supplémentaire qui enferme les caractères dans une représentation datée de la sexualité, où la femme se doit d'aller aux devants des désirs ou fantasmes de son compagnon. D'une certaine façon c'est bien une femme lubrique, instigatrice (et donc coupable) de la situation qui nous est dépeinte.

Plus anecdotique mais pas moins notable, le script réussit le tour de force de nous expliquer qu'un mauvais usage du Cloud est à l'origine de la problématique du film, tout en faisant la publicité béate d'Apple. Nul doute que Jennifer Lawrence, Rihanna, Kirsten Dunst, Kate Upton ainsi que nombre de spectateurs riront jaune après les évènements de ces jours derniers. Mais cet état de fait enfonce encore un peu plus le clou. La technique ne saurait être responsable. Ne blâmez pas Apple. « N'apprenez pas à sécuriser vos données. Mais faisez quand même un peu gaffe à votre copine super canon et ses dévorantes envies de se faire filmer. Et ne commencez pas à nous dire que c'est un fantasme largement plus répandu dans la gent masculine, bande de vilaines féministes intégristes. »

Le regard goguenard que le film porte que le voyeurisme n'est pas sans poser de questions. Ainsi un running gag particulièrement lourd met-il en scène les voisins et amis de nos héros, obsédés à l'idée de pimenter leur vie sexuelle en regardant la vidéo leakée involontairement par le couple. Si l'on pourra s'étonner que des personnages présentés comme unilatéralement sympathiques s'efforcent ainsi de violer l'intimité de leur proche, on tombe littéralement des nues quand le film nous révèle qu'ils sont effectivement parvenus à se rincer l'œil. Mieux encore, le visionnage aura visiblement boosté la libido de ce couple moribond, que Segel et Diaz surprennent finalement en train de copuler. Et la chose d'être présentée sur un ton badin et sympathique, les bons copains félicitant Monsieur pour son membre turgescent et Madame pour ses courbes affolantes.

 

Performance. Voyeurisme. Vol. Excitation. Satisfaction. Autant d'idées charmantes mises en valeur sous couvert de comédie. Il n'est pas ici question de jouer les saintes nitouches, ou de s'offusquer qu'un couple soit représenté pimentant sa vie sexuelle, le problème vient encore une fois de l'origine de cette renaissance sexuelle. À savoir l'exploitation assumée de l'intimité d'autrui, ultimement représentée comme rigolarde et positive. 

La conclusion du film est également sidérante. Avec bonheur, nos héros apprennent qu'en envoyant un simple mail, ils auraient pu faire effacer leur vidéos, tant un site comme YouPorn en reçoit naturellement. Un double mouvement est ici à l'œuvre. Nous apprendre qu'il n'y a vraiment rien de dramatique dans toute cette histoire et que jusqu'au bout de la chaîne menant à la fuite d'une Sex Tape, on ne trouve que des hommes de bonne volonté. Un petit mail et puis s'en va. Nulle vie brisée, pas d'humiliation, seulement une avalanche de bonne volonté. Deuxième volet de cette conclusion, l'idée selon laquelle la fabrication, la publication et le partage de pronographie faite maison serait massive et donc anodine. On en reçoit tellement. Et si finalement, tout cela n'était pas si grave ?

Évidemment, Sex Tape a été écrit, produit, réalisé, bien avant l'actuel scandale qui enflamme le web. Mais la situation et les éléments qu'il décrit existent et excitent les conscience depuis près d'une dizaine d'années. On aurait également tort d'y voir une œuvre programmatique ou consciente de véhiculer une idéologie, tout au plus le métrage est-il une éponge de l'air du temps, reflétant la rémanence de clichés aussi désolants qu'indéboulonnables.

 

On souhaite aux spectateurs de rire de bon cœur devant Sex Tape. On espère qu'il prendront le film pour ce qu'il est, une farce énaurme portée par des comédiens talentueux. On aimerait toutefois qu'ils ne passent pas totalement à côté de ce que ce récit leur propose, de la vision qu'il donne. Peut-être même qu'ils s'agacent un peu de ce portrait de femme irresponsable et lubrique, accolée à un mâle pataud mais innocent, dans un monde ou une sex tape involontaire n'est finalement qu'une blague bien inoffensive.  

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