La Belle et la Bête : chef d'œuvre ou échec ?

Christophe Foltzer | 9 février 2014
Christophe Foltzer | 9 février 2014

Le problème qui se pose d'emblée avec La Belle et la Bête est l'importance de son enjeu économique. En effet, avec pas moins de 35 millions d'euros de budget, le film de Christophe Gans fait figure de pari. Pari pour un cinéma français familial aux ambitions avouées de rivaliser avec le concurrent américain. Pari également pour une certaine idée du film de genre en France qui, s'il est remporté, permettra peut-être de débloquer d'autres projets. Pari enfin pour le réalisateur qui tente là de reproduire le coup du Pacte des loups et de ses 5 millions de spectateurs. 

Faut-il alors lui pardonner son dilettantisme à l'aune de son rôle prépondérant ? Faut-il, au contraire, en faire honnêtement la critique au risque de sacrifier ainsi la perspective d'un cinéma français familial et populaire sans Dany Boon ?

La Belle et la Bête n'est pas un bon film. C'est même un film raté. Plus grave encore : on se demande comment avec tant d'argent et de talents réunis on peut assister à pareil échec. Jadis passionné et enflammé, Christophe Gans est-il à ce point devenu cynique pour nous proposer un spectacle familial aussi creux, aussi faux, aussi bancal et aussi stupide ? On peut légitimement se poser la question lorsque l'on voit des comédiens à ce point malmenés par une direction d'acteur digne d'un court-métrage étudiant.

Qu'on ne vienne pas nous dire que Léa Seydoux est une mauvaise actrice. Bien qu'elle ne soit pas la plus grande des comédiennes, elle a suffisamment fait ses preuves chez Kéchiche pour qu'on ne doute plus de son potentiel. Il y a donc un autre problème. Gans n'a jamais été foncièrement intéressé par les acteurs. Il les préfère icôniques plutôt qu'incarnés, c'est un choix discutable, d'autant plus lorsqu'il s'agit de raconter comme ici une histoire d'amour, humaine, complexe et touchante, donc essentiellement basée sur la composition des acteurs. Et que dire de Vincent Cassel ? Effacé, absent, figé, il n'a pas grande chose à faire ou à jouer et ne dispose  pas (c'est une évidence) de suffisamment d'éléments pour créer et posséder son personnage.

 


 

En fait, le gros souci c'est que La Belle et la Bête est un film né de la frustration. Avec des méchants bien marqués, des gentils aux contours bien propres, des effets spéciaux démesurés pour satisfaire la compulsion onaniste du public geek mais sans aucune conséquence positive sur le récit, et un gros clin d'œil complaisant pour enrober le tout. Comment pourrait-il en être autrement avec une histoire d'amour aussi insipide, sans amour justement où, en substance, on nous dit que pour qu'une femme tombe amoureuse d'un homme, il faut la séquestrer, l'astreindre à des repas à heures fixes, aller jusqu'à presque la violer sur un lac gelé et hop, emballé c'est pesé ? S'il est vrai que le Syndrome de Stockholm fait partie intégrante du mythe de La Belle et la Bête, on ne se rappelle pas qu'une telle misogynie implicite était présente dans les versions de Cocteau et de Disney. A l'évidence, Christophe Gans ne sait pas raconter une histoire d'amour.

On passera rapidement sur les effets spéciaux (le maquillage numérique de Cassel se révèle plus que douteux), sur les apports scénaristiques censés se mettre les enfants dans la poche (les petits chiots « rigolos » dont l'utilité n'est jamais prouvée alors qu'on nous assure mordicus qu'ils sont les meilleurs amis de Belle et qu'ils sont là pour elle dans les moments difficiles), la progression mécanique du récit qui se borne à éviter l'histoire entre Belle et la Bête comme si Gans, conscient, refusait de se confronter à cette romance, ou encore un dernier acte totalement inutile, tout droit sorti d'un jeu vidéo et qui n'est là que pour camoufler la maigreur du reste, l'absence de fond, le hold-up qui s'opère devant nous.

 


 

La Belle et la Bête, n'est pas un film. C'est une coquille vide, sans âme, sans auteur, sans point de vue, et c'est triste à dire. Même si l'on ne s'attendait pas à un chef-d'œuvre, nous voulions que Christophe Gans nous surprenne, que son sens aiguisé du langage cinématographique et sa connaissance encyclopédique du média s'expriment librement, nous explosent au visage. Las, il n'en sera rien. Tout comme Silent Hill est un film d'horreur « graphiquement » conforme à son matériau de base mais qui nie toute velléité de peur, La Belle et la Bête est un conte de fée aux parures esthétiques alléchantes (la direction artistique étant, cela ne fait aucun doute, correcte dans l'ensemble) mais qui ne se révèle être qu'une façade.

Conséquence logique de la crétinisation culturelle de notre pays depuis 20 ans, La Belle et la Bête se retrouve aujourd'hui à défendre un genre qu'il snobe allègrement. Si ce film n'est absolument pas celui que nous aurions voulu pour défendre le cinéma de genre français, il est peut-être celui que nous méritons. Et c'est ça le plus inquiétant.

 


 

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Vous aimerez aussi

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire