Livre : Hollywood moderne, le temps des voyants de Pierre Berthomieu

Nicolas Thys | 11 septembre 2013
Nicolas Thys | 11 septembre 2013

Elle arrive toujours trop tôt mais voici la rentrée. Les vacances sont terminées, les romans de gare oubliés sur la plage ou ailleurs. Les yeux peuvent respirer en attendant le retour des bons films sur les écrans et le cerveau se remettre en marche après la douce langueur estivale. Place désormais à des lectures plus denses et trop lourdes pour tenir dans les bagages. Mais on peut être dense tout en étant récréatif et passionnant. Pour cela rien de tel que Le Temps des voyants paru chez Rouge Profond. Deuxième volume de la somme sur le cinéma hollywoodien signée Pierre Berthomieu, cet ouvrage monumental (3 kilos, 736 pages) et richement illustré arrive après Le Temps des géants tout aussi colossal et qui couvrait la période du cinéma hollywoodien classique.


Quid de l'ouvrage ? Il s'intéresse à la période moderne d'Hollywood. Comme le précédent opus, il débute par une longue introduction de 40 pages dans laquelle l'auteur pose un ancrage philosophique et explique ses intensions théoriques. On y croise, dans un langage clair et lyrique, Hegel sous l'égide duquel il se place, des historiens d'art comme Wölfflin et Panofsky ou des théoriciens modernes d'Hollywood et de son industrie comme David Bordwell. Que les lecteurs allergiques à ce genre de chose de rassurent, même si elle est excellente, cette partie n'est guère indispensable pour entrer dans le vif du sujet et saisir l'importance de sa réflexion et de ses analyses sur le système hollywoodien. Elle peut être passée sans problème et, comme s'il voulait s'en débarrasser une fois pour toute, il n'y revient nullement par la suite.

Le premier point à retenir est qu'il ne se déclare pas historien mais historien des formes. Il ne va donc pas se préoccuper d'être chronologique et d'imbriquer sa réflexion entre des dates fixes et précises mais, au contraire, il va aussi chercher ce qui pouvait être moderne avant les années 1960 (période à laquelle on fait souvent débuter le cinéma moderne), et porter ses analyses jusqu'aux dernières traces de cette modernité dans les années 2000 (alors qu'on est clairement entré dans une autre période). Tout à fait logiquement, les auteurs deviennent bien plus importants que les dates et ni Spielberg, Coppola, Scorsese, De Palma ou Lucas ne se préoccupent de savoir s'ils font du cinéma typé "1970" ou "2000". Deuxième point, l'auteur replace cette modernité dans son contexte et dans le contexte de production hollywoodien dont il semble impossible de se détacher pour parfaire ses analyses esthétiques. Enfin, même si Hollywood prime, il revient sur l'importance de certains cinéastes européens (et les réponses hollywoodiennes) sur les formes modernes : Antonioni ou Visconti mais aussi Bergman ou Godard par exemple, et il insiste sur l'idée que les réalisateurs sur lesquels il va se concentrer ont souvent été abreuvés par les formes expérimentales de personnalités aussi peu connues que primordiales que sont Roman Kroitor ou Arthur Lipsett.

Certains objecteront qu'un ouvrage sur la modernité américaine au cinéma existe déjà, signé Jean-Baptiste Thoret : Le cinéma américain des années 1970 paru aux édition des Cahiers du cinéma. L'ouvrage de Pierre Berthomieu en est parfois proche et parfois opposé mais surtout les deux livres sont parfaitement complémentaires et aussi nécessaires l'un que l'autre. Le Temps des voyants va plus loin et dans une autre direction que l'ouvrage de Thoret. Toute objectivité est impossible, des choix sont nécessaires et les réalisateurs étudiés dépendent aussi des goûts des deux auteurs qui, s'ils se rencontrent parfois, vont dans des directions différentes. Ceux qui s'attendent à une répétition de ce qu'on lit habituellement autour du "Nouvel Hollywood" seront déçus. Si Arthur Penn, Alan J. Pakula ou Sam Peckinpah sont régulièrement cités, Don Siegel est d'abord présent par rapport à Clint Eastwood mais ses Body Snatchers reste dans l'ombre, Monte Hellman est oublié comme John Cassavetes ou Woody Allen, l'apport de Corman est négligé, tout comme Easy Rider ou Cinq pièces faciles tout juste cités, Milos Forman est absent à l'exception de la mention de Visions of eight, court-métrages auquel il a participé, Electra glide in blue n'existe pas, M.A.S.H peine à faire surface et Michael Winner, Charles Bronson ou des films comme Un tueur dans la foule figurent sur le banc de touche.

Ces absences ne sont pourtant pas des manques mais des choix en accord avec l'esprit du livre et qu'on comprend en avançant dans la lecture de l'ouvrage qui propose une autre vision de la modernité auquel nous sommes moins habitués. On reste d'abord avec Pierre Berthomieu dans le canon hollywoodien et l'ouvrage commence par des études approfondies du cinéma d'Elia Kazan et d'Otto Preminger (qui offre un beau mais court chapitre sur Saul Bass et ses génériques), de Blake Edwards et Richard Quine, tous à cheval sur classicisme et modernité. Parmi les cinéastes de référence, Pierre Berthomieu poursuit ses analyses, déjà passionnantes dans Le Temps des géants, sur Alfred Hitchcock. Ceci sera mis en parallèle avec des analyses précises et importantes, car elles n'ont jamais été réalisées ainsi, des films de Stanley Kubrick, John Frankenheimer, Sydney Pollack, Robert Mulligan ou Clint Eastwood mais surtout de Brian de Palma, Francis Ford Coppola, Steven Spielberg, Georges Lucas et Martin Scorsese et Terrence Malick. Les amateurs de Star Wars et Indiana Jones et ceux qui attendent une reconnaissance véritable de ces cinéastes adulés mais sur lesquels on reste souvent en surface seront aux anges. L'auteur a également le mérite de revenir sur certains réalisateurs anglais importants comme Jack Clayton, Tony Richardson, Richard Lester (très beau passage sur Superman III) ou David Lean dont l'influence formelle est manifeste, de remettre au goût du jour des réalisateurs méconnus comme John Byrum, de ne pas oublier l'importance des formes musicales ou du cinéma d'animation (même si celles-ci se limitent trop à Walt Disney) et de s'attarder sur certains éléments comme l'apport et la démarcation par rapport aux formes télévisuelles et la fin d'une certaine censure avec l'arrivée du sexe et de la violence à l'écran.


L'ensemble, malgré quelques coquilles, est d'une grande limpidité et d'une clarté qui le rend abordable par tous les cinéphiles qui souhaitaient un ouvrage un peu plus pointu que ce qu'on trouve habituellement dans le commerce sur le sujet. Ceux qui connaissent les ouvrages publiés chez Rouge profond, savent le sérieux de la maison d'édition et ne seront pas déçus. Seul gros manque à corriger : si on a un index des titres de films, on aurait adoré un index des noms de personnes citées dans l'ouvrage. A signaler, enfin, qu'on attend impatiemment le troisième volume : Le Temps des mutants, prévu d'ici la fin de l'année. On se réjouit d'avance de lire des pages où devraient figurer d'aussi belles analyses des œuvres de Joe Dante, Robert Zemeckis, M. Night Shyamalan, Bryan Singer, Joe Wright, Oliver Stone, James Cameron, Michael Mann, John Carpenter, David Fincher, les Frères Wachowski, Christopher Nolan, Ron Howard et d'autres...


 

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