Oscar 2012 : cachez cette crise que je ne saurais voir

Simon Riaux | 27 février 2012
Simon Riaux | 27 février 2012

The Artist a été sacré il y a quelques heures sur la scène de l'ex-Kodak Theater. Le cinéma français a rappelé avec force talent et sans un mot de trop que lui aussi pouvait prétendre à l'universel, et sans dépenser le P.I.B d'une dictature ouverte au tourisme ministériel. Il y a là de quoi mettre de côté son cynisme, planquer sous le tapis notre anti-américanisme puritain, et le temps d'un film, laisser un doux chauvinisme nous bercer tel un bain chaud. Pourtant, à bien y regarder, les Oscar 2012 furent à plus d'un titre révélateur d'une crise sans précédent du cinéma américain, sinon mondial.

À première vue, nos esprits bouillonnants de méta-critiques dopés au méta-œuvres de cinéastes méticuleux devraient nous pousser à nous esbaudir, et pourtant, cette célébration du cinoche bien de chez nous tenait plus du baroud d'honneur qu'autre chose. On s'était ému de la chute de la maison Kodak, nous ne voulions pas la croire annonciatrice d'un affaissement généralisé. Hugo Cabret et The Artist auront donc mis tout le monde d'accord, du haut de leur 5 statuettes chacun. Deux films presque aussi français l'un que l'autre pourrait-on dire, les frenchies d'Hazanavicius s'étant invité sur les plateaux historiques d'Hollywood pour lui rendre grâce, tandis que Martin Scorsese tournait un film pèlerinage, destiné à l'édification des masses pas encore cinéphiles, à la gloire de Méliès.

 


 

Ni l'un ni l'autre ne se veulent les Choristes d'une nostalgie bon teint, mais leur sanctification subite a indubitablement un parfum suspect, quelques semaines après l'arrestation controversée de Kim Schmitz et la fermeture manu militari de son site Megaupload. Tandis que la colère monte contre les tentatives plus ou moins discrètes des gouvernements occidentaux de rogner l'espace de liberté et de partage pourvu par Internet, tandis que l'année 2012 s'annonce comme un marathon de blockbusters sans précédent, tandis que le critique est sommé de se soumettre au diktats des plans de communication, Hollywood a été très clair. C'était mieux avant. Le cinéma bonne gens, ne vous appartient ni ne sera vôtre. Peu importe que les scènes de liesse populaire à la sortie des salles, que reconstitue avec poésie The Artist, ne soient plus qu'un âge d'or révolu. L'industrie nous l'a asséné avec une éclatante clarté, alors que téléchargement sauvage, désertion des salles, abêtissement des foules et marketing écœurant croissent de concert, peu importe que vous regardiez le cinéma, car lui, se regarde très bien tout seul.

Non pas que Hugo Cabret et The Artist soient des œuvres indignes, au contraire, mais la déférence de l'establishment pour des travaux qu'elle aurait jadis traitée avec une condescendance polie traduit combien le système atteint ses limites, combien ses acteurs sont désemparés. L'Académie a-t-elle récompensé des œuvres et leurs auteurs, ou la parenthèse enchantée qu'elle voudrait croire extensible à l'infini ? Qu'elles étaient belles nos stars, qu'il était docile le public, ah la belle époque où trois pékins déguisés en homards suffisaient à fasciner une salle comble... L'institution admire The Artist sans le comprendre, honore Hugo Cabret sans saisir son élan vital. Elle les récompense et fantasme de figer ainsi un âge d'or définitivement révolu, et semble une fois encore s'interdire de regarder en face la révolution en cours. Hollywood n'a pas besoin de scier la branche sur laquelle elle s'est endormie, elle rompra sous le poids d'une carcasse empesée de certitudes.

Toutefois, ce n'est pas Écran Large qui va bouder son plaisir, nous avons suffisamment encouragé et soutenu les deux grand gagnants (enfin pour Hugo Cabret la rédac est quand même plus partagée) de la soirée pour pousser une palanquée de hourras, et nous réjouir qu'ils fassent le bonheur de ceux qui les visionneront à cette occasion. La fête est trop belle pour ne pas danser, même si c'est sur une tombe.

 

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