L'Étrange Festival : Compte-rendu

Patrick Antona | 14 septembre 2006
Patrick Antona | 14 septembre 2006

Pendant que d'aucuns se sont prélassés sur les planches de Deauville et que d'autres ont écumé le comptoir du Harry's Bar de Venise, certains chroniqueurs d'Écran Large ont préféré couvrir la 13ème édition de l'Étrange Festival, délocalisée cette fois sur les Grands Boulevards de Paris, entre le Rex et le Cinéma du Monde. Bien leur en a pris, car entre avant-premières luxueuses et re-diffusions de classiques en copie neuve, cette cuvée 2006 est une des meilleures cuvées de cette manifestation qui atteint ainsi le cap de son adolescence.

 

 

Dans la case des nouveautés, l'Étrange Festival a débuté par une surprise de taille, Takashi Miike faisant dans le film pour enfants avec The Great Yokai War, remake barré (et oui on ne se refait pas !) du classique japonais Démons contre Fantômes diffusé l'année dernière. Même si Miike n'arrive pas à renouer avec la poésie qui nimbait le film original, le spectacle est visuellement somptueux (avec une succession d'effets numériques et images par images à gogo) et le message prévenant des dangers de l'industrialisation à outrance et du militarisme arrive à passer comme une lettre à la poste.

 

 

Par la suite, la sélection des avants-premières a fait preuve d'un éclestisme forcené, alternant bonnes et mauvaises surprises. Pour commencer, prenons la mauvaise: Re-Cycle, le dernier opus des frères Pang, ceux-là même qui avaient plutôt bien débuté leur carrière avec Bangkok Dangerous et The Eye, avant que la suite ne déçoive grandement. Le titre ne ment pas, les frères Pang recyclent tout ce qui fait le succès (et la malédiction) du cinéma fantastique de ces dernières années, dans une trame à la croisée de Silent Hill et de Avalon, avec un certain sens du visuel qui donne l'impression que le film va tenir la route. Avant la faute de goût qui ruine alors les prétentions des cinéastes, le récit pronant alors un flagrant message anti-avortement des plus malsains (passons sur les scènes avec les fœtus écrasés) qui semble peut être destiner à satisfaire une certaine frange pro-life de leur public (leurs futurs producteurs américains ?). De plus , les frères thaïlandais se défendent avec véhémence d'avoir émis un tel pamphlet (près de la moitié du film quand même !), la question que l'on est en droit de se poser : les frères Pang nous prennent-ils pour des congs (NDR: désolé pour le jeu de mots facile ...)

 

Heureusement, la suite permis d'apprécier des œuvres certes toujours dérangeantes, mais un un peu mieux pensées. Le scandinave Next Door, thriller urbain sulfureux, permet au jeune réalisateur Pål Sletaune de jouer avec talent avec les nerfs des spectateurs, même si les plus aguerris auront anticipé le twist final avec deux longueurs d'avance. La réussite formelle du film réside surtout dans son casting féminin, en particulier la révélation d'une troublante jeune actrice, Julia Schacht, espèce de lolita version hardcore. Dans le genre bien particulier du vrai-faux "rockumentary", Tom & Barry, Frères de Sang (Brothers of the Head en VO) avec ses apprentis rockstars siamois en plein boum punk des années 70, saura séduire par son approche frontale et satirique. Film à part sur laquelle plane l'ombre de Ken Russell, présent d'ailleurs au casting, Tom & Barry, Frères de Sang se pare d'une bande originale excellente et d'acteurs étonnants de naturel.

 

Avec la diffusion du segment Imprint de l'anthologie Masters of Horror, Takashi Miike démontre qu'il est un des meilleurs cinéastes lorsqu'il s'agit derendre attractive la peur et la répulsion. L'épisode a d'ailleurs été interdit de diffusion aux USA, choquant les exécutifs de Showtime ! L'expérimental Begotten d'E. Elias Merhige (L'Ombre du Vampire) donne l'impression de se retrouver dans un pur cauchemar , visuellement abouti et dérangeant, mais dont le sens demeure abscons, mais bon, puisqu' on vous dit que c'est expérimental !

 



La véritable bonne surprise vient une fois de plus d'outre-Manche avec Severance de Christopher Smith, petit bijou du genre survival dôté d'un humour vachard revigorant, et qui confirme l'excellente forme des réalisateurs anglais ayant renoué avec la bonne tradition du cinéma d'horreur, évitant le piège de la gaudriole ou du second degré à outrance. Une critique complète sera bientôt disponible pour ce qui demeure un des évènements du festival, présenté d'ailleurs par son sympathique réalisateur, déjà auteur du réussi Creep il y a de celà deux ans.

 

 

Autre pays à se manifester par sa vitalité culturelle, le Grosland était représenté par son dernier fleuron, le surréaliste Avida des duéttistes Benoît Delépine et Gustave de Kervern, nouvel ovni filmique en noir & blanc où se bousculent de nombreuses guest stars de renom (Albert Dupontel, Jean-Claude Carrière, Sanseverino, Fernando Arrabal, Claude Chabrol) et qui semble échapper à toute forme de catégorisation. Plus abouti visuellement et rutilant au niveau des thèmes sous-jacents abordés, le psychédélique La Montagne sacrée d'Alejandro Jodorowsky, même si il accuse un look seventies un peu surrané (le film datant de 1973), n'en demeure pas moins une expérience unique, qui peut agacer et émouvoir tout à la fois, mais qui ne laisse pas indifférent. Une ressortie cinéma est d'ailleurs prévue, vous savez ce qui vous reste à faire.

 

 

 

Film de clôture, The Hawk is dying de Julian Goldberger utilise à nouveau le formidable potentiel de Paul Giamatti, l'acteur qui sauve La Jeune fille de l'eau (NDR: OK j'arrête les jeux de mots foireux), plus que crédible en vendeur auto allant au bout de son obsession: apprivoiser un faucon. Récit intriguant et prenant son temps (peut être un peu trop), The Hawk is dying fait partie de cette nouvelle production américaine qui a des choses à dire sur une population en recherche d'un nouvel idéal de vie. À noter, en préambule de la soirée de clôture, l'émouvant hommage qui a été rendu par les organisateurs de l'Étrange Festival à Remy Belvaux, co-auteur du mythique C'est arrivé près de chez vous, tragiquement disparu le 7 septembre 2006.

 

 


 


Véritable section avant-première à elle seule, l'hommage au réalisateur japonais Sono Sion, représentant d'une nouvelle vague qui n'hésite pas à s'attaquer à des sujets dérangeants, a permis de découvrir avec bonheur quatre de ses longs-métrages sur grand écran, alors que seuls les imports DVD permettaient jusqu'alors d'apprécier son talent. Artiste complet, poète, écrivain, compositeur, créateur du mouvement Tôkyô GaGaGa, club surréaliste à la mode japonaise, Sono Sion, présent à Paris, donne l'image d'un post-adolescent (pourtant âgé de 45 ans !) affable et disponible, n'hésitant pas à inviter les spectateurs à boire un verre après les projections pour continuer le débat suscité par ses films.

 

 

Si la scène d'ouverture a fait la renommée du film et a intronisé son réalisateur comme nouveau perturbateur de la scène asiatique, Suicide club garde sa force de virulant pamphlet contre le consumérisme et le formatage des consciences nipponnes, émaillées de séquences horrifiques du meilleur effet, où l'humour n'est pas absent. Ce qui ne l'empêche en rien de délivrer au final un message d'espoir en ce qui concerne un monde futur, géré selon de nouvelles règles. Utilisant des personnages qui auraient pu être du casting de Suicide club, Requiem pour Noriko, tout en exploitant certains des thèmes évoqués dans le premier film, se révèle être plus dérangeant. En suivant la traque désespérée d'un père à la recherche de ses deux filles, tombées sous la coupe de la névrosée Kumiko (la bombe asiatique Tsugumi, actrice à suivre), Sono Sion pose le constat d'une société japonaise où même les structures familiales sont complètement ébranlées. Utilisant de manière brillantissime une narration fragmentée, racontée à plusieurs voix, Sono Sion démontre qu'il n'a pas besoin d'effets-chocs pour tenir le spectateur sous tension. Ce qui n'est absolument pas le crédo de Strange circus, véritable catalogue de fantasmes où se télescopent scènes de sexe (jusqu'alors absent des précédents films) avec viol et inceste, vision baroque et fellinienne, réflexion sur la création et la féminité, fascinant au premier abord et terriblement roublard quand on y réfléchit après coup. Ultra-référentiel en diable (sont cités pelle-mêle La Bête aveugle de Yasuzo Masumura, l'animé Midori, Freaks de Tod Browning et même All that jazz de Bob Fosse), le film souffre d'une dernière partie qui aurait mérité d'être plus concise mais révèle au public occidental un casting féminin de haute volée, avec Masumi Miyazaki et la débutante Rie Kuwana, toutes les deux véritablement "martyrisées". Plus anecdotique, le drôlatique Comme dans un rêve n'en est pas moins inintéressant, relatant les affres d'un comédien de bas niveau confronté à une maladie vénérienne et au constat amer de la vacuité de sa vie. Avec ce film intimiste, Sono montre une autre facette de son talent, à la limite du cinéma-vérité et de la farce grotesque, sans oublier l'inévitable tacle qu'il fait à la société japonaise.

 

L'édition 2006 de l'Etrange Festival s'est offert aussi deux cartes blanches avec des invités de renom, le réalisateur-scénariste Paul Schrader (désolé pour les fans, pas d'interview) et la chanteuse Diamanda Galàs. Paul Schrader a ouvert sa carte blanche qu'il a spécialement préparé avec les promoteurs du Festival avec Lonesome cowboys d'Andy Warhol, pur produit de la « Factory » des années 60, qui fait un peu daté aujourd'hui. Par contre, le moyen-métrage de Mishima, Yukoku, à l'histoire terriblement prophétique, lui, n'a rien perdu de sa force. Une œuvre rare à découvrir et à préserver car la famille du défunt écrivain tente de faire disparaître les copies de son seul essai cinéma. En introduction de Yakuza de Sidney Pollack, Paul Schrader revint sur la genèse du film, écrit en collaboration avec son film, regrettant sur le côté mi-figue mi-raisin du résultat qui ne le convainquit vraiment jamais.

 

Diamanda Galàs, dont les cinéphiles ont sûrement entendus les vocalises sur les bandes originales du Dracula de Francis Ford Coppola ou du Maître des Illusions de Clive Barker, ne s'est aucunement départie d'une tendance à promouvoir des films centrés sur les déviances, la souffrance et l'amour. Elle a ainsi tenu à présenter, se fendant toujours d'un laïus rédigé avant coup, les classiques immortelles que sont Sœurs de sang, Les Yeux sans visage (précédé de l'éprouvant documentaire The Act of seeing with one's own eyes, un choc pour certains !), Persona ou encore Salo de Pier Paolo Pasolini. Avec ce choix tout à fait en phase avec le style de l'Étrange Festival, Diamanda Galàs termina sa virée parisienne en donnant un récital au Théâtre du Gymnase.

 

 

 

Autre thema de cette année, la rétrospective Dalicinéma tentait de donner un aperçu des œuvres sur lequel le peintre Salvador Dali avait posé son empreinte, virtuelle ou effective. Entre son travail sur la direction artistique de La Maison du Dr. Edwardes et les manifestes surréalistes Un Chien andalou et L'Âge d'or, l'Étrange Festival permet de découvrir le film d'archives Cinéma Dali, compilation extrêmement fournie de l'artiste se mettant en scène lui-même, ou de voir l'inédit Babaouo, d'après un scénario original de Dali. Mais la pépite de cet hommage réside dans le court-métrage d'animation Destino, initialement conçu en 1946 par les studios Walt Disney, et achevé en 2003, qui est une véritable plongée onirique et enivrante dans le monde des "montres molles" et autres phantasmagories sorties du crâne du catalan le plus célèbre au monde.

 

 

La thématique Redneck, dévolue à la représentation des bouseux américains par un certain cinéma américain, permit de replonger avec bonheur dans le genre exploitation. Si Le Crocodile de la mort de Tobe Hooper ou encore Nuits de cauchemar de Kevin Connor demeurent parmi les meilleurs peintures de tarés issus du fin fond de l'Amérique, évoquant sous différents aspects l'original Massacre à la tronçonneuse, Russ Meyer était aussi de la partie avec Le Désir dans les tripes (Mudhoney en VO), savant mélange de nudie et de drame naturaliste, qui démontre que sexualité refoulée et obscurantisme religieux demeurent les mamelles du sud profond, mais bon sang, quelles mamelles ! Autre film qui est une sacrée re-découverte, Carnage (Prime Cut en VO) de Michael Ritchie, le même qui réalisa Golden Child en 1986 !, nous montre une nouvelle version de l'histoire du rat des villes et du rat des champs, avec force mitraillages et bourre-piffes entre Lee Marvin et Gene Hackman, auréolé de la présence dénudée de la débutante Sissy Spacek, quatre avant Carrie. Un petit bijou d'humour noir féroce !

 

 

 


Dans le rayon « exploitation », une rétrospective dédiée au japonais Norifumi Suzuki, maître du pinku (film érotique) à tendance anti-cléricale ou d'action, fût ce qu'on peut appeller une forme d'apothéose. Pouvoir apprécier en copie neuve des films qui font habituellement les délices de séances DVD est un plaisir incomparable.Si on peut passer rapidement sur Shaolin Karaté, bien loin de ces délires érotiques de l'auteur, mais qui sert la soupe toutefois avec génie à un Sonny Chiba survolté, le tout enrobé d'une forme de défense des valeurs martiales japonaises un peu limite mais assez jouissive, le reste des films programmés permit aux spectateurs de se faire une bien meilleure idée sur Norifumi Suzuki.

 

 

Chef d'œuvre incomparable, le flamboyant Couvent de la bête sacrée, véritable brûlot anti-chrétien partisan, demeure un des must du film de nonnes, auréolé de la présence de la sulfureuse Yumi Takigawa (qui se désolidarisera de Suzuki par la suite), traversé de fulgurances symboliques et érotiques du meilleur effet. Plus commerciaux mais tout aussi jouissifs,Sexe & Furie (Furyô anego den : Inoshika Ochô) et Le Pensionnat des jeunes filles perverses (Kyôfu joshikôkô : bôkô rinchi kyôshitsu) sont les parfaits prototypes de ce qu'était le cinéma de quartier au Japon au début des années 70.


Le premier film, premier épisode d'une série dont la suite sera réalisée par Teruo Ishii, est un pur mélange entre film de vengeance (vous avez dit Kill Bill ?) et érotique, se passant dans le Japon en pleine mutation du début du XX° siècle, où l'icônique Reiko Ike, une des reines du cinéma pinku, finira par affronter ses bourreaux sabre à la main et poitrine dénudée. Le second, toujours avec Reiko Ike mais assistée cette fois-ci d'une autre star des films adultes de la Toei, la sculpturale Miki Sugimoto (immortalisée icône sado-maso dans Les Menottes rouges), illustre la lutte acharnée et sanglante que se livrent deux clans féminins au sein d'un lycée. Hautement subversif (les représentants de la classe dirigeante japonaise en prennent pour leur grade), terriblement pervers (les tortures que s'infligent les jeunes filles en socquettes blanches), Le Pensionnat des jeunes filles perverses (merci à Gilles Boulenger pour ce titre évocateur) remplit à merveille son contrat en tant que paragon de la surenchère dont est friand son réalisateur, tout en étant quelque part une ode à une certaine forme de féminisme (la symbolique du sexe faible usant de son corps comme une arme).

 

Dernier incunable de la série dédiée à Norifumi Suzuki, Vices et sévices (Dabide no hoshi: bishoujo-gari) remporte de loin la palme de film le plus extrême de sa filmographie, avec les aventures criminelles d'un espèce de Patrick Bateman japonais, rejeton issu d'un viol qui va séquestrer, abuser et torturer de jeunes femmes, tout en vouant un culte morbide à Adolf Hitler ! Véritable manifeste de violence graphique et de pure mysoginie, et dôté d'une esthétique lorgnant vers le roman-photo, Vices et sévices est un digne représentant d'un cinéma comme on n'en ferait plus. Heureusement qu'il y a L'Étrange Festival pour pouvoir découvrir avec délectation de tels monuments de mauvais goût sur grand écran.

 

 

 

 

Vivement l'année prochaine, avec le retour programmé au Forum des images, pour pouvoir s'en payer une nouvelle bonne tranche de cinéma alternatif et barré comme on l'aime.

Nos remerciements à Gilles Boulenger , Frédéric Temps et Sacha Brasseur pour leur disponibilité et attention tout au long du festival.

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