Nightmare Alley : le bide au box-office du film noir de Guillermo del Toro se confirme

Mathieu Lapon | 5 février 2022
Mathieu Lapon | 5 février 2022

Sorti le 19 janvier 2022 en France, Nightmare Alley de Guillermo del Toro est un joli flop au box-office mondial, et ce malgré son gros casting. 

Quand le réalisateur Guillermo del Toro et les acteurs Bradley Cooper et Cate Blanchett s'unissent pour un film noir à 60 millions de dollars sur les forains, la manipulation mentale et la nature monstrueuse de l'Homme, qu'est-ce que ça donne ? Un bon gros flop financier nommé Nightmare Alley. Sorti le 17 décembre 2021 aux États-Unis et le 19 janvier 2022 en France, ce thriller sombre adapté du roman Le Charlatan est arrivé au mauvais endroit, au mauvais moment.

Car à l'heure de la post-pandémie, la demi-mesure n'est pas de mise. Soit l'événement cinématographique est suffisamment fort pour attirer le public en salles (un pouvoir que Marvel et autres détenteurs à grosses franchises possèdent), soit le film est condamné au néant. Nightmare Alley n'ayant même pas le luxe d'être une petite production, son bide au box-office, dorénavant confirmé, est une succession de mauvaises circonstances et de choix possiblement douteux, qui méritent qu'on regarde comment il en est arrivé là.

 

 

Origine & résultat cauchemardesque

Nightmare Alley est un vieux projet de Del Toro. Sous les conseils de son acteur fétiche, Ron Perlman (qui joue aussi dans le film), le réalisateur s'en va lire Le Charlatan et voir le film de 1947, et la mayonnaise prend instantanément avec cet univers. Convaincu qu'il doit délivrer son adaptation cinématographique de l'œuvre, il va directement demandeur au détenteur des droits : 20th Century Fox.

Le studio est emballé par la proposition de Del Toro et lui donnera carte blanche, comme il l'a expliqué à L'Écran Fantastique. Sauf que, comme nous sommes en 2017 au moment de ce pré-développement, le rachat de la Fox par Disney tombe comme un marteau sur une enclume, et case irrémédiablement Nightmare Alley comme ces objets cinématographiques un peu bâtards, sur lequel on ne voit pas Mickey miser grand-chose.

 

Nightmare Alley : photo, Willem Dafoe, Bradley CooperLe Bouffon Vert et Rocket Raccoon tentant vainement de fuir Disney

 

Et quand vient le tournage du film, en 2020, la cata ne fait que s'aggraver. La pandémie de Covid-19 s'abat sur la production, qui doit se mettre en arrêt pour six mois. N'ayant terminé qu'à moitié son film, le travail de Del Toro est encore conséquent, à la reprise. Finalement, Nightmare Alley a presque mis deux ans à se faire, et le budget du film (hors promo) s'élève à 60 millions de dollars (un budget sans doute plus gros que prévu, justement à cause des reports causés par la Covid).

Puis il y a eu le coup de grâce, avec une sortie américaine fixée la même semaine que... Spider-Man : No Way Home, la colossale collision des trois sagas cinématographiques de l'Araignée, boostée aux stéroïdes marvelliennes (1,7 milliard au box-office mondial). Le Tisseur n'aura définitivement pas laissé une petite place à Nightmare Alley, qui n'aura cumulé que 23 millions de dollars au box-office mondial (et 240 000 entrées en France). Le film aurait-il été sacrifié par Disney ? Impossible à dire, mais cette cocasserie du planning renforce un peu la théorie.

On pourrait aussi penser que le studio ne s'attendait pas à un monopole du box-office aussi phénoménal de la part de Spider-Man, à cause de la pandémie. Ou alors que les publics de No Way Home et de Nightmare Alley étaient trop distincts pour que leur sortie simultanée soit un risque pour l'un et l'autre. Ou les deux. Quoi qu'il en soit, le perdant de la manœuvre restera bel et bien le projet de Del Toro. Mais d'autres facteurs de cet échec transparaissent, derrière ces mauvais coups du sort.

 

Nightmare Alley : photoRédacteur, analyste mais aussi mentaliste chez EL

 

Condamné depuis le début ?

Parce que Nightmare Alley, ce n'est pas juste un film qui dénote dans le paysage cinématographique actuel (surtout en ces temps pandémiques), mais un film qui dénote avec le style habituel de Del Toro. Le réalisateur a un goût certain pour mettre en scène des créatures, si ce n'est des monstres à l'écran. Du plus diabolique (Hellboy) au plus tendre (La Forme de l'eau), en passant par le plus violent (Pacific Rim), ce sont des traits inhérents à son cinéma, qui baigne constamment dans une aura fantastique.

Nightmare Alley abandonne tout cela. Du moins, dans la forme. Del Toro traite ici la monstruosité sous un tout nouveau prisme, de manière implicite, en cherchant la noirceur de l'être humain. En découle un film avec une imagerie moins féérique, moins magique, qui présente de manière bien différente de ce qu'on a connu du réalisateur. Bref, ce n'est pas un produit qui, au premier coup d'œil, s'identifie comme "du Del Toro". Et ça, c'est déjà une petite complication pour fidéliser la clientèle.

 

Nightmare Alley : photoCe qui ne l'empêche pas d'être visuellement magnifique

 

Mais les choses ne peuvent que se corser quand le matériel promotionnel mis en lumière est orienté vers quelque chose de plus "adulte". Entre ça et le genre "noir" très prononcé, plus vraiment au goût du jour, le film a pu un peu s'aliéner l'intérêt du grand public, préférant l'accessibilité d'un bon blockbuster traditionnel.

Finalement, tous ces éléments déconcertants, qui sont pourtant le fruit de partis pris mûrement réfléchis, ne sont pas favorables à la captation d'un public-cible fort. Et même de grosses têtes d'affiche comme Cate Blanchett et Bradley Cooper (et Willem Dafoe, dans la mesure où le public peut l'identifier au Bouffon Vert, revenu dans No Way Home) ne peuvent contrebalancer de tels désavantages.

 

Nightmare Alley : photo, Cate BlanchettGaladriel, Irina, Hela... rien ne peut empêcher le naufrage

 

L'allée sombre des "moyennes productions"

Avec tous les boulets qu'il traînait au pied (post-pandémie, difficulté à trouver son public, No Way Home faisant de l'ombre, film adulte...), on aurait pu croire que Nightmare Alley avait anticipé la galère, en ayant une distribution tempérée. Autant dire qu'on en est loin, quand on constate les chiffres.

Alors qu'il n'a coûté "que" 60 millions de dollars (le plaçant comme une "production moyenne" dans les canons hollywoodiens), le film a connu une grosse diffusion nord-américaine (environ 2100 salles) dès le début de son exploitation. Etrangement, le film n'a pas eu le droit à une "sortie limitée" (ce qui est souvent le cas pour les films du type, surtout en amont des Oscars) pour se lancer et ensuite agrandir son parterre de salles pour éviter une très grosse concurrence (à l'image de La Forme de l'eau du même Del Toro, ayant démarré dans une quarantaine de salles avant d'atteindre les 2300 salles au bout de 10 semaines pour éviter d'affronter de plein fouet Star Wars : Les Derniers Jedi et Jumanji : Bienvenue dans la jungle). 

Ici, on peut donc dire que le choix était très couillu. Trop même vu l'incapacité du film à percer. D'ailleurs même Pacific Rim, bien plus blobckbusteresque et tout public, avait à peine moitié plus de salles à sa disposition lors de son démarrage. Quant à No Way Home, il n'en avait que le double, alors que son ambition financière est pourtant à des années-lumière de Nightmare Alley.

 

Nightmare Alley : photo, Bradley CooperLa prédiction très lucide des investisseurs

 

Cet investissement un peu démesuré donne l'impression que les studios ont eu les yeux plus gros que le ventre. Auraient-ils pu surévaluer la capacité de Guillermo del Toro à attirer les foules ? Après tout, comme dit plus haut, le réalisateur avait eu carte blanche pour développer son film noir comme il l'entendait.

C'est peut-être le cas, en plus d'une volonté de ne pas froisser un réalisateur de renom, qui puise dans une marque pour ainsi dire abandonnée (alors qu'une franchise à succès aurait irrémédiablement mis les studios sur leurs gardes). Quoi qu'il en soit, ce "laisser-aller" n'est pas sans rappeler un autre naufrage très similaire (et très proche en date de Nightmare Alley) : West Side Story de Steven Spielberg.

 

West Side Story : Photo Ariana DeBoseDanse de la défaite commune

 

Le remake de Spielberg a certes coûté plus cher (100 millions), mais son parcours a été pour le moins similaire. Production parasitée ; genre du film pas facilement vendeur (une comédie musicale à l'ancienne de 2h40) ; réalisateur faisant un peu ce qu'il veut, comme il veut, pour finir par voir son film se crasher avec 60 millions de dollars de revenus mondiaux (et 563 000 entrées en France). Bref, dans un marché aussi bondé de blockbusters et aussi encombré par les affres de la post-pandémie, avoir un grand nom ne suffit plus.

Il faut créer l'événement avec autre chose, et West Side Story et Nightmare Alley n'en avaient absolument pas l'intention. Entre le monde des petites productions et celui des blockbusters super-millionnaires, ils sont enfermés dans la petite bulle de leurs auteurs, résistant fébrilement à un appel auquel leurs collègues ont déjà cédé : le streaming.

 

Nightmare Alley : photo, Bradley CooperNon au streaming

 

Un phénomène qui a commencé à se répandre avec Martin Scorsese (pour The Irishman sur Netflix et le futur Killers of the Flower Moon sur Apple TV+), David Fincher (pour Mank et le futur The Killer sur Netflix) et les frères Coen (pour La Ballade de Buster Scruggs sur Netflix, et Joel Coen en solo pour The Tragedy of Macbeth sur Apple TV+).

Si ces colosses du cinéma ont renoncé à la mystique des salles obscures, c'est en réalisant que leurs films auraient de bien meilleures chances de trouver leur public en se plaçant directement sur leurs écrans, dans un catalogue auquel ils sont déjà abonnés, plutôt que de vainement forcer le passage à des blockbusters, qui les invisibiliseront quoi qu'il arrive. Et l'échec de Nightmare Alley en salles tend à donner un peu plus raison à ce constat, pas bien joyeux pour les films d'auteur à gros budget. De là à avancer que le Mexicain l'avait anticipé en se lançant dans la production de son Pinocchio avec Netflix, il n'y a qu'un pas.

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commentaires
LeRoiBoo
07/02/2022 à 21:01

Le film était sympa, mais il faut l'avouer trop long et lent au début. Limite il ne se passe rien.
Ensuite c'est bien ou pas, tu sais tout ce qu'il va arriver, mais tu ne sais pas comment.

Absolument pas mérité comme bide, mais le timing n'était pas bon tout simplement.

Par contre, je suis le seul dès la première image a me dire que ouais put*** Bradley Cooper ferait un excellent Indiana Jones

Marc
07/02/2022 à 20:57

@Sana53

Mon avis sur Nightmare Alley

Guillermo Del Toro s'inspire du Charlatans de 1947 l'histoire d'une crapule Stanton laissant pour mort son père part changer de vie, il croise un cirque des spectacles de Freaks encore une inspiration pour ce film. Santon rencontre et voit en Pete un mentor qui lui apprend les ficelles de la télépathie . Avec Molly il part faire son spectacle d'illusions dans le grand monde .
Une descente en enfer d'une crapule assoiffés d'argent de puissance est un manipulateur va rencontrer celle qui va le trahire et l'envoyer la ou d'il vient dans le caniveau de sa d'échéance .
Il retournera au Cirque une famille qui la recueillis et deviendra le Freak du Cirque.
Guillermo Del Toro est brillant par sa mise en scène mais manque d'effet visuel ce film est trop long dans la filmographie je dirai que c'est un film mineur.

Marc
07/02/2022 à 20:35

@Simon

On n'a jamais observé aucun lien entre qualité d'un film et box-office. Ok c'est la blague du soir ;))

J'ai hate de lire votre critique sur Maigret avc notre Gégé Nationale de Patrice Leconte. je me marre déja !

Maigret en 2022 VIVE LE CINÉMA FRANÇAIS. Sa roupille chez les Scénaristes !? Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz...Albert va chercher une bière et un sandwich .

Simon Riaux - Rédaction
07/02/2022 à 17:20

@Marc

On n'a jamais observé aucun lien entre qualité d'un film et box-office.

Marc
07/02/2022 à 17:10

@ Sana53

Si le film ne marche pas c'est qu'il est pas bon voilà tout ! j'ai déjà fais dans les commentaires mon avis sur ce film .

Sana53
07/02/2022 à 13:06

En province ce film est très peu diffusé. Bizarre pour un film de del Toro avec un tel casting!
Ca explique aussi son box office faiblard!

Momo
07/02/2022 à 09:57

Mothra2000 : Qd on voit que le dernier spidey cartonne car pr le public "on va revoir les anciens spidey ", on sent que l'exigence ne sont pas très élévé.. Certains films arrivent à tirer leur épingle du jeu (Dune par exemple) heureusement..

(Tiens je remarque que "tu te tais le nouveau " fait le même constat..)...

Galt
07/02/2022 à 00:59

Il est marrant Kyle Reese.
Il parle toujours pour ne rien dire...

Kyle Reese
06/02/2022 à 13:08

Le ciné Fast food, industriel vs le ciné de grand chef ou de gastronomie.
Finalement c’est le même problème partout.

Tu te tais le nouveau
06/02/2022 à 12:54

...la pop culture...on à réuni 3 Spider-Man en un seul film: hystérie (je suis certain que la plupart de ceux qui sont allés le voir connaissent même pas le nom Du réal). Du coup on est pas prêt de voir les montagnes hallucinées...

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