Pirates des Caraïbes : Gore Verbinski retrace la production bordélique de sa trilogie, qui a frôlé le désastre

Antoine Desrues | 16 mars 2021
Antoine Desrues | 16 mars 2021

Après le succès du premier Pirates des Caraïbes, Disney a eu l’idée risquée d’enchaîner ses deux suites. Retour sur une course contre la montre fascinante.

Le film de pirates a toujours été l’une des bêtes noires d’Hollywood. De la tentative de Roman Polanski (sobrement intitulé Pirates) à L'île aux pirates de Renny Harlin, le genre a en permanence été synonyme d’échecs cuisants au box-office. C’est pour cette raison qu'à l’aune du XXIème siècle, la volonté de Disney d’adapter sur grand écran l’attraction Pirates des Caraïbes a pu sonner comme un suicide commercial.

Et pourtant, La Malédiction du Black Pearl s’est imposé comme un petit miracle, dynamitant le genre du film d’aventures avec un scénario en béton armé, une réalisation virtuose, une dose de second degré casse-gueule mais maîtrisée, et bien évidemment la performance culte de Johnny Depp, marquant de manière instantanée Jack Sparrow comme nouvelle icône de la pop-culture.

A l’occasion des dix ans dans son mésestimé film d’animation Rango, le réalisateur Gore Verbinski est revenu auprès de Collider sur le succès ahurissant de Pirates des Caraïbes. Hissé à la quatrième place du box-office mondial de 2003 (derrière Le Retour du roiLe Monde de Nemo et Matrix Reloaded), le film a immédiatement poussé Disney à produire des suites, pour au moins former une trilogie. Cette décision a néanmoins signé le début d’une production aussi gargantuesque que chaotique. Un pur parcours du combattant que le cinéaste a accepté de retracer.

 

Photo Johnny DeppOuvrons ensemble la boîte de Pandore

 

Caraïbes Express

Prévus pour sortir en 2006 et 2007, Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit et Jusqu'au bout du monde ont amené Gore Verbinski et son équipe à les concevoir à la suite. Disney y a vu une occasion rêvée d’obtenir de nouveaux poids lourds sur la période estivale, alors même que les scores de ses films d’animation (hors Pixar) se sont souvent révélés décevants. Premier problème pour Verbinski : la réussite du premier volet s’est révélée assez improbable, et il lui a fallu imposer une ambiance de travail similaire, à la folie quasi-inconsciente, pour éviter de juste reproduire la recette et se perdre dans ses propres acquis :

“J’avais ces conversations où je disais, ‘nous devons faire à nouveau comme si nous ne savions rien’. Eviter ce côté, ‘Oh yeah, le public a aimé ça. Il faut leur en donner plus.’ […] Sinon, on en vient à créer ses propres codes à suivre. Je ne critique aucun exécutif... C’est juste du bon sens. C’est le précédent succès qui vous rattrape.”

 

photo, Johnny Depp, Geoffrey RushLa sens de la surenchère

 

Pour autant, Verbinski a vite été submergé par la tâche, d’autant plus lorsque le studio a cadenassé les dates du 7 juillet 2006 et du 25 mai 2007, propulsant la production dans une course contre la montre. Les scénaristes Ted Elliott et Terry Rossio (déjà derrière le script d’Aladdin, mais aussi de l’excellent Masque de Zorro, auquel on a consacré un dossier passionné) ont été conviés à prolonger l'univers après leur travail sur le premier volet. Jouant sur les idées suspendues et le hors-champ du film originel, les deux auteurs se sont retrouvés à définir des plans au fur et à mesure, tout en devant s’adapter et changer des éléments à la volée, y compris pendant le tournage :

“Sur Pirates 2 et 3, […] j’ai eu besoin de deux bureaux qui étaient ce que j’appellerais des ‘pièces à histoire’, parce que nous étions en plein repérage... Les gens estimaient des budgets alors qu’il n’y avait pas de script, alors on faisait des plans. J’en venais à rassembler des cartes, des photos de décors, des dessins, des artworks […]. Ça fait partie de mon processus sur tous mes films, mais je le fais habituellement avant d’avoir reçu le greenlight.

 

Photo Johnny Depp, Keira Knightley, Geoffrey Rush"Trois mois, mais avec combien de mois de retard ?"

 

Donc Pirates 2 avait droit à une salle que je pouvais arpenter pour structurer l’ensemble du film. Et Pirates 3 avait une pèce où je pouvais […] décrire ce qui arriverait théoriquement : qui trahit qui ? […] Qu’est-ce qu’on fait de Norrington ? Quand ramenons-nous Jack dans le récit ? Pouvons-nous aller en dehors des Caraïbes ? À l’est ? On a bien eu la Compagnie britannique des Indes orientales. Peut-on aller en Asie ? Est-ce qu’on peut avoir une influence asiatique ? Essayons du côté de Chow Yun-Fat, il serait super. Pouvons-nous réexploiter les miettes inexpliquées de Pirates 1, comme le tatouage en forme de P sur la main de Jack ? Qui lui a fait ça ? Et qui est Bill le Bottier ? On a commencé à aller de l’avant tout en faisant de la rétro-ingénierie sur la trilogie.”

Dès lors, ce manque de précisions n’a fait qu’engendrer des réécritures incessantes, mais surtout un tournage compliqué, où Verbinski et ses équipes ont dû en permanence réestimer le temps nécessaire pour tenir un planning cohérent. Par exemple, le cinéaste a expliqué qu’il lui a fallu neuf jours pour mettre en boîte un huitième d’une page, à savoir le grand combat pour la clé du coffre de Davy Jones à la fin du deuxième opus, réduit dans le script à cette simple phrase : “le plus grand combat d’épée à trois jamais filmé”.

 

Photo Orlando Bloom, Johnny DeppEn même temps, c'est bien "le plus grand combat d'épée à trois jamais filmé"

 

A posteriori, la logistique improbable de cette séquence a prouvé le talent d’improvisation de Gore Verbinski, qui malgré ces contraintes insurmontables a su accoucher d’une séquence aux enjeux et aux retournements de situation perpétuellement inventifs. Et encore, d’après le réalisateur, Le Secret du coffre maudit a eu à peu près 80% de son scénario écrit avant le lancement des caméras.

Jusqu’au bout du monde, en revanche, n’a pu profiter que d’une vague intrigue au début du tournage, d’où sa structure plus fragile et sa longueur quelque peu harassante. À vrai dire, les deux films ont dès lors fini par se mêler, jusqu’à mener à des démarches invraisemblables :

“On a dû filmer la scène finale de Jack dans Pirates 3 pendant le troisième ou quatrième jour de tournage du deuxième film […] parce que nous n’allions pas revenir dans ce décor. […] En sachant qu’on ne pouvait pas se permettre financièrement de revenir à certains endroits, on se disait : ‘y a-t-il une scène de Pirates 3 dont on va avoir besoin ?’. On repassait en revue l’esquisse de scénario jusqu’à se dire : ‘Ok, le brouillon sur lequel on a travaillé dit qu’on va sans doute vouloir cette scène entre ces deux personnages.’ Et là, on réalisait : ‘Merde, il va falloir l’écrire !’”

 

Photo Johnny DeppIllustration de la santé mentale de Gore Verbinski

 

Jusqu'au bout de la galère

Pris dans la panique, Jusqu’au bout du monde a été un véritable calvaire pour Gore Verbinski. En surpoids et privé de sommeil, le cinéaste a tout fait pour combattre les retards inévitables d’une production intenable. Mais d’un point de vue budgétaire, impossible pour Disney de laisser la préparation prendre trop d’avance, sans quoi le film aurait coûté encore plus cher que son budget de 300 millions de dollars (un record absolu à l’époque, depuis dépassé par les 379 millions estimés du quatrième opus).

Bien entendu, quitte à être dans la panade, la production de Pirates des Caraïbes 3 est allée au bout de sa démarche chaotique, surtout lorsque plusieurs décors en extérieur (notamment d’immenses citernes pour tourner des scènes sur l’eau) ont été frappés par un ouragan. Résultat, les retards accumulés n’ont donné à Gore Verbinski que dix petites semaines pour terminer la post-production du dernier volet, un temps a priori ridicule quand on sait que la plupart des blockbusters ont besoin d’au moins un an pour traiter leur montage et leurs effets spéciaux. La prouesse est avec le temps d’autant plus impressionnante au vu de la tenue de Jusqu’au bout du monde, dont les CGI sont restés très impressionnants, même encore aujourd'hui.

 

photoDavy Jones, toujours aussi bluffant

 

Au final, ce pari insensé a malgré tout été payant pour Disney, puisqu’à leur sortie respective, Pirates des Caraïbes 2 et 3 ont remporté 1,06 milliard et 963 millions de dollars au box-office mondial (sans prendre en compte l'inflation). La saga est même devenue la première à amener certains de ses opus à dépasser la barre symbolique d’un score à dix chiffres (le quatrième volet de Rob Marshall atteindra aussi le milliard).

Il est même passionnant de constater que l’expérimentation casse-gueule de Disney a fait des émules au fil du temps. Ce que Gore Verbinski a lui-même qualifié de “release date filmmaking” (qu’on traduirait vulgairement par une “réalisation à date de sortie”) a clairement concerné la postlogie Star Wars, pour un résultat moins enthousiasmant, ou les franchises super-héroïques Marvel et DC. Et ce cas est loin d’être le dernier en date, puisque Paramount, de son côté, a surenchéri en misant gros sur une certaine franchise avec Tom Cruise. Nul doute que Christopher McQuarrie devrait suivre les conseils de Gore Verbinski :

“Il y a des gens pour faire ces films. Qu’est-ce qu’ils font actuellement ? Ils font deux Mission : Impossible à la suite. C’est une bête différente. Il faut juste embrasser le chaos et résoudre les problèmes.” À bon entendeur...

Tout savoir sur Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit

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commentaires
Sanchez
17/03/2021 à 10:13

Un réal intelligent

Madolic
17/03/2021 à 09:58

Perso j'ai toujours préféré le 3 au 2.
L'intrigue de Bill le botier me laissait de marbre ...

Birdy en short
16/03/2021 à 21:40

J'avais adoré le 1 quand il est sorti, encore plus le 2 en mode Empire contre attaque, mais le 3 était une grosse déception. J'ai arrêté la, c'était usé, sans inventivité.
Interview qui explique donc bcp de choses concernant l'énorme baisse de qualité du 2 au 3.

Poulet
16/03/2021 à 19:50

Super article ! J’aurais bien aimé qu’il fasse son bioshock !

Pseudo1
16/03/2021 à 18:55

Interview passionnante, merci pour l'article.
Verbinski est vraiment un génie dans son domaine. Un tournage en mode foutraque pareil, chez d'autres, ça donne les 4 fantastiques ou Justice League version Whedon.
Verbinski, lui, il pond une trilogie culte, pépouze !

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