FIF de Saint-Jean-de-Luz : un jour 4 en forme d'uppercut

Christophe Foltzer | 9 octobre 2020 - MAJ : 10/10/2020 11:21
Christophe Foltzer | 9 octobre 2020 - MAJ : 10/10/2020 11:21

S'il s'agit toujours de garder un minimum de distance par rapport à l'événement que l'on vit, histoire de ne pas se laisser totalement emporter par l'ambiance alentour et perdre ainsi un peu de son esprit critique, force est de constater que cette nouvelle journée du FIF de Saint-Jean-de-Luz 2020 était en tout point exceptionnelle.

Oui, il y a des années comme ça, où la qualité ne semble pas faiblir d'une journée sur l'autre. Et cette édition 2020 du FIF de Saint-Jean-de-Luz en fait clairement partie. Par la diversité des films proposés, autant thématiquement que sur le plan stylistique, cette compétition officielle s'impose avec facilité comme l'une des meilleures jamais proposées depuis que nous suivons ce festival. Et, pour la première fois, nous voilà bien embêtés lorsqu'il s'agit d'établir le moindre pronostic. Et ce fut encore plus compliqué à l'issue de ce quatrième jour.

 

photo Festival Saint Jean de Luz affiche 2020

 

Les séminaristes

On a rarement vu film aussi radical dans sa forme et sa proposition au sein du FIF de Saint-Jean-de-Luz. Pour son second long-métrage (après Koza en 2015), Ivan Ostrochovský nous propose, avec Les séminaristes, une expérience très remuante. Dès le départ, le film ne choisit pas la facilité : format 1:33, noir et blanc léché, bande-son plus atmosphérique que musicale qui laisse la place à de longs silences, le réalisateur montre d'emblée que cette histoire de jeunes séminaristes dans un établissement catholique de la Tchécoslovaquie du début des années 80 ne sera pas une expérience comme les autres.

Récit un peu éclaté entre divers protagonistes dont nous ne saurons jamais vraiment grand-chose, le film exige de son public une attention de tous les instants tout comme un lâcher-prise nécessaire pour se perdre dans les méandres de son labyrinthe. Il y est question d'indépendance, de répression, d'oppression, de rébellion, mais aussi de résistance, du sceau du secret et du besoin absolu de porter un masque en permanence pour ne pas se laisser dévorer par la machine répressive communiste, elle aussi gangrénée (donc condamnée dès l'origine) par la composante humaine et libertaire inscrite en chacun de ses membres les plus actifs.

 

photoDeux amis broyés par le système

 

Radical, le film l'est dans son rythme, dans ses ruptures de ton, dans son âpreté, sa rudesse, sa composition des plans oppressante, qui manie à la perfection les angles et la verticalité de l'image pour nous plonger en plein tourbillon émotionnel. S'il demande un certain effort de la part de son public pour entrer dans son univers, la magie opère rapidement et l'on ressort de la projection sonné, à bout de souffle, mal à l'aise tout autant qu'ébahi par tant de maitrise.

Les séminaristes est dur, il ne prend pas son public par la main, il ne veut pas qu'on l'aime. Il est totalement en phase avec son sujet à ce titre, cachant sous son austérité sa véritable nature, celle de l'humain obligé de composer avec l'horreur systémique pour continuer à survivre et créer peut-être un jour sa liberté en dépit d'une perte totale de sens. Les mots manquent face à ce petit chef-d'oeuvre noir et éprouvant que l'on vous conseille d'aller voir à partir du 2 décembre prochain. Mais, soyez prévenus, il n'est pas pour tout le monde.

 

photoUn diamant noir

 

L'Ecole du bout du monde

Changement de ton radical avec L'Ecole du bout du monde, premier long-métrage du réalisateur Bhoutanais Pawo Choyning Dorji. Ou comment un professeur des écoles un peu branleur et qui rêve de devenir chanteur en Australie, se retrouve muté à Lunana, village le plus isolé du pays, à 4000 mètres d'altitude, pour devenir l'instituteur d'une petite communauté. Évidemment, cet indéfectible citadin aura beaucoup de mal à s'acclimater à la simplicité de la vie rurale.

 

photoLe bonheur de la simplicité

 

C'est avec beaucoup de plaisir que nous avons découvert un cinéma que nous ne connaissions pas du tout : celui du Bhoutan. Avec son film, le réalisateur a choisi l'accessibilité puisque L'Ecole du bout du monde, bien qu'empreint de sa culture et de ses traditions, n'en répond pas moins aux codes en vigueur dans un cinéma plus occidental. Ainsi, passé son canevas très classique, le film ne surprendra jamais vraiment. Les différents événements sont prévisibles, mais on comprend vite que ce n'est pas très grave puisque l'histoire n'est pas l'objectif principal du métrage.

C'est en effet à travers ses magnifiques paysages, sa culture ancestrale et ses différents personnages que le film tire son épingle du jeu en nous proposant un véritable voyage, assez envoûtant il faut bien l'avouer, aux confins du monde. Feel-good movie autant que quête initiatique, L'Ecole du bout du monde serait une expérience fascinante si le film n'était pas plombé par de grosses longueurs et autres facilités qui enlèvent un peu de sa magie au métrage. Si l'on n'en ressort pas grandi ou changé, le film nous aura au moins fait voyager pendant 1h30 et, si l'on part de ce postulat, l'expérience est réussie.

 

photoUn film rafraichissant

 

De nos frères blessés

On termine cette nouvelle journée avec le très attendu De nos frères blessés, d'Hélier Cisterne. Attendu parce qu'un film sur la Guerre d'Algérie est une denrée rare en France. Attendu aussi parce qu'un film avec Vincent Lacoste, ça ne se refuse jamais, surtout lorsqu'il incarne un rôle très dramatique. Adapté du livre éponyme de Joseph Andras (lauréat du Prix Goncourt du 1er roman qu'il refusa de recevoir), De nos frères blessés nous plonge dans les prémices de la Guerre d'Algérie avec l'histoire vraie de Fernand Iveton (Vincent Lacoste, très bon), accusé d'avoir posé une bombe dans son usine d'Alger et qui risque la peine de mort.

Se déroule sous nos yeux un drame programmé, annoncé dès les premières minutes et qui nous invite donc, en flashbacks, à comprendre comment ce couple amoureux et idéaliste a pu en arriver là. Au final, nous nous retrouvons avec un drame très poignant, tout autant qu'un film de procès révoltant qui fait écho à de nombreuses thématiques bien plus actuelles (désobéissance civile, Gilets jaunes...). Et c'est tout à l'honneur d'Hélier Cisterne et de sa scénariste Katell Quillévéré d'avoir osé aborder ces questions, encore plus dans un film qui touche à une période encore honteuse de notre histoire.

 

photoL'idéal...

 

Si, sur le plan politique et dramaturgique, le film est irréprochable, rappelant au détour de certains plans La Bataille d'Alger, il n'en demeure pas moins frustrant sur d'autres. Notamment sur le traitement du personnage féminin, parfaitement interprété par Vicky Krieps. Véritable héroïne du film, on aurait aimé en savoir plus sur elle, sur son combat, notamment son rapport intime trouble au communisme qui va obligatoirement évoluer suite à sa rencontre avec Fernand, communiste idéaliste et convaincu.

Néanmoins il ne s'agit que de défauts mineurs face à l'ambition d'un tel projet et sa maitrise formelle. Nul doute que le film fera parler de lui à sa sortie et il pourrait même en devenir important dans le contexte actuel. Il fallait oser s'attaquer à un tel sujet, surtout pour un second film, et hormis, quelques petites aspérités ici et là, De nos frères blessés est une très belle réussite.

 

photo... rattrapé par la réalité.

 

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