Interview Alex de la Iglesia

Simon Riaux | 7 janvier 2014
Simon Riaux | 7 janvier 2014

Que Alex de la Iglesia soit azimuté ne fait à peu près aucun doute, comme en témoigne sa folle filmographie. D'Action Mutante au Crime Farpait en passant par Ballada triste, c'est à un ride picarresque et kaléidoscopique que nous convie l'un des tous meilleurs réalisateurs ibériques. Avec Les Sorcières de Zugarramurdi qui sort ce mercredi 8 janvier, le metteur en scène confirme qu'il évolue cent coudées au-dessus de ses petits camarades. Nous sommes donc allés à la rencontre de cet auteur européen adulé chez lui, afin de lui poser quelques questions... 

 

 

On a le sentiment en découvrant successivement vos films d'un discours de plus en plus complexe et construit, en dépit de leur apparente folie...

Je ne pense pas qu'il y ait de progression ou d'avancée en terme de construction dans mes films. Si le cinéma est une maladie, elle est en train de m'attaquer de toutes parts. Ce n'est pas une boutade. Le cinéma c'est un peu comme la vie, plus on en sait, plus on est conscient que les choses peuvent aller mal, plus le doute prend de place, moins on se sent en sécurité et plus on est conscient des risques. La même chose se passe quand on tourne. Précisément sur ce film, concernant son thème, j'étais conscient de tenir un défi, une proposition assez forte, ce qui s'est avéré juste au vu des réactions qu'il déclenche. Je suis fidèle à mes peurs et pour moi c'est une obligation de raconter ça, je suis fidèle à moi-même. Je ne devrais peut-être pas raconter une histoire comme ça, mais je sens que je dois le faire. Ce n'est pas un acte d'orgueil, c'est plutôt un acte d'humilité, qui réclame que je me dénude, que je me dévoile, c'est la seule condition pour bien raconter.


Toujours chez vous, la femme apparaît comme une sorte de monstre prédateur... Ici avec les sorcières, c'en est vraiment l'incarnation ultime. Quant aux hommes, ce sont des incapables...

Les femmes contrôlent le présent, tandis que les hommes sont coincés dans leurs erreurs du passé et craignent donc le futur. Ils sont pris au piège. C'est une vision personnelle et misanthropique. C'est la vision de quelqu'un, le personnage principal, qui n'adapte pas sa perception à la réalité, d'un personnage un peu malade qui ne trouve pas sa place dans notre monde, qui ne parvient plus à contrôler son univers. Comme il ne peut pas dominer son existence, la meilleure chose à faire, l'unique solution pour l'Homme, c'est de se laisser aller, de s'adapter aux règles des sorcières.


Comment choisissez-vous les genres que vous convoquez ? Votre filmographie en recèle de très différents et marqués, sans se répéter et pourtant en les mélangeant.

Je ne sais pas. À l'origine, je veux toujours faire un film d'un genre très particulier, avec Le Crime Farpait par exemple, j'ai entamé l'écriture convaincu que je m'attelais à un pur polar, un pur film criminel. Et puis tout se tord entre mes mains, et ça donne ce que vous connaissez.


C'est aussi votre marque de fabrique.

Mais je ne sais pas si c'est une bonne chose...


Si parce que paradoxalement, ça engendre un univers cohérent...

Je m'amuse, mais le film de genre a perdu de sa saveur. Aujourd'hui un film doit être visible par toute la famille, forcément ça aplanit. Sauf si on se sert de cette idée pour créer des ruptures et faire naître quelque chose d'autre, d'un peu différent. Moi je me demande « et là si mon spectateur voit son fils débouler parce qu'il faut corriger ses devoirs, comment on fait parce que là tout le monde devient fou à l'écran, il y a des sorcières partout ». Je pense toujours à ça, c'est une idée qui m'amuse et qui enrichit l'ensemble.

Pourquoi être resté en Espagne ? Grâce à la liberté dont vous jouissez, que ne connaissent pas les auteurs français par exemple ?

En fait en Espagne, j'ai l'impression de pouvoir tromper plus facilement les producteurs, je leur dis qu'on va faire quelque chose, mais le film n'a finalement rien à voir. Je ne fais pas toujours exprès d'ailleurs. Les Sorcières de Zugarramurdi commence avec un braquage, puis on finit avec des sorcières dans une grotte. Je les ai bien eus. J'aimerais bien pouvoir travailler en France, ou en Argentine aussi, mais chez moi, je sais faire.


En France, l'expression « l'auberge espagnole » définit un melting pot, elle s'applique particulièrement bien à votre cinéma, qui est un peu schizophrène.

J'ai un rapport particulier à la schizophrénie. Je me suis toujours senti un peu fou, j'ai un frère schizophrène et ma famille a un taux de neurasthénie assez élevé. Maintenant je me sens perdu. C'est foutu pour moi, je ne peux plus garder le contrôle. J'ai toujours souhaité faire des films normaux, qui suivent un chemin, une typologie, un genre. Je n'y suis jamais arrivé et il ne faut plus que j'essaie de le cacher, je dois l'assumer.

C'est compliqué, je ne fais pas un cinéma d'art et d'essai, de prestige. Rien à voir avec Haneke ou Lars Von Trier. Je suis dans une posture spéciale. J'aime le cinéma commercial ET je le déteste. Je me retrouve donc dans un étrange no man's land un peu compliqué. Mais c'est le moment de l'assumer.

Vous vous êtes lancé dans la bédé pour vous payer une mobylette. Quand on voit Carolina Bang, votre compagne, on se dit que devenir réalisateur, c'était surtout pour emballer des nanas...

C'est le fruit d'une erreur de sa part. Elle est folle elle aussi. Tous les jours je me demande ce qu'elle fait avec moi, même si je suis très heureux en ce moment à ses côtés. Mais comme je vous le disais, les hommes sont écrasés par le passé et craignent le futur, le résultat c'est qu'ils détruisent le présent. C'est le risque que je cours aujourd'hui, du coup je ne sais pas si tout cela pourra durer.

 

Propos recueillis par Laurent Pécha

Retranscription par Simon Riaux

Un grand merci au Public système et en particulier à  Clément Rebillat

 

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