Interview Ben Wheatley (Touristes)

Aude Boutillon | 25 décembre 2012
Aude Boutillon | 25 décembre 2012

L'an dernier, Kill List avait secoué les murs du Forum des Images et ébranlé ses spectateurs, avant de se construire une solide petite carrière festivalière, porté de projections en projections par une rumeur plus que flatteuse. Forts de notre intuition sans faille, nous avions à l'époque rencontré le très britannique Ben Wheatley, auquel l'Etrange Festival avait accordé cette année un focus à l'occasion duquel l'heureux spectateur avait pu redéguster Kill List, découvrir en exclusivité Down Terrace, le premier film du réalisateur, et voir, en avant-première, son dernier-né, Touristes. L'occasion de retourner serrer la pince du cinéaste et d'échanger secrets de tournage et bilan, un an après le phénomène Kill List.

 


Comment vous portez-vous, après cette année effrénée ?

C'était effectivement une année très remplie. J'ai beaucoup écrit. J'ai tenté de mettre en forme Freak Shift, notre prochain film.

 

Kill List s'est construit une sacrée réputation. Vous a-t-elle été favorable pour Touristes ?

En réalité, Touristes avait été mis en marche avant le tournage de Kill List. Nous avons réussi à sortir les films l'un après l'autre, de façon à ce que l'impact de l'un ait une répercussion sur le suivant. A la façon de deux bombes consécutives ! Il était préférable de les enchaîner rapidement, plutôt que d'attendre qu'un laps de cinq ans s'écoule entre les deux, auquel cas on se serait dit : « Ah oui, souviens-toi, c'est le mec qui avait tourné ce film, là, à l'époque... ». En plus de cela, le DVD de Kill List se retrouve en concomitance avec la sortie en salles de Touristes, ce qui permet d'obtenir une double couverture médiatique.

 

Vous êtes donc partout ; impossible de vous rater.

Un peu. Mais je suis certain que ça prendra fin, tôt ou tard ! En attendant, pourquoi s'arrêter, quand vous avez la chance de pouvoir tourner des films ? Je n'y suis certainement pas prêt.

 

Nous venons de découvrir Down Terrace, votre premier film. Le parallèle avec l'intrigue de Touristes est une évidence.

Vraiment, vous croyez ? (rires) Oui, c'est vrai. Mais c'est également le cas pour Kill List.

 

Vous disiez pourtant qu'il ne fallait pas envisager vos trois films comme une trilogie ; ils forment pourtant un parfait triptyque thématique.

Ils sont liés, c'est vrai. Disons qu'ils n'ont pas été pensés comme trois parties d'une même histoire, bien qu'ils partagent des thèmes communs.

Down Terrace est un projet mené entre amis. Etiez-vous entouré d'une équipe d'habitués, qui vous suivaient depuis quelques temps ?

Oui. La moitié du casting est par ailleurs composée de personnes qui ne sont pas des acteurs :  Robin et Robert Hill sont réellement père et fils, nous avons tourné dans la maison du premier. Rob a travaillé pendant des années avec moi, comme monteur. Kerry Peacock est sa femme, et le bébé est sa fille. Il s'agissait donc d'une entreprise très familiale. J'avais passé beaucoup de temps dans cette maison, à tourner des courts métrages. Mes autres films sont plus commerciaux, en termes contractuels et financiers, mais nous avons payé Down Terrace de nos propres poches.

 

En parlant de collaboration, le scénario de Touristes a été écrit par Steve Oram et Alice Lowe, les deux acteurs du film. Il s'agit du premier film dont vous n'avez pas écrit le scénario.

C'est vrai, mais j'ai également travaillé sur de nombreux autres projets, notamment pour la télévision, dont les scénarios étaient déjà écrits. Il ne s'agissait donc pas d'un bouleversement pour moi. Amy Jump l'a par ailleurs réécrit, nous avions donc le contrôle total de ce que serait le film. C'est pour cette raison qu'il s'inscrit dans la continuité des autres. Le texte n'était pas inscrit dans la pierre, et nous pouvions le modeler vers quelque chose qui nous plaisait vraiment. Nous nous sommes également inspirés de nos expériences sur les deux films précédents.

 

Touristes a-t-il été initialement pensé comme une comédie ?

Il a toujours été censé être une comédie. Pour moi, c'en est une ! Il suffit de voir les réactions du public, en projection : les spectateurs rient.

 

Ils rient, mais ils en ont honte !

(rires) C'est vrai ! Ce n'est pas le cas de toutes les comédies.  Quoi qu'il en soit, j'avais l'intention de réaliser une comédie après Kill List.  Il s'agissait d'un projet assez lourd, et je souhaitais réaliser un film plus léger. Je pense que Touristes l'est, dans un sens. Toutefois, d'un point de vue émotionnel et structurel, je pense qu'il est aussi plus compliqué que Kill List. Ce dernier est très direct, alors que les relations dans Touristes sont appréhendées de manière plus mature et intense.

Je verrais presque Touristes comme un film romantique, plus que comme une comédie.

C'est une rom-com. Avec des meurtres, certes. Il aborde les relations entre couples, ce qu'ils aiment ou pas, ce qu'ils attendent de l'autre... Ca, c'est la lecture du film sur un niveau. Sur l'autre, il s'agit juste de deux tarés lâchés sur la route ! Nous voulions réussir à créer une relation crédible.

 

Il est d'ailleurs aisé de s'identifier à ces personnes, que vous n'essayez pas de rendre particulièrement... glamours.

Le réalisme est très important pour s'attirer l'empathie du spectateur. Je crois que lorsque vous voyez au cinéma des personnes très belles, très riches, faire de très belles choses, ça fonctionne parfois, mais la plupart du temps, vous vous dites que vous les détestez, que vous ne voulez leur ressembler en rien et que vous n'avez donc rien à faire de leurs vies.

 

Vous avez tout de même pris un certain risque, en amenant un couple si attachant à commettre des actes aussi atroces, quand il est bien plus simple d'amener le public à apprécier au maximum les personnages en leur faisant adopter une attitude compatissante et irréprochable.

Disons que j'ai suivi mon instinct. Je pense qu'il existe de nombreuses façons d'appréhender Touristes : vous pouvez par exemple vous dire qu'ils n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils font, mais je ne pense pas que ç'aurait été aussi drôle, en fin de compte ! Nous avons essayé de nous écarter de ce point de vue.

 

Le film fonctionne grandement grâce à l'alchimie entre les deux acteurs principaux.

Ils ont écrit le script, et ils travaillaient ensemble depuis cinq ou six ans. La scène comique britannique est un tout petit milieu, beaucoup de personnes se fréquentent. Alice et Steve se connaissaient très bien, et ils trainaient ces deux personnages depuis longtemps. Nous avons tout de même fait de nombreux ateliers, et nous avons beaucoup tourné : nous avions à notre disposition l'équivalent de 20 heures de rush. Nous tournions sans cesse, de façon à ce qu'ils ne puissent pas sortir de leurs personnages. Nous avions travaillé de façon identique sur Kill List.

Vous m'avez confié la dernière fois que vous aimiez travailler à partir d'images clés, que vous aviez en tête. Avez vous réutilisé cette technique ?

Oui. Pour Touristes, ces images concernaient surtout les meurtres. Je les voulais aussi impressionnants que possibles, pour que vous partagiez leur expérience. J'ai également rajouté beaucoup d'éléments qui n'étaient pas dans le scénario, afin d'obtenir des actions parallèles. Nous voulions également rendre l'expérience plus large, du point de vue de l'image. Certaines choses paraissent dramatiques sur un écran de télévision, mais vous submergent carrément une fois transférées sur grand écran. Nous avons travaillé dur sur cet aspect. La taille de l'écran, l'éloignement du spectateur, ou l'angle de vue doivent être pris en compte. Au cinéma, vous avez le nez en l'air, tandis que lorsque vous regardez la télévision, vous regardez droit devant vous. Vous devez vous assurer que ce que vous filmez soit adapté au support final.

 

Les acteurs ont-ils exclusivement travaillé à partir du scénario, ou avez-vous laissé une place à l'improvisation ?

Il y a eu beaucoup d'improvisation. Parfois, vous en tirez quelque chose, parfois non, mais ça s'est très bien passé. Nous avons décidé de ne pas nous servir de certains éléments du scénario, au bout du compte. Lors du casting, nous nous focalisions sur des personnes capables d'improviser. J'ai procédé de la même manière pour Kill List. Nous filmons des passages directement tirés du scénario, puis des passages paraphrasés, que les acteurs peuvent s'approprier tout en en conservant l'esprit, puis nous trouvons l'équilibre entre l'improvisation et la fidélité au texte. Nous demandons également aux acteurs de commencer à jouer en amont de la scène comprise dans le scénario, et de la poursuivre au-delà. Nous suivons ce processus pour obtenir ce genre de performances.

 

La musique occupe une part conséquente de Touristes. Je dois avant tout vous remercier d'avoir utilisé Season of the Witch, de Donovan...

A vrai dire, je ne connaissais pas la version de Donovan avant d'entendre celle de Vanilla Fudge, dont je suis fan. Je commence à dresser une playlist avant même la préproduction. Je m'amuse tellement, en faisant ça ! Avec Kill List, nous n'avions pas du tout d'argent pour nous payer des licences, même si James Williams a fait un super boulot pour la bande-son du film. Sur Touristes, nous avions déjà plus de possibilités d'obtenir des morceaux que nous aimions, comme ceux de Harmonia et Soft Cell. J'ai grandi avec l'idée que la new wave britannique était vraiment originale, et je me suis rendue compte bien plus tard que des mouvements étaient arrivées dix ans auparavant, comme le Krautrock, qui avaient totalement construit la new wave. L'idée était donc de mêler à des titres Krautrock de gros morceaux 80's anglais, que nous avions tort de croire sortis de nulle part. Nous avons également inséré dans le film des réinterprétations du même morceau, comme Season of the Witch, qui est repris deux fois, pour une version féminine et une version masculine. L'idée est que Tina prend le relai de ce que Chris fait, et crée sa propre version de ces actes.

 

Passons à vos actualités. Vous m'aviez parlé d'I Microbane, un projet impliquant Nick Frost.

Nick Frost est actuellement sur le nouveau film d'Edgar Wright, et I Microbane est donc en standby. Pour l'instant, nous sommes donc concentrés sur Freak shift, un film de science-fiction que nous allons tourner l'année prochaine. Il s'agit d'un film à gros budget, qui sera tourné en Angleterre, et qui oppose grosso modo des flics américains à des aliens. Enfin, je dois tourner A field in England la semaine prochaine (l'interview a été réalisée mi-septembre, ndlr), un film sur la guerre civile avec Julian Barrat et Michael Smiley.

 

Merci à Xavier Fayet

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