Interview Thomas Vinterberg (La Chasse)

Melissa Blanco | 12 novembre 2012
Melissa Blanco | 12 novembre 2012

Dans le petit salon d'un hôtel parisien, les touristes américains tentent de récupérer sur internet des informations sur leurs vols. L'ouragan Sandy vient de frapper la côte Est des États-Unis. À quelques jours de la sortie en salles de son film La Chasse, Thomas Vinterberg est quant à lui très posé.


Comment est né le projet du film La Chasse ?

Tout a commencé le jour où un psychiatre est venu frappé à ma porte juste après la sortie de Festen, à la fin des années 90. Il vivait dans la même rue que moi mais je ne le connaissais pas. Il m'a dit: "si vous avez fait Festen, il y a un autre film que vous devriez réaliser. C'est très important". Je me souviens avoir pensé que je ne travaillais pas par obligation morale, "je fais des drames". Je n'ai pas lu le dossier. Et puis, six ou sept ans plus tard, j'ai eu moi-même besoin d'aller voir un psychiatre et avant de l'appeler, je me suis dit qu'il vaudrait mieux lire ce qu'il m'avait donné. J'ai été à la fois alarmé et curieux puis fasciné et obsédé. Je pense qu'à cette époque, j'étais enfin prêt à faire un film lié à Festen. Pendant des années, j'ai tout fait pour m'en défaire mais je me sens désormais mieux. Il était temps pour moi de faire le miroir de Festen, son anti-thèse.


On pense beaucoup à Festen durant le film. La Chasse est presque comme une face B, comme si vous changiez le point de vue...

Je pense que le film a muri et est devenu une oeuvre à part entière. Il ne ressemble pas vraiment à Festen parce que les époques sont différentes Dans les années 90, on a essayé avec le Dogme 95 (un mouvement cinématographique créé par Thomas Vinterberg et Lars Von Trier, ndrl) de faire un film nu, "a naked film". On appelait ça à l'époque "déshabiller le film". Mais depuis, le dogme est en quelque sorte devenu une robe sophistiquée puis s'est démodé. On ne peut plus en parler comme d'une forme pure. J'ai donc dû trouver une autre identité visuelle au film mais il y des similarités, dans le choix d'être dans une société fermée, la question du mensonge qui se répand, la bataille entre le mensonge et la vérité... Ce qui est aussi le but. Je pense que j'ai grandi - mais peut être pas -, je me sens plus mature. Ce qui n'est pas nécessairement une qualité mais quelque chose de différent. 

 

Vous aimez prendre des petites entités et les faire exploser. La famille, le couple, ici une communauté.

Oui, beaucoup. Cela me donne la possibilité d'apprendre sur l'amour et l'amitié, sur l'homme. La famille, dans le cas de La Chasse, est un petit village avec des traditions et des rituels. Des choses qui se répètent depuis des années et qui donnent l'impression d'avoir toujours été là. Ce fut du moins mon ambition. À travers ce film, j'ai voulu donner le sentiment que l'équipe de tournage était venu dans ce village puis s'en était allée. Qu'il y avait une vie avant et après. C'est possible quand vous travaillez sur les rituels, que vous observez des petites choses familières et coutumières qui font ces villages. C'est une société isolée. J'ai toujours imaginé qu'ils étaient dans une grande forêt avec personne autour. Nous avons vu cela comme une expérience de chimie. Comme si la bonté était de couleur rouge et que lâchiez une goutte d'une autre couleur qui se répandrait comme une maladie. Le psychiatre a parlé du mensonge comme d'un virus et j'ai trouvé cela fascinant. Il y a un parallèle que vous pouvez faire, qui n'est pas très intéressant, qui a un côté devoir d'école mais comme je l'ai déjà dit plusieurs fois en interviews alors... Avec toutes les plateformes d'informations que nous avons aujourd'hui, les choses se répandent vite et restent sur internet. Elles ne s'en vont pas. Je l'ai expérimenté avec des interviews. Avant, quand j'en faisais une, trois jours après, elle était dans une bibliothèque. Personne n'ira la relire. Deux mois après, tout le monde l'aura oublier. Mais maintenant, dès que je parle à un journaliste, je peux aller sur Google et tout est là, comme un journal intime. Ce qui fait que les mensonges, qui arrivent tout le temps à cause d'un malentendu ou d'un point de vue biaisé, qui n'ont rien à voir avec ce que j'ai dit, deviennent réalité. Cela prend part à mon journal intime. L'histoire de Thomas Vinterberg est maintenant une fiction et il n'y a aucun moyen pour moi de l'effacer ou de la changer. Il y a moi et il y a les autres moi. C'est en quelque sorte comme ça que j'ai pu l'expérimenter mais ce n'est pas quelque chose qui arrive seulement à un réalisateur ou à une rock star. Cela peut simplement être quelque chose écrit sur Facebook. C'est à la fois intéressant et terrifiant. Nous devenons aux yeux du monde ce que le monde pense de nous, la manière dont le monde nous voit devient importante.

Comment avez-vous traité cette idée d'un virus qui se répand ?

Nous avons traité cette histoire de mensonge comme un virus. Mettons des personnages autour et voyons ce qui se passe. Faisons les se transformer. Est-ce que l'on y croit ? Si l'on prend la copine de Lucas, est-ce que l'on croit qu'elle commence à croire les autres ? Qu'est-ce qu'il advient de ses amis ? Est-ce que Lucas connait vraiment ses amis ? Nous les avons tester, chacun leur tour. Son fils, est-ce qu'il sait qu'il ne l'a pas fait ? Nous avons décidé que son fils le croit. Que ce n'est pas une question de sentiment mais une décision. L'amour de façon générale est une décision. Je décide d'aimer cette personne. Nous avons travaillé personnage par personnage et les avons soumis à ce virus afin de voir comme ils réagiraient. Son plus vieil ami prend aussi une décision, il se dit "ce n'est pas possible, c'est mon ami". Finalement, si vous y regardez de plus près, il n'y a pas tant de monde contre lui. Son fils est avec lui, son meilleur ami dans le château aussi. Son autre meilleur ami est dans le doute. Il est contre lui et en même temps non. Sa femme par contre est évidemment contre lui. La responsable de la garderie aussi mais a également des doutes. Si vous regardez les personnages du film, ils ne sont pas dans le jugement. Il y a des films où on a la sensation que le monde entier est contre lui mais c'est ici la partie sombre de l'histoire, comme la question de la disparition du chien. Je ne sais d'ailleurs pas comment nous avons réussi ça.

Et le public est avec lui, il ne doute jamais.

Oui. Les films avec des tours, des astuces, ont été fait de très nombreux fois et je suis toujours confus à la fin. Je ne comprends jamais qui l'a fait... ou qui ne l'a pas fait. Je demande toujours à ma fille. Je ne serai pas capable de faire un film comme ça. Et d'une certaine manière, je ne trouve pas cela très intéressant. C'est juste une astuce. Ici, je veux être avec lui, être proche de lui et si on enlève la distance entre le public et le personnage, vous ne pouvez pas douter de lui.


Vous avez beaucoup parlé à propos de ce film de la perte de l'innocence. Ce n'est pas tant celle des enfants mais celle des adultes qui découvrent, par exemple, que leur enfant peut mentir.

Oui, c'est ce que j'ai voulu dire. C'est peut être la plus grande perte de l'innocence, accepter le fait que les enfants peuvent mentir. Mais c'est également autre chose comme avoir peur du contact, que les gens se touchent entre eux. Quand j'étais enfant, le professeur pouvait prendre dans ses bras un enfant qui pleure ou le mettre sur ses genoux. Ce n'était pas un problème. Mais en même temps, à cette époque, il était sans doute plus facile d'être pédophile. Je ne dis pas que j'ai une solution mais plutôt que nous avons perdu quelque chose que j'appelle innocence. J'ai également beaucoup parlé de la communauté dans laquelle j'ai grandi, peut être avez-vous déjà entendu parlé. Je n'en reparlerai pas. (Thomas Vinterberg a raconté dans plusieurs interviews qu'il avait grandi dans une communauté hippie où tout le monde vivait nu, ndrl). On perd aussi l'amour entre nous, entre ces deux hommes. Lucas et Théo ne pourront plus être amis comme avant. Il y aura toujours une cicatrice, Lucas aura toujours une marque.

Il y a finalement une sorte d'inversion de l'innocence dans le film puisque l'enfant répand le mensonge. Et en même tant, elle a une figure d'ange avec ses cheveux blonds et ses grands yeux, elle ne connait pas la conséquence de ses actes.

D'une certaine manière, je la trouve assez innocente. Elle est amoureuse de lui. Si vous travaillez dans une garderie, vous savez que d'une façon totalement asexué, des enfants peuvent tomber amoureux de vous. Ce n'est pas tant de l'amour d'ailleurs mais plus une fascination, une amitié réciproque, une camaraderie. Une amitié que les enfants n'ont pas forcément avec leurs parents. Elle est déçue qu'il la rejette et elle le punit d'une manière qui n'aurait dû être qu'une petite punition. Elle ne contrôle pas ce qui va se passer. La réaction des gens de la garderie, la question de l'autorité à été difficile à mettre en place. L'interrogatoire avec l'homme est une retranscription d'un réel interrogatoire de police. Mais je n'ai pas voulu pointer du doigt la police parce qu'ils n'ont pas de preuves. Mais je pense aussi que les gens sont moins préparé, même au sein de la garderie. Et les parents ne sont pas préparés du tout. Ils ne savent pas que s'ils demandent trois fois à un enfant "est-ce qu'il t'a touché ?", cela peut prendre part à l'imagination de l'enfant. C'est pour cela que j'ai voulu impliquer la figure du policier mais ce fut délicat.

Vous aimez écrire des personnages brisés. Lucas est un peu différent. Il a finalement déjà vécu l'apocalypse, il a perdu sa femme, il a divorcé... mais quand le film commence, cela fait parti du passé, il semble apaisé.

Pour ce film, j'ai trouvé qu'il était intéressant que ce soit un homme honnête. Il est patient mais également borné. C'est comme s'il testait les gens qui l'entourent et attend que le bon réapparaisse. Il pense juste "cela ne peut arriver. A un moment donné, cela cessera". Je pense que c'est une réaction tout à fait naturelle. Certaines personnes auraient réagit de façon plus violente, désespérée ou bruyante mais ici, Lucas est un peu un scandinave typique, humble et apaisé. Presque chrétien. Et il s'appelle Lucas, il est presque comme Job (Le livre de Job dans l'Ancien Testament voit le personnage de Job, un homme bon et honnête, mis à l'épreuve par Satan, ndrl). Dans le scénario, le personnage était différent. Il était plus loquace, plus dur, plus proche de Robert de Niro dans Voyage au bout de l'enfer. Et puis Mads Mikkelsen a rejoint le projet et j'ai trouvé qu'il était tellement beau et déjà coriace qu'il était plus intéressant d'en faire une personne douce. Une personne chaleureuse que j'engagerai moi-même pour mes enfants. Je ne sais pas si je réponds à votre question mais du moins, je parle de mon personnage principal. Nous l'avons transformé ensemble, c'est un excellent processus.


Lucas est un personnage idéaliste, presque utopiste. Il croit vraiment que tout va aller pour le mieux. C'est très intense...

Et frustrant pour certains hommes. Peut être aussi pour les femmes, je ne sais pas. C'est intéressant qu'au moment où il arrête d'être civilisé, qu'il devient un animal et commence à donner des coups de boule, les spectateurs ont applaudit durant la séance au festival de Cannes (le film était présenté en compétition officielle, ndrl). Je n'arrive pas encore à l'expliquer mais cela pose des questions. À combien de pourcent sommes-nous civilisé ? À combien sommes nous supposés être civilisés ? Sommes nous vraiment civilisés ? Au Danemark, ne sommes nous pas presque castrés ? Est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise chose ? Il y a plein de questions qui se posent. Je n'ai pas les réponses. Il est vrai que je trouve les danois un peu castrés et j'aurai moi-même réagi beaucoup plus tôt. C'est du moins intéressant à explorer. Nous avons actuellement beaucoup de débats en scandinavie sur le rôles de sexes, le gender. Les hommes sont effrayés par le fait d'être des hommes.

Est-ce que le choix de Mads Mikkelsen fut évident ?

Ce qui est évident, c'est que j'ai toujours voulu travailler avec lui. C'est d'ailleurs le seul et unique acteur à qui j'ai proposé le rôle. Mais j'ai dû faire en sorte que le rôle lui aille comme un gant. Mais c'est toujours le cas... Normalement, je préfère écrire pour des acteurs spécifiques comme ça, avant d'écrire le scénario, quelqu'un y est rattaché. Mais dans le cas de Mads Mikkelsen, c'est n'est pas possible puisqu'il veut d'abord lire le scénario avant de signer (rires). C'est une star de cinéma. J'ai alors écrit pour Robert de Niro et puis j'ai transformé le personnage pour Mads Mikkelsen et je pense que c'était bien pour le film.

Qu'avez-vous gardé du dogme dans votre manière de travailler ?

Quand Festen a remporté un prix à Cannes, ce fut une énorme explosion. J'ai su d'une certaine manière que c'était déjà fini. Le dogme fut une révolte contre les conventions et la manière traditionnelle de tourner. Une réaction contre la manière dont était faite les choses. Et ce fut un essai de faire un film nu, c'était dangereux. Certaines personnes m'ont dit "tu vas tuer ta carrière en faisant ce film sans suivre les règles, qui plus est autour d'une histoire d'abus sexuel sur un enfant". Il y avait un risque, ce qui était bien. Et en 1998, à Cannes, tout était fini. Plus de risques, tout d'un coup, cela devenait à la mode. Cela a changé ma manière de faire des films, j'ai senti que Festen était l'issue finale dans une certaine direction. J'ai dû complètement me redéfinir en tant qu'artiste et cela a pris du temps.


[SPOILER] La fin du film est à la fois positive et négative, elle est tragique.

J'ai été dans le doute. Mon côté sentimental, mon espoir dans le bien, veut que ce film se termine bien, sans le coup de feu. Mais cela paraîtrait mensonger. Nous disons que la parole ne peut jamais être effacée et cela doit avoir une conséquence. J'ai fini par aller là où je pensais être le plus proche de la réalité. Non que je le souhaite, je n'ai pas suivi mon désir mais ma fidélité. Ce qui me donne un sentiment partagé. Je pense qu'il n'y a pas d'autres fins possible. Ou alors qu'il meurt. Cela aurait été propre, un drame sec. Nous avons fait plusieurs fins. Celle où il meurt, que nous avons appelé la fin danoise. Et puis, il y a eu la fin américaine où tout le monde est content et chante. Ce que nous avons ici, c'est la fin française par qu'elle est diabolique et amène à la réfléxion. La fin française demande un peu plus de préparation pour le public, de méditation et je pense que c'est d'ailleurs ce que l'on trouve dans le public français.

 

Merci à Pascal Launay pour cette rencontre. 

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