Xavier Gens (Interview The Divide - Part 1)

Aude Boutillon | 23 mai 2012
Aude Boutillon | 23 mai 2012

A l'occasion de la dernière et pétaradante édition de l'Etrange Festival de Paris, nous découvrions avec enthousiasme The Divide, huis-clos diablement efficace et dernier méfait de Xavier Gens, qui nous apprenait alors l'imminence d'une version director's cut, que nous nous empressâmes de visionner dans la moiteur toute ibérique de la belle Sitges. L'arrivée très prochaine du film en rayons (il faudra malheureusement vous passer d'une sortie en salles obscures) se pose comme l'occasion de revenir sur la genèse d'un film boosté par la passion de son créateur, enfin affranchi du joug des studios, omniprésents sur le tournage de Hitman. C'est par conséquent libre et enthousiaste que notre amoureux du genre nous revient plus en forme que jamais, bien décidé à nous livrer ses anecdotes de tournage, sa reconnaissance à l'égard d'acteurs à l'investissement peu commun, et la satisfaction de voir aboutir son œuvre. Enfin.


 

Revenons sur la production de The Divide. Tu as reçu dans un premier temps un scénario existant.

En effet. J'ai reçu un scénario écrit par Darryn Wech, et qui portait alors le nom de Shelter. Il s'agissait à ce moment d'un slasher situé dans un sous-sol. Nous avons demandé s'il était possible d'apporter certaines améliorations. Un co-scénariste, Eron Sheean, m'a donc été attribué. Nous avons passé deux ans à la réécriture. Nous avons également demandé conseil à Yannick Dahan, coutumier des dialogues fleuris.

 

S'agissait-il de ta première collaboration avec Yannick Dahan ?

J'avais participé au début de La Horde, où je les ai aidés à monter le film. Je suis ensuite parti sur un projet, Vanikoro, qui s'est arrêté.

 

Pour l'anecdote, The Divide a connu plusieurs bouleversements avant d'acquérir son nom définitif...

C'est vrai. Il n'a pas pu s'appeler Shelter en raison de la sortie simultanée d'un film gay norvégien, ainsi que Take Shelter, qui était alors en production. Nous avons voulu l'appeler Fallout, et nous avons commencé à le vendre sous ce nom. Malheureusement, nous avons eu des soucis avec les producteurs du jeu vidéo du même nom, qui estimaient que notre sujet et le titre risquaient de porter à confusion. Nous avons mis six mois à trouver un nouveau titre. Au final, le titre The Divide a bien plus de sens et de connotations à l'égard de ce qui s'y déroule.

 

Tu as immédiatement cherché à t'entourer de producteurs indépendants, plutôt que de renouveler l'expérience des studios que tu avais connue sur Hitman.

Au départ, des studios, dont Anchor Bay, ont montré de l'intérêt pour le film. Nous nous sommes dit qu'il était préférable de nous débrouiller sans eux, pour une question de liberté. Nous n'avions donc pas de minimum garanti pour lancer le film, mais des investisseurs privés. Au Etats-Unis, tu as  une assurance garantissant la bonne fin du film. Dès le début, nous avions un plan de travail sur 31 jours ; l'assurance n'a pas cru en notre capacité de boucler le film pendant cette période, et était certaine d'avoir à investir de l'argent supplémentaire. Ils nous ont donc lâchés, après quoi tous nos investisseurs se sont retirés. Nous avions déjà construit les décors, nous étions à une semaine du tournage. Nous avons dû tout arrêter. Heureusement, j'avais à ce moment un stagiaire régie dont les parents ont investi 500 000 dollars sur le film, ce qui nous a sauvés.

 

 

Lesdits parents ont choisi un moment particulièrement cocasse pour visiter le plateau...

Oui, c'était la scène très bordeline entre Michael Eklund et Ivan Gonzalez. Je suis allée vers les moniteurs, à l'extérieur du plateau, pour observer le cadre à l'écran, et là, je vois la famille assise derrière, ravie d'être là et d'avoir l'opportunité de voir la première scène du film qu'elle finance. Nous avons tout fait pour essayer d'éteindre les moniteurs, sans succès. C'était un moment horrible. Tu sais que ces personnes investissent une très grosse somme d'argent sur ton film, et tu te demandes « Pourquoi je ne fais pas un film à but humanitaire ? ». Leur démarche était très saine ; ils ont investi dans le film en nous disant qu'ils avaient eux aussi lancé leur société grâce à des personnes qui les avaient aidés.

 

Circonstances et coup de chance exceptionnels, donc.

Oui, surtout que beaucoup de films s'arrêtent brutalement. Ce sont des gros investissements, sur lesquels interviennent beaucoup d'accidents de parcours, en particulier dans ce genre de productions. C'est arrivé au film Overdrive, produit par Pierre Morel. Cela représente également une grosse perte d'argent, et tu risques alors de faire faillite.

 

Votre indépendance vous a donc apporté une liberté totale, notamment au niveau de l'écriture.

Une liberté totale, oui. Nous avons même pu improviser sur certaines séquences. Nous procédions à une lecture, à laquelle les acteurs réagissaient. Comme nous avons tourné dans la continuité, chacun avait la liberté d'amener des éléments et des idées d'évolution de son personnage. J'ai trouvé cela extrêmement utile pour expliquer le point de vue des protagonistes, sur lequel je tenais vraiment à rester concentré, sans nécessairement avoir à expliquer autre chose. Si nous nous faisions bombarder par une bombe atomique, immédiatement, ce serait la panique générale, tout le monde chercherait à se cacher, et nous ne saurions rien de ce qu'il se passe à l'extérieur. Ca contribue au huis-clos, aux interrogations, et ça efface la notion de temps ; il a aussi fallu fabriquer cela. Nous avons donné la notion de la nuit par des lumières basses, par moments, que nous avons fait disparaître peu à peu disparaître. Pour ressentir la notion de temps, il fallait qu'elle transparaisse sur les corps. Les acteurs ont donc suivi un régime ; je leur ai proposé dès le départ de voir un diététicien afin d'acquérir une apparence squelettique et épuisée, et ils ont accepté de jouer le jeu. Michael Eklund est un acteur incroyable ; lorsque tu lui proposes quelque chose, il part en improvisation immédiate.  Sa capacité de créativité est inépuisable. Par exemple, durant le tournage de la scène d'action ou vérité, où il n'a pas de dialogue, il a pris l'initiative de souffler dans sa bouteille, ce qui contribue à créer un rythme sur lequel nous nous sommes appuyés au montage. C'était très fin de sa part. Les scènes dans lesquelles il porte la robe de Rosanna Arquette ainsi que le costume de cosmonaute viennent également de lui. Rosanna a elle aussi amené beaucoup d'éléments. Par exemple, le script prévoyait qu'elle se tâche avec des haricots, puis les nettoie avec une bouteille d'eau, ce qui lui valait de se faire engueuler. Elle m'a dit : « Une femme, dans cette situation, serait plus gênée par des problèmes intimes ». Je n'osais pas trop lui en parler, mais elle a pris l'initiative, elle est allée voir les maquilleurs, qui lui ont collé plein de sang dans les mains... Ca facilite grandement la tâche, d'avoir des acteurs si investis qu'il te reste simplement à les filmer. Je trouvais très important de laisser une ouverture, tout en la contrôlant plus ou moins en fonction de ce que je souhaitais. Un acteur est un artiste avec un besoin de liberté ; avec trop de contraintes, il étouffe. Il faut au contraire lui laisser la possibilité de s'exprimer. C'était réellement une expérimentation, durant laquelle je naviguais un peu à vue sur certaines choses. Je compte bien réitérer l'expérience sur mes prochains films !

 

 

Sur tes films précédents, tu n'as pas eu l'occasion de laisser cette liberté à tes acteurs ?

Sur Hitman, pas du tout. Le texte était figé dans le marbre. Quand nous avions envie de changer certains éléments, la Fox nous l'interdisait. Sur Frontière(s), nous avons amené quelques séquences où j'ai laissé la bride aux acteurs, mais ça restait écrit. Il y avait une vraie base que nous avons respectée à 90%. Sur The Divide, il y a eu un vrai échange entre le scénariste, les acteurs, et moi. Le scénariste a d'ailleurs réécrit le script jusqu'à la fin du tournage. Quand nous avons commencé le film, le script faisait 90 pages. A la fin, il y en avait 117, dont 27 de propositions des comédiens. Dans la version longue, il existe par exemple une scène entre Rosanna Arquette, Michael Eklund et Lauren German. Ils sont en train de fumer, et dans le script, Rosanna demandait à Michaël de les laisser, ce qu'il faisait. Juste avant la prise, ces deux-là sont venus me voir et m'ont prévenu que Michael resterait, et se rapprocherait de Lauren, mais ils ont refusé que je la prévienne, de manière à lui mettre une certaine pression. Au final, elle a tout de même joué le jeu, puisque je lui ai demandé de continuer à tourner quoi qu'il arrive. C'est cette insécurité que je cherchais à créer chez elle, afin qu'elle ait dans son jeu cette sorte de retenue. Tout au long du film, Lauren a dû faire face à des improvisations dont elle n'était pas prévenue.

 

Cela a dû conduire à certaines tensions entre les acteurs...

C'est arrivé. Il y a eu un incident, totalement involontaire. Pendant la séquence de torture, Lauren German s'oppose à Milo Ventimiglia. Or, ils ont continué l'action, alors que nous devions couper, et Lauren s'est entaillé le pouce. Elle s'en est aperçue durant la prise ; lorsque vous la voyez crier « Fuck you ! » à Milo, ça vient du fond du cœur. Après cela, elle s'est énervée et a quitté le plateau. Mais je trouve que cet accident a créé une réelle tension, et sert considérablement la scène. C'est une séquence qu'ils ont beaucoup répétée, ce qui les a un peu mis à bout. A la fin de la journée, ils étaient épuisés, en particulier Lauren. Elle a vraiment donné de sa personne. Elle n'était jamais sur des bases concrètes, en raison des improvisations des autres acteurs. Elle voulait contrôler davantage la situation et s'en tenir au script, mais je lui répondais que cette instabilité constante était nécessaire à son jeu, en particulier lors de la scène d'action ou vérité, où elle n'avait aucune idée de la tournure des évènements. Le matin même, Milo avait d'ailleurs simulé une colère à son encontre, uniquement pour exacerber son stress. Cette tension se ressent sur son visage. Je trouve formidable que les acteurs aient autant contribué à tout cela.

 

Milo Ventimiglia, que tu avais au départ casté pour un tout autre rôle.

Je pensais au départ à lui pour le rôle d'Ashton Holmes, puis pour le rôle de Sam. Or, lui refusait de jouer un personnage gentil. Il m'a dit : « Je veux être Josh ! ». Au début, j'ai refusé, car nous avions en tête Sean William Scott. Finalement, j'ai revu Milo lors d'essais, pendant lesquels il m'a fait halluciner. Idem pour Lauren German ; j'avais au début envisagé Melissa George, qui a dû partir sur le tournage de A Lonely Place to Die. Robert Patrick devait quant à lui jouer le rôle de Michael Biehn, mais il a quitté le projet quand nous nous sommes trouvés confrontés à nos premiers problèmes de financement, d'autant qu'il était à l'époque sur un projet de série télé. Du coup, on s'est dit qu'on allait chercher un autre survivant de Terminator ! Je pense qu'on a gagné au change, finalement. Le premier jour de tournage, on était tous très impressionnés. C'était le héros de notre enfance ! C'est en réalité un type très cool. J'aimerais beaucoup avoir l'occasion de retravailler avec lui. Il est vraiment dommage qu'il ne tourne pas davantage. Aux Etats-Unis, il est en quelque sorte cloisonné dans la série B, il n'est pas pris au sérieux sur des gros projets, alors qu'il a un charisme fou.

 

 
To be continued...

 

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