Rencontre avec Ron Perlman

Simon Riaux | 27 janvier 2012
Simon Riaux | 27 janvier 2012

Gérardmer, deuxième jour. Ron Perlman foule le sol vosgien, provoquant les émois de la Team EL, qui redouble d'œillades dans l'espoir d'un malheureux "Hello". L'acteur s'adonne bien volontiers aux dédicaces, gratifiant ça et là des fans éperdus d'un sourire généreux (l'auteur de ces lignes peine encore à s'en remettre). Le festival organisait, comme chaque année, une conférence de presse mettant en scène son invité le plus éminent. C'est un Ron Perlman tout en charisme et en calme olympien qui s'est prêté avec beaucoup de pertinence et d'humour au jeu des questions-réponses pendant près d'une heure, et dont voici le contenu.

 


Vous avez commencé votre carrière par le théâtre. Or, la série télévisée Sons of Anarchy, dans laquelle vous occupez un rôle récurrent, comporte des accents particulièrement shakespeariens. Est-ce cet aspect qui vous a, dans un premier temps, attiré ?

Pas vraiment. L'idée d'une série concernant les hors-la-loi n'avait pas encore été explorée concrètement. Je trouvais cela fascinant. L'écriture était, de plus, d'une remarquable intelligence. Quand il a été mentionné que la structure de Sons of Anarchy, une série organisé autour de la famille, était basée sur celle de Hamlet, j'ai craint un désastre. En réalité, cette inspiration est très subtile. On retrouve une reine, un roi, un prince, aidé par une jeune fille... La série explore cette véritable société d'outsiders, obéissant à leurs propres codes. C'est ce qui m'a subjugué.


Dans Drive, vous interprétez Nino, un personnage à la fois effrayant et comique. Comment Nicolas Winding Refn dirige-t-il ses acteurs ? Regrettez-vous que votre veine comique ne soit pas davantage exploitée ?

J'adore travailler avec Nicolas Winding Refn. C'est un cinéaste d'une ambition peu commune. Il est né pour réaliser des films. Il est très doué en matière de direction d'acteurs, et, en l'occurrence, il avait énormément de travail à accomplir sur Drive. Nicolas perçoit la direction qu'il veut faire prendre à son film, ainsi qu'à nous autres acteurs. Le personnage de Nino était très peu consistant dans le scénario d'origine. Il a évolué au fil des propositions et des discussions. C'était une très belle manière de travailler. Nino est un personnage qui aspire à être quelqu'un qu'il n'est pas vraiment ; il y a quelque chose de tragique dans ce décalage. Nous avons jugé important de faire de lui une sorte de bouffon dangereux. Rien n'est plus dangereux qu'une personne qui pense être ce qu'elle n'est pas, qui ne se comprend pas. Concernant l'humour, figurez-vous que j'ai justement commencé par la comédie, qui a constitué 90% des pièces dans lesquelles j'ai joué avant de devenir un professionnel. Quand je suis arrivé à Hollywood, parce que je ressemblais à ça (il se lève, laissant à l'audience le loisir de jauger sa carrure, NDLR), ils n'ont rien vu de drôle là-dedans. Je devais être un gangster, un méchant, un mec à l'aspect bizarre, un marginal. Si je voulais du travail, je devais abandonner ma passion pour la comédie, qui est mon premier amour. Quand j'ai l'occasion d'interpréter un personnage qui a des traits comiques, j'en tire profit. Peut-être même un peu trop !

 

 

Songez-vous à écrire un scénario, ou passer derrière la caméra ? Avec qui souhaiteriez-vous tourner ?

Je travaille actuellement sur un film que je souhaite réaliser, et qui est déjà financé. J'aimerais beaucoup vous révéler les noms des acteurs que j'ai contactés, mais je ne peux pas le faire, car ils n'ont pas encore accepté officiellement. Je ne tiens pas à me porter la poisse ! Sachez que ce sont de très bons acteurs, et qu'il s'agit d'un film que je veux réaliser depuis dix ans. L'écriture est, quant à elle, une activité particulièrement mystique pour laquelle j'ai un profond respect. Mais ce n'est pas un talent que je me connais ; je reste donc loin de l'écriture. J'admire profondément les grands scénaristes. Toutefois, lorsque je lis un bon scénario, il semblerait que je sois capable de déceler ce qui peut être amélioré, et ainsi apporter mon aide. Il existe tellement de génies qui écrivent pour le cinéma que je ne peux prétendre les concurrencer, car je sais que ce n'est pas mon point fort.


Lorsque vous êtes sur un plateau, accordez-vous beaucoup d'attention à la direction d'acteurs, a fortiori lorsqu'on connait votre projet de réalisation ?

J'essaie, mais je n'observe pas particulièrement les réalisateurs. Je ne me demande jamais à quoi va ressembler une scène, car je reste très concentré sur ma prestation. Je suis obsédé par l'attitude de mon personnage, et son implication. Mais j'ai travaillé avec de très grands réalisateurs, qui s'expriment visuellement, et réfléchissent à ce qu'ils veulent voir projeté sur un écran, et j'espère que cela m'inspirera. Mon ami Guillermo Del Toro m'a dit un jour, alors que je lui demandais quel était le secret de la réalisation, qu'il fallait s'assurer que la caméra occupe la meilleure place. J'espère que mon travail n'embarrassera pas ma profession, ni tous les grands réalisateurs passés !

 

 

Vous avez tourné dans beaucoup de films fantastiques. Vous souvenez-vous de votre première rencontre marquante avec l'imaginaire ?

Plus je me remémore les images qui m'ont marqué étant enfant, plus je pense au Quasimodo de Charles Laughton. C'est peut-être le plus grand exemple d'un monstre dont la beauté intérieure est tellement éblouissante. Ce personnage a eu un effet si considérable sur moi qu'il a peut-être changé ma vie. Il y a très peu d'images qui m'ont tant impressionné, quand j'étais très jeune. Plus je regarde ce que Charles Laughton a fait du personnage de Quasimodo, plus je m'intéresse à l'interprétation qu'ont fait d'autres acteurs de ce personnage, et ils ne sont pas parvenus à s'approcher du premier, malgré leur talent indiscutable. Pour moi, l'humanité est l'aspect le plus important du fantastique. J'ai toujours été entouré de grands cinéastes, comme Guillermo Del Toro, obsédés par l'idée de faire des films sur créatures, juxtaposés à des attitudes monstrueuses adoptées par les personnages humains. Le Labyrinthe de Pan est un excellent exemple. Tout ce qui touche à l'humanité est, selon moi, ce qui donne au fantastique toute sa valeur.


Après avoir tourné plusieurs saisons de Sons of Anarchy, n'est-il pas difficile de s'extirper de ce personnage de Clay Morrow ?

Je n'espère pas ! C'est réellement un monstre, sans maquillage, peut-être le plus grand monstre que j'ai été amené à interpréter. Etre un monstre n'a donc rien à voir avec votre apparence physique, mais avec ce qui vous motive, ce qui vous obsède, ce qui vous amène à mener votre vie ainsi. Jouer ce type est quelque chose de génial. J'ai toujours eu le sentiment que vous ne devez jamais juger le personnage que vous interprétez, qu'il soit bon ou méchant. Votre travail est de déterminer qui il est, et ce qui l'amène à agir comme il le fait. Avec ce personnage en particulier, le challenge était conséquent. C'est le seul type que j'aie interprété qui n'a aucun sens de l'auto-dérision. Tous les autres avaient cette sorte de qualité tragicomique, qui les amène à ne pas se prendre au sérieux. Clay a un sens de l'humour, sans aucun doute, mais il ne trouve rien de drôle sur sa propre personne. Dans un sens, c'était très difficile pour moi d'interpréter un tel personnage, et ça a nécessité beaucoup d'introspection et bien plus d'interrogations que cela n'a été le cas pour d'autres rôles que j'ai interprétés. Il est en tous points différent de moi, et de l'image que j'ai de moi, car je ne me prends vraiment pas au sérieux, bien au contraire.

 

 

 

 

Qu'est-ce qui, selon vous, explique le succès des grandes séries télévisées de ces dix dernières années, et pourquoi les acteurs confirmés choisissent-t-il d'y participer ?

Je pense que de nos jours, du fait de l'économie et de notre culture, il y a de moins en moins de scénarios, dans le domaine du cinéma, s'intéressant à la condition humaine, comme cela pouvait être le cas dans les années 1970, et depuis le début de l'histoire du cinéma. Les cinéastes avaient à cœur de construire des histoires sur des gens intéressants. Aujourd'hui, un type tout juste sorti de l'université peut faire un film consacré aux robots ou aux personnages de comic books. Dans le cinéma mainstream américain, il n'y a pas tellement matière à se sentir inspiré. On ne nous sort que ces putain de films commerciaux stupides. Nous avions un cinéma indépendant très fort ; c'est aujourd'hui très difficile, d'un point de vue financier. Certaines personnes luttent pour permettre à ce cinéma de garder une place conséquente dans la culture. Vous pouvez toujours faire un film pour deux millions de dollars, mais vous devrez en dépenser quinze pour la publicité et la distribution. Sans cela, personne ne le verrait. Il existe toujours de grands esprits à l'oeuvre dans notre culture, en dépit des réalités économiques, et ils doivent simplement trouver leur place. Les bouleversements économiques ont amené ces personnes à migrer vers la télévision. En réalité, aux Etats-Unis, c'est là que les idées originales les plus intéressantes sont mises en images. Il y a très peu à attendre du côté du cinéma, que j'aime en premier lieu. Si vous voulez vraiment travailler sur du matériel intéressant, vous devez vous diriger vers la télévision. J'espère que la situation changera, et que nous aurons de nouveaux De Palma, Scorsese et Coppola, de grands cinéastes racontant de très bonnes histoires sur de très bons personnages. Mais pour l'instant, on a du Michael Bay et du Transformers. Je crois que je ne recevrai jamais de coup de téléphone de Michael Bay, en particulier après aujourd'hui.

 

 

Jean-Pierre Jeunet souhaiterait vous offrir un rôle dans son prochain film. Etes-vous prêt à travailler à nouveau avec lui, ou avec Jean-Jacques Annaud ?

Il est incroyable pour moi de me retrouver ici, en même temps que Jean-Pierre et Jean-Jacques. L'estime que j'ai pour ces deux hommes, en tant que réalisateurs mais avant tout en tant qu'êtres humains, est au-delà des mots. Je suis un grand admirateur de leur travail et de leurs passions, de leur façon de raconter des histoires, chacun à sa manière. Je laisserais tout tomber pour ces deux hommes, et pour travailler pour eux. Ce serait un plaisir de partager le même air qu'eux, sur un plateau de tournage. Avec eux, vous ne pouvez qu'avoir la certitude que vous allez accomplir un travail de qualité.

 

 

 

Vous avez travaillé, il y a quelques années, avec George Martin sur la série La Belle et la Bête. Allez-vous vous voir proposer un rôle dans Game of Thrones ?

J'adorerais jouer dans Game of Thrones. La seule autre incursion de George Martin dans la télévision était à l'occasion de La Belle et la Bête, où il faisait partie d'une équipe de cinq scénaristes. Chaque épisode sur cinq était donc un épisode de George Martin, et il s'agissait de celui que j'étais le plus impatient de voir. Il écrivait comme personne. C'est un raconteur d'histoire de grande originalité. Je pense que la seule raison pour laquelle ma participation à Game of Thrones n'est pas en discussion est liée à Sons of Anarchy.

 

 

 

 

Avez-vous du nouveau sur un hypothétique Hellboy 3 ?

Je ne miserais pas sur un Hellboy 3. Mais je n'ai pas abandonné tout espoir. L'idée de cet opus est si efficace qu'il serait vraiment regrettable de la laisser de côté. Je vous invite donc tous à écrire chaque jour à Guillermo Del Toro pour réclamer un Hellboy 3 !

 

 

 

Vous dressez un portrait relativement sombre du cinéma américain et des grosses productions. Avez-vous vu The Artist ? Comment expliquez-vous son succès aux Etats-Unis, qui contraste avec la nature des films y étant habituellement populaires ? Seriez-vous prêt à vous engager dans un projet de film muet, s'il se présentait ?

Mon premier film, La Guerre du Feu, était en quelque sorte un film muet : il n'y avait que des grognements, des sons, mais pas de dialogues. Ma première introduction au cinéma, qui a pris place assez tardivement, au cours du XXème siècle, à une époque où les films muets étaient déjà désuets, fut donc un film sans dialogue. J'ai réalisé à cet instant que le cinéma n'était pas nécessairement une quête intellectuelle. Il pouvait s'agir au contraire d'une expérience purement sensitive, et qui fut, en l'occurrence, extrêmement viscérale. Quant au succès de The Artist, il s'explique car c'est tout simplement un putain de bon film ! Quand un film est aussi bon, il ne peut que fonctionner, c'est ce que les studios ne comprennent pas ! Ils refusent de prendre des risques, car il existe des centaines de raisons de ne pas le faire. Il est tellement plus facile de refuser un film. Si vous prenez des risques et que le film échoue, vous pouvez perdre votre job. En refusant, non. Chaque année, quelques uns méritent vraiment le trophée de meilleur film : l'année dernière, nous avions Le discours d'un roi. Cette année, je pense que The Artist a réellement ses chances. Mais il reste extrêmement difficile de faire de tels films, d'abord pour des questions financières. Mais les gens désirent plus que tout d'aussi belles histoires ! Si vous leur donnez, ils y répondront favorablement. Ces excellents films, sont les exemples parfaits du succès de ces prises de risque. Toutes les personnes de ma connaissance qui ont vu The Artist aux Etats-Unis l'ont adoré.

 

 


 

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