Les Crimes de Snowtown, rencontre avec l'équipe

Simon Riaux | 28 décembre 2011
Simon Riaux | 28 décembre 2011

Après avoir découvert Les Crimes de Snowtown un froid matin de décembre, on craint d'abord de ne plus pouvoir avaler quoi que ce soit d'organique avant quelques années, puis on se jure de ne plus jamais approcher d'une agglomération de moins de 50 000 habitants, et enfin, on se demande si interviewer le réalisateur et l'acteur principal du long-métrage est une si bonne idée. Car si l'œuvre est une indéniable et puissante réussite, il faut avoir le cœur bien accroché pour regarder en face sa noirceur désespérée, le portrait radical et désenchanté qu'elle dresse d'une certaine Australie. Le rédacteur parisien, attaché à sa confortable routine comme un photographe germanopratin à une vieille rentière, se demande bien à quelle sauce ses interlocuteurs vont le mijoter.

 


L'auteur de ces lignes avait pourtant bien tort d'appréhender la rencontre avec Justin Kurzel et Daniel Henshall, tant les deux hommes se révélèrent dès le premier abord aussi bourrus que chaleureux, aussi bruts que sympathiques. Et c'est sans tourner autour du pot que le metteur en scène explique pourquoi la ballade sauvage du pire serial killer à avoir sévi en Australie l'a intéressé et touché. « Snowtown, c'est un petit hameau du sud de l'Australie, encerclé de petites villes fantômes, et c'est là que les corps ont été retrouvés, dissimulés dans des barils, dans la chambre forte d'une banque abandonnée. J'ai grandi à quelques kilomètres, quinze minutes en voiture de là où on a retrouvé les victimes. L'affaire est célèbre en Australie, si vous êtes de notre génération, vous n'avez pas pu y échapper, ça a été un événement très fort et clivant de notre histoire contemporaine. C'est très personnel, le casting et moi-même avons grandi dans l'environnement de ce fait divers. Je ne sais pas, quelque chose dans cette histoire me parle, je me sens connecté à ce jeune homme au sein de cette communauté dysfonctionnelle, qui veut trouver une place, un moyen de survivre. C'est un point de vue auquel je suis connecté. Je ne suis pas attiré par la violence ou les films d'horreur, mais ce qui se joue dans ce groupe, les interactions avec les familles, les gamins, les habitants, cela me passionne. »

 


Une approche viscérale qui transpire de la mise en scène, laquelle fait corps avec son sujet et ses personnages. Ces derniers sont d'une force et d'une humanité peu commune, un exploit d'autant plus impressionnant que le casting se compose principalement de comédiens non professionnels. Tous ont dû apprivoiser des rôles difficiles, et comprendre leur personnalité, même les plus noires. Un travail indispensable pour Daniel Henshall : « John peut prendre le pouvoir parce qu'il arrive dans ce groupe, et y représente l'intégrité, l'autorité. Personne n'était là pour eux, pas l'Etat, pas la police. Et lui il arrive, il leur donne une voix et dit : « vous savez quoi, on peut régler vos problèmes, on va régler vos problèmes. Vous êtes révoltés ? Vous avez bien raison. On va nettoyer cet endroit. » Et s'il les abuse et les fait basculer sur une horrible pente, ils ont le sentiment que c'est le seul chemin à suivre pour échapper au sort qui est le leur depuis des années. Il se nourrit du pouvoir, celui que que donne la communauté, sa famille, le héros. Et son pouvoir s'exprime dans la torture, c'est l'incarnation suprême de son emprise. »

 


Une tragédie atypique et marquante que celle de ce groupe de tueurs, mi-vigilante, mi-prédateurs, qui ont marqué au fer rouge une nation. D'où la difficulté d'aborder un tel projet, de le raconter, et inévitablement, d'y replonger. « Bien sûr qu'il y a eu controverse, lance Daniel Henshall, nous traitions d'un événement traumatisant et honteux pour nombre de gens, pour toute une région en fait. Les habitants se demandaient ce qu'on cherchait à raconter, l'image qu'on allait donner d'eux, pourquoi les tueurs étaient les personnages principaux, etc... Au final, ces doutes et cette hostilité ont servi le film, et le public a été nombreux à se déplacer pour le voir, les gens pensaient qu'ils devaient absolument se faire un avis. Du coup ils ont bien vu qu'il n'était pas question de complaisance, qu'on avait essayé de comprendre ce qui se passait au sein de ce groupe, et de cette famille, que le film ne faisait pas dans le sensationnel, mais traitait de la détresse, de l'abandon de certaines populations, et des extrémités dans lesquelles elles peuvent sombrer si la société les ignore totalement. »

Un regard quasi anthropologique, qui n'interdit pas au métrage de dégager une poésie funeste. Pour autant, les deux artistes sont loin de broyer du noir, et se défendent d'avoir réalisé un film dépressif. C'est ce que démontre le metteur en scène entre deux éclats de rire, après que nous lui ayons appris que sa première œuvre sortira dans nos vertes contrées quelques jours après Noël. « Vous savez quoi ? Je crois que vu tout les trucs qui vont nous saturer de sucre à ce moment-là, on fera office d'antidote. Au pire les gens peuvent se tromper, ça s'appelle Snowtown, le héros a une grosse barbe...  »

 



 


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