Eric Névé (Truands)

Laurent Pécha | 7 janvier 2007
Laurent Pécha | 7 janvier 2007

En 10 ans, Eric Névé a eu pas mal de démélés avec la critique. De Dobermann à Truands en passant par Le Petit poucet, Brocéliande et Sheitan, le patron de La Chauve-Souris, le nom de sa boîte de production, a encaissé pas mal de coups. Mais il est toujours debout et c'est tant mieux pour le cinéma français.

 

Quelle est l'origine de Truands ?
On en a parlé très tôt, quasiment pendant la mise en route de Scènes de crimes. Frédéric m'avait dit que dans ses fantasmes les plus fous, il y aurait trois films abordés de la même manière, sur les flics, les espions et les truands. On n'en avait parlé à personne, mais il y avait cette envie de trilogie dès le départ. Et voir aujourd'hui ces trois films liés organiquement me met en joie - une telle collaboration entre un producteur et un réalisateur est de plus assez rare dans le cinéma.

 

Quelles sont les perspectives de ventes internationales pour Truands ?
Quelques ventes ont déjà été faites mais pour ce genre de film, tout dépend de la carrière française. S'il démarre fort mercredi, elles s'enchaîneront vite. Les truands peuvent s'exporter, plus facilement qu'une comédie franchouillarde !

 

 

 

Combiens d'entrées vous visez ?
Il faut faire au minimum 500 000 entrées France et on gagnera de l'argent à partir du million, et nous sommes bien conscients qu'il y a très peu de chances qu'on l'atteigne. C'est le genre d'opération qu'on fait très rarement.

 

C'est un luxe !
Oui, complètement. Dans mon parcours de producteur, c'est la fleur que je m'octroie après 10 ans de travail.


J'ai l'impression que Scènes de crimes a mieux été accueilli qu'Agents secrets, et vous ?
La réalité des chiffres montre l'inverse. Scènes de crimes a fait à peine 200 000 entrées (215 726 exactement, Ndlr.), ne s'est pas vendu à l'international et n'a pas marché en DVD. C'est uniquement à partir du passage télé que le film s'est révélé au grand public. Alors qu'Agents secrets s'est vendu partout dans le monde, s'est approché du million d'entrées (842 774) et s'est avéré plus facile à digérer pour un producteur que l'échec de Scènes de crimes. L'attente a beaucoup joué dans la réaction du public, qui avait peut-être placé la barre trop haut mais contrairement à ce qu'on peut croire, il a été plus rentable que le précédent. La même chose s'était produite avec Dobermann, qui avait connu une carrière honorable pour un premier film, malgré des chiffres qui avaient pu paraître décevants à cause du gros buzz qui avait précédé la sortie.

 



 
 

Une autre de vos productions, souvent qualifiée de nanar, a connu un destin bien étrange : Brocéliande. Pour résumer, échec en salle, carton en DVD !
L'histoire du cinéma est remplie de bides qui sont finalement restés. On peut avoir des avis très personnels sur des films mais de là à s'ériger en donneur de catégories et notes générales, comme le font 99% des critiques… Je n'ai pas cette prétention. Après l'échec en salles, il a été bien sûr plus difficile de monter de nouvelles opérations mais tout producteur digne de ce nom passe par là, ça fait partie du job. Je m'étais pris un bide dès ma troisième production avec Les Kidnappeurs, qui se vend de mieux en mieux d'ailleurs, et j'avais eu du mal à m'en remettre, même physiquement.

 

Que deviennent Graham Guit et Doug Headline ?
Ils essaient de monter des films… Il est vrai que lorsqu'un réalisateur et un producteur ont eu un bide ensemble, c'est compliqué d'enchaîner ensemble à nouveau. Il faut se reconstruire chacun de son côté, pour éventuellement se retrouver plus tard. Je suis en très bon rapport avec eux mais il n'y a pas de projets communs pour le moment. Ce n'est même pas une question de volonté, c'est que nous évoluons dans un milieu très dur, tributaires des financiers. J'ai été de l'autre côté de la barrière et je connais bien les règles. Parmi elles : on ne remise pas sur une combinaison qui a échoué au box-office.

 

     
 

On s'aperçoit en regardant votre filmo que vous aimez secouer le cinéma français.
J'étais formé pour travailler dans les finances et puis au dernier moment je me suis dit que je devais suivre ma passion, le cinéma. Je n'oublierai jamais que je suis dans le cinéma pour un principe de plaisir. Et ce principe de plaisir, avant le principe de réalité, l'argent, c'est d'aborder et de faire naître des films qui se rapprochent le plus possible d'un certain concept de modernité. Je préfère secouer, quitte à me planter, plutôt que d'être un suiveur.

 

Vos deux dernières productions, Sheitan et Truands, n'ont pas reçu un bon accueil critique non plus. Cela vous touche ?
Nous sommes des professionnels, on essaie de bâtir des opérations pour ne pas mettre les financiers trop dans l'embarras si le film ne marche pas. Sheitan n'a pas eu une bonne presse, comme Dobermann à l'époque, qui avait été même traité de « film mussolinien ». Je n'ai donc pas été surpris que Sheitan soit qualifié de « film de dégénérés », « vide de sens », etc… J'ai plus été touché par le problème du piratage sur le Net. On pouvait le télécharger, dans de très bonnes conditions, avant sa sortie. Dès que ça vise les 16 / 24 ans, le Net s'en empare. Pour en revenir aux critiques, vous savez, j'ai vu les réactions positives dans les salles et c'est ce qui m'importe le plus. Quand vous faites un film original et moderne, il faut être en permanence prêt à recevoir de mauvaises critiques.

 


 
 

Je vais être méchant, mais il n'y a pas de raisons que je me retienne, vu que mes productions se font attaquer ! Il n'y a pas plus pompier, conservateur et protecteur de son petit truc que les critiques. Quand Romain Duris se torche avec Les Cahiers du Cinéma dans Dobermann, ce ne sont pas les Cahiers qui ont répondu, mais leurs potes. Alors ça allait du Monde à Télérama. Il y a un formatage chez les critiques, celui qui écrit aux Cahiers peut écrire dans Libé, la quintessence de tout ça étant Les Inrockuptibles, c'en est à mourir de rire. Sans oublier Score qui se proclame le pic de la modernité alors que ses rédacteurs sont les plus ringards de la Terre sur leur façon d'aborder les critiques. Ils crachent souvent sur des films, sont payés pour ça et je préfère ma place que la leur. Et puis il faut dire que les critiques de la presse écrite, les gens s'en battent les steaks. Excusez-moi, mais les chiens aboient, la caravane passe ! Avant ça me mettait dans une rage folle, maintenant, ça me passe au-dessus… La presse écrite se défoule sur Truands notamment parce qu'il casse une des règles fondamentales de la narration cinématographique : il n'y a pas de personnages positifs. Déjà pour monter le film, ça nous a créé de nombreuses difficultés, avec la violence.

 

Autoportrait

 

Pourtant, le milieu du grand banditisme n'est jamais glamourisé.
Oui mais les financiers s'en tapent de déglamouriser. Ce qu'ils veulent, c'est faire du pognon ! Il y a même des patrons de studios qui ont refusé de lire le scénario, par principe. Heureusement, le casting, le nom de Schoendoerffer et mon expérience dans le film de genre ont permis de boucler le budget.

 

On entend parfois n'importe quoi à la télé, ils ont dit sur M6 en présentant une interview de Béatrice Dalle que Truands était « une grosse production » !
(Rires) Il a coûté 4 millions d'euros, soit largement moins que la moyenne des films français. Mais à l'écran, ça ne se voit pas. À partir du moment où vous savez que vous serez interdits aux moins de 16 ans, point sur lequel nous avons été honnêtes dès le départ, vous savez que vous n'aurez pas beaucoup d'argent car à part Canal, vous n'intéresserez pas les autres chaînes.

 

Vous intéressez-vous à la presse internet ?
Oui, c'est pour ça que ça m'ennuie de parler ici des critiques ainsi. La seule chose vraiment bien que j'ai vu en terme de promo ces dernières années, c'est ce que vous avez fait avec Schoendoerffer et Marchal. On peut ne pas être d'accord mais c'est très intéressant. Je pense que des talents seraient très contents d'avoir comme eux l'occasion de pouvoir parler autour d'une table, en toute décontraction, sans être trop dans la promo. Et puis c'est un document : dans vingt ou trente ans, il gardera sa force.

 

 

Vous produisez le prochain film de Jean-Paul Salomé, Les Femmes de l'ombre. Sans vouloir tomber dans la provoc facile : vous avez vu Belphégor et Arsène Lupin ?...
(Grand sourire) Il y a des éléments qui m'intéressent beaucoup dans ces deux films que j'aime. Jean-Paul est un génie du choix de sujet. Il sait ce qui va attirer le public. De mon côté j'apporte mon savoir-faire dans le thriller. On s'est inspiré de faits réels, vécu par un groupe de résistantes pendant la seconde guerre mondiale. Quatre françaises et une étrangère sont chargées de neutraliser, c'est à dire supprimer, un militaire nazi dans Paris. Il n'y aura pas seulement de l'émotion, que Jean-Paul sait très bien gérer, le côté thriller sera aussi présent. Il devrait se créer une belle complémentarité entre nous, c'est un projet qui m'excite beaucoup et le plus gros budget que j'aurai à gérer puisqu'il coûtera 20 millions d'euros - contre 14 millions pour Agents secrets. L'époque s'y prête, ça pèse très lourd mais comme on a un sujet et un casting très forts, les partenaires ont suivi tout de suite.

 

Et l'envie de passer à la réalisation ?
Honnêtement, je l'ai sur le principe. Ensuite, me plonger dans un projet pendant trois ans, ça veut dire que je ferme ma boîte et je prends tellement de plaisir à la production que je ne suis pas sûr d'en prendre autant à la mise en scène. La flamme n'est pas assez forte pour que je me lance dans l'aventure. Mais qui sait….

 

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Autoportrait de Eric Névé.

 

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