Anthony Delon - Interview d'un Mensch

Didier Verdurand | 13 novembre 2009
Didier Verdurand | 13 novembre 2009

Depuis quelques semaines, tout le monde connaît la signification du mot « népotisme ». Pourtant, quand on voit la carrière d'Anthony Delon, ce n'est pas vraiment le premier mot qui vient à l'esprit. On penserait plutôt à « galère » parce qu'il faut vraiment creuser pour trouver de grands films - sans en trouver, pour être honnête. Pourtant, l'homme est charismatique, a du talent à revendre et mériterait des projets plus excitants. Alors pourquoi ça coince ? Nous lui avons demandé à Sarlat où il présente Mensch, réalisé par Steve Suissa, dans lequel il est très crédible en truand - hélas on le voit trop peu.

 

C'est un rôle écrit pour vous ?

Je crois. Steve Suissa m'avait déjà dirigé au théâtre et nous sommes amis depuis quelques années. Il m'a tout de suite proposé le rôle mais c'est drôle, je ne sais pas à quel point j'ai pu influencer l'écriture du personnage.

 

Ça aide d'avoir flirté avec la délinquance pour aborder ce type de rôle ?

Oui. L'intrigue se passe autour de la rue Richet à Paris et j'allais souvent dans ce quartier quand j'avais 18 ans. Je me faisais raser chez un barbier du coin et je traînais avec des copains... C'était un vrai repère de gangsters. J'en ai fréquenté quelques-uns et forcément cela vous imprègne alors quand vous avez besoin de retrouver certaines émotions vécues, il suffit d'ouvrir le tiroir.


Vous aimez ce cinéma ?

Beaucoup. J'aime Martin Scorsese, James Gray... Melville, évidemment... Je suis un fan absolu de Michael Mann : Heat est un de mes films cultes. Mais je ne suis pas attiré seulement par les films noirs, je suis très ouvert. Je revois souvent La Vie est belle de Capra, qui me porte à réflexion. On pourrait citer d'autres titres.

 

Votre père a joué dans des classiques. Vous arrivez à les apprécier comme un spectateur lambda ?

Je pense, oui. Mais vous savez, ça fait des années qu'il les a tournés et donc que je les ai vus. Je ne cherche pas à les revoir mais quand je tombe dessus par hasard comme récemment avec 2 hommes dans la ville, je prends du plaisir.

 

Rentrons dans le vif du sujet. Vous passez des castings, de temps en temps ?

Pas tant que ça. Pas assez. Je ne sais pas pourquoi. Je fais du théâtre et quand je suis en tournée en province, je me rends compte d'un anachronisme entre ce qui se passe à Paris et l'attente du public au sens large. Très souvent, les gens m'arrêtent dans la rue et me disent « On ne vous voit pas assez, on aimerait vous voir plus. » Quand vous me l'avez dit tout à l'heure, je vous ai répondu « Bienvenue au club ! » Plus encore que les metteurs en scène, ce sont les directeurs de castings qui font le cinéma français. Ils cherchent, ils proposent. Et pour une raison qui m'échappe, ils ne viennent pas trop me chercher. Cela changera certainement car les mentalités évoluent mais c'est comme ça pour l'instant.

 

Vous avez bien une idée pour expliquer cette situation ?!

Il y en a sûrement plusieurs... Pendant quelques années, j'ai fait surtout de la télé. Une étape importante qui m'a permis de me faire un public, de devenir populaire. Canicule, c'est 6,2 millions de téléspectateurs pour chaque épisode de ce 4x90 minutes et là, vous rentrez chez les gens. Malheureusement, contrairement aux États-Unis, les vedettes du petit écran ont du mal à le devenir sur le grand. Où sont nos Michael Douglas, George Clooney, Johnny Depp, Bruce Willis, etc... ? Là-bas, Hollywood a su capitaliser leur notoriété pour en faire des stars. Ici, il y a des directeurs de casting trop branchés intellos et anti-télé, il y en a aussi d'autres qui n'ont pas réussi à devenir réalisateur et qui gèrent mal leur frustration... On fait souvent jouer ses copains... Ils ont tort de prendre la télé pour quelque chose de vulgaire. C'est mépriser le public. Pourquoi à votre avis des comédiens réussissent à enchaîner les films alors qu'ils ne font pas d'entrées en salles ?

 

Oui, ça m'épate.

Nous sommes plusieurs à être épatés ! Ailleurs, il y a un système dit bankable. Ici, il y en a mais assez peu, il faut le dire.


Vous auriez pu être pistonné à fond, avec votre père et votre parrain Georges Baume, qui était un grand agent de comédiens. Mais ça, on ne peut pas vous le reprocher !

C'est une fausse idée. C'est vrai, je n'ai jamais été pistonné mais je crois que c'est le cas pour n'importe quel fils de star. Gérard Depardieu a bien voulu jouer une ou deux fois avec son fils et c'est évident que cela donne un coup de main pour le développement du projet mais c'est tout. Au tout départ être un « fils de » est un avantage pour vous aider à rentrer dans le milieu mais en même temps, la barre est tellement haute que cela se transforme en handicap. Comme mettre le pied à l'étrier d'un pur-sang alors que vous êtes débutant. L'idée de croire que c'est plus facile pour nous est un cliché à la con que je ne supporte pas.

 

(le climat s'est refroidi) Certes mais je me répète, on ne peut pas vous le reprocher !

Le dire pour d'autres, c'est aussi stupide. Ça ne marche pas comme ça.

 

Et vous avez passé des castings aux Etats-Unis, un terrain plus neutre ?

J'ai un peu vécu là-bas. La première fois, je n'avais pas envie d'en passer, ce n'était pas le moment. La seconde, j'ai tellement détesté vivre à Los Angeles que ma pire angoisse était qu'on me fasse rester dans cette ville. Au bout de deux mois, je n'en pouvais plus. J'avais passé un casting et j'avais un projet mais j'ai préféré rentrer en France pour jouer au théâtre, sous la direction de Steve Suissa.

 

Parfois un gros succès peut tout changer et dans votre filmo, on trouve La Vérité si je mens. Un rôle secondaire, certes, mais campé efficacement. Aucune retombée, ensuite ?

Non. Je ne sais pas pourquoi. (silence) Je ne sais pas pourquoi.

 

Peut-être que votre rôle était trop antipathique et que vous étiez trop crédible !

Oui, peut-être ! C'est un drôle de pays... Parfois les gens réagissent bizarrement... J'ai retourné le problème plusieurs fois dans ma tête, sans comprendre.

 

Et vous êtes pas mal dans le genre autocritique. Dans votre biographie sortie l'année dernière chez Michel Lafon, Le Premier maillon, vous écrivez à propos de votre interprétation dans La Femme fardée : « Qu'est-ce que tu es mauvais ! Tu es nul à chier mon pauvre vieux ! »

Je pense être assez objectif. J'ai un regard critique sur les autres, mais sur moi encore plus. Et c‘est vrai que j'étais vraiment nul à chier dans ce film...

 

Les performances dont vous êtes fier ? (le climat se réchauffe)

Sans que je me trouve forcément extraordinaire, il m'arrive d'être fier parce que j'ai bien fait mon travail. Il y a L'Homme pressé, tourné pour la télévision et qui vaut sans problème un film de cinéma. Un épisode de Louis Page dans lequel j'interprète un prêtre homosexuel. Le Violon brisé, un autre téléfilm. Au cinéma je dirais Jeu de cons. Et je suis content de moi dans Mensch.

J'ai choisi dans votre livre 3 noms d'illustres personnes que vous avez croisées durant votre jeunesse. Vous me dîtes un mot sur eux ? On commence par Frank Sinatra.

(Pour résumer le contexte en quelques mots, le Prince Rainier de Monaco avait interdit dans le milieu des années 80 à sa fille Stéphanie de fréquenter Anthony, son boyfriend de l'époque.  Quand celui-ci est revenu sur le Rocher, Sinatra l'a pris à part dans une boîte de nuit et lui a dit clairement de garder ses distances avec Stéphanie, en lui donnant une tape sur la joue, à la mafioso)

Pour le coup, ça vous a aidé d'être un Delon ? Sinon l'avertissement aurait pu être plus musclé, non ?

Pas du tout et à ma connaissance, il n'était pas au courant. Je pense surtout que Sinatra en n'avait rien à cirer d'avoir un Delon ou un Mitterrand en face de lui. MONSIEUR Frank Sinatra ne craignait personne, c'était une mégastar avec des connections dans le Milieu.

 

Vous dîtes dans le livre être resté stoïque mais intérieurement, même pas peur ?!

Non, vraiment. Je ne lui ai pas mis un coup de boule parce que derrière lui il y avait une armoire normande ! Et puis c'était un vieux monsieur. Mais ce n'est pas une grande gueule, surtout si elle me menace, qui va m'impressionner. C'est un homme comme Gandhi, avec son courage et son humanité, qui m'impressionne.


Passons à Mickey Rourke.

C'est un grand acteur. Mais à l'époque (en 1989), les difficultés s'annonçaient, c'est le début de la période noire dont il parle souvent. Il avait monté un bar avec des copains, Mickey and Joey et il faisait un peu office de chef de bande. Il avait un énorme charisme mais une personnalité très ambigüe. Il jouait sa vie comme dans un film et il était en même temps sympathique et antipathique. Provocateur et doux comme un agneau. Nous n'avons jamais été amis mais il est venu chez moi jouer au billard, on a fait de la moto ensemble...

 

Et le meilleur pour la fin, Bob Marley.

(son visage s'illumine) J'étais gamin, j'avais 14 ans. Il était proche de ma mère et surtout de mon beau-père (Chris Blackwell), qui l'a lancé via son label Island Records. C'était un petit bonhomme avec une énergie incroyable. J'ai toujours adoré sa musique, c'est un prophète. Il avait quelque chose en plus. Dans la voix. Dans l'âme. On s'est juste rencontrés, après un concert sur un bateau où mon beau-père avait organisé une fête. On a échangé quelques banalités mais l'avoir en face de soi est à lui seul un moment inoubliable.

 

Propos recueillis par Didier Verdurand à Sarlat.

Autoportrait d'Anthony Delon.

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