Pascal Bonitzer (Je pense à vous)

Julien Dury | 28 novembre 2006
Julien Dury | 28 novembre 2006

Je pense à vous est typiquement le genre de bon film pas totalement abouti pour lequel une entrevue avec le réalisateur peut se révéler intéressante. Celle-ci a donc été obtenue sans problème. Enfin si, un seul : le fait d'être prévenu la veille au soir. Après une nuit blanche, je me retrouve devant Pascal Bonitzer. Lui annonçant qu'il s'agit de ma première interview et que tout ça est affreusement angoissant, il répond « Un dépucelage, en gros ». Au moins, les choses s'annoncent sous un angle sympathique.

On sent chez vous comme une fascination pour les lieux. Les cimetières, par exemple…
Oui, tout à fait. Je voulais un pari un peu fantastique ou romantique au sens esthétique du terme. Les cimetières justement, mais aussi les ruines, les paysages nocturnes. Le film a effectivement une tonalité macabre, même si par un certain côté, c'est aussi un vaudeville… Entre ces deux aspects, il y a comme le filigrane d'un film fantastique que j'ai envisagé un moment, mais que j'ai laissé dans les limbes. Ma première idée était de raconter le retour d'une revenante vers son ancien amant. C'est finalement un peu le cas, même si le personnage de Marina De Van n'est mort qu'au figuré. Si j'avais poursuivi dans cette veine, j'aurais dû être intégralement sérieux, ce dont je n'avais pas très envie. Les codes du cinéma fantastique n'ont jamais très bien marché en France à moins d'imiter le cinéma américain.


Vous citez Tourneur dans le dossier de presse…
Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est une influence, mais c'est sûrement l'un des réalisateurs à l'origine de mes plus grands plaisirs de spectateur.

Et comme lecteur ? Des auteurs fantastiques de prédilection ?
Parmi les romantiques, j'ai lu l'intégrale des Contes d'Hoffmann ou des auteurs plus anglo-saxons comme Sheridan le Fanu. Adolescent, j'étais assez féru de Lovecraft, mais là on est carrément dans l'horreur. Encore que ce soit aussi un fantastique basé sur la suggestion, malgré un style assez emphatique…

Le film donne une impression de danger permanent avec cette présence du Bois de Vincennes.
C'est ce que je voulais et c'est d'ailleurs ce que dit le personnage joué par Marina de Van à Édouard Baer dont la maison se situe à côté du Bois. En même temps, elle-même habite en face du cimetière.


Comme pour les lieux, vous semblez avoir un certain fétichisme pour les mots au point de les vider de leur sens. Je pense à des termes comme « antisémite »…
Oui, j'aime donner un contenu équivoque ou dangereux aux mots tout en leur donnant effectivement une nature de fétiche. Je ne m'intéresse pas à leur contenu propre. L'un des aspects sinistres de notre époque, c'est la pression identitaire qui rend les gens de plus en plus tributaires d'une appartenance ethnique ou religieuse. J'aime que les mots ne soient que des mots et qu'ils glissent sur les personnages sans qu'ils les marquent. Le terme « juif » n'est ici rattaché à aucun comportement spécifique chez les personnages d'Édouard Baer et de Géraldine Pailhas. Savoir qu'ils le sont crée pourtant un trouble quand on voit que le seul à s'approprier des traits identitaires est le rôle joué par Charles Berling, alors qu'il n'a pas d'origine juive. Je n'ai d'ailleurs pas inventé ce genre de comportement pour les besoins du film, j'ai un modèle assez précis…
Worms (le personnage de Berling) est l'un des rôles les plus réussis, assez noir mais pourtant très sympathique.
C'est vrai que c'est un personnage toutes voiles dehors, à la fois outrancier et burlesque ; le jeu de Berling n'y étant pas pour rien. Ce n'est peut-être pas le plus sympathique mais c'est en tout cas le plus drôle et du même coup le plus fantastique. Il joue un peu le rôle du Diable, et comme celui-ci est souvent charmant… On en revient d'ailleurs à la littérature romantique et à la figure du mauvais démiurge qui crée tous les malheurs dont les personnages vont ensuite souffrir. Sauf qu'il le fait de manière assez drôle.

C'est volontaire de ne pas l'avoir trop montré ?
J'ai essayé de le montrer le plus possible, mais il n'est jamais que le déclencheur. Il reste extérieur, n'intervenant que dans les moments stratégiques, ce que souligne d'ailleurs son intervention en voix-off à la fin du long-métrage. Un rôle plus important l'impliquerait forcément dans l'histoire en lui faisant revenir à la figure ses mauvaises actions. Le film aurait été différent, peut-être plus intéressant, mais ce n'était pas mon intention.


Sur le mélange des genres, vous avez coécrit le scénario avec Marina de Van. Y avait-il un partage des tâches entre comédie et drame ?
En fait, j'avais commencé laborieusement le scénario mais je n'arrivais à dépasser la première partie de l'histoire. J'ai alors recouru à Marina comme scénariste alors que j'avais pensé à elle en tant qu'actrice dès le début. Elle m'a aidé à faire un saut dans le drame auquel j'avais du mal à me résoudre. Je crois que je me retenais et que j'avais du mal à franchir ce cap. Pour la première fois, il y a mort d'homme dans un de mes films, et cela donne un côté plus dur, peut-être plus désagréable pour le public…

Il y a aussi un aspect intemporel.
Le film le serait totalement, sans le rôle qu'y jouent les portables, souvent moteurs de l'action. Enfin, ça n'a quand même rien à voir avec le film de Scorsese qui sort en même temps que le mien.

Vous seriez prêt à faire un vrai film fantastique, maintenant ?
Ca va peut-être m'aider. Pour mon prochain projet, je suis déjà dans le cinéma de genre, puisque j'adapterai Le Vallon, un roman d'Agatha Christie.


Plus prosaïquement, des attentes quant au succès en salles ?
Ah, j'espère forcément le maximum… Mais je ne sais pas ce que celui-ci peut signifier. Je sors quand même une petite production, même si j'ai pu diriger de grands comédiens. Enfin, je suis satisfait du résultat et pour mes précédents films, le mélange des genres m'avait plutôt porté chance. On verra…

Pour finir, les lunettes d'Édouard Baer, c'était son idée ou la vôtre ?
La sienne, mais ça m'allait très bien !

Propos recueillis par Julien Dury.
Autoportrait de Pascal Bonitzer.

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