Bruno Delbonnel (interview carrière)

Didier Verdurand | 2 août 2007
Didier Verdurand | 2 août 2007

Auréolé cette année d'un César de la meilleure photographie et d'une nomination à l'Oscar, Bruno Delbonnel est surtout fier de son prix de l'ASC (American Society of Cinematographers). Ce fan de Kubrick, Kurosawa, Fellini, Melville et Renoir pour ne citer qu'eux nous a reçu chez lui aux portes de Paris pour nous parler non pas du film qui lui a valu tous ces honneurs, Un long dimanche de fiançailles (les remarquables bonus du DVD sont là pour ça !) mais de ses débuts et de sa vision du métier.

 

 

Vous êtes un nouveau membre de l'ASC. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Il s'agit d'une association qui n'a d'autre but que d'être prestigieuse et dans laquelle les directeurs de la photo peuvent communiquer facilement entre eux. Il faut trois parrains pour y rentrer. Rodrigo Prieto (8 Mile, 21 grammes, Alexandre) m'a proposé de le devenir et les deux autres devraient être Owen Roizman (L'Exorciste, French Connection) et Steven Poster (Donnie Darko), l'ancien Président de l'ASC. Philippe Rousselot a aussi proposé d'être mon parrain. Nous sommes une vingtaine d'européens - la plupart vivant aux États-Unis - sur 280 membres. Ils décernent chaque année sept ou huit prix dont celui du meilleur chef-opérateur pour un film de fiction, aussi important que l'Oscar dans la profession. J'avais obtenu une nomination pour et l'avoir remporté cette année pour Le fabuleux destin d'Amélie PoulainUn long dimanche de fiançailles m'a vraiment surpris. Jamais je n'aurais imaginé pouvoir devancer Robert Richardson, nominé pour Aviator.

 

Comment êtes-vous rentré dans le cinéma ?

J'ai fait des études de philo et j'ai écrit un scénario de court-métrage. J'ai obtenu une subvention de 100 000 francs du CNC, j'ai trouvé un producteur endetté qui m'a piqué mon pognon et j'ai mis un an pour le récupérer. Je l'ai finalement réalisé avec Henri Alekan à la photo. Il m'a fait découvrir la lumière et ma passion est née de cette rencontre, à un moment de sa vie où il ne travaillait pas - sa carrière a été en dents de scie. Je me rappelle, pendant la préparation, il est resté une heure au téléphone et m'a dit en raccrochant. « Bruno, je ne suis pas sûr de pouvoir éclairer votre court, un réalisateur allemand me propose du boulot. Il s'appelle Vim Vandère. » En fait, Wim Wenders ! (Rire.) Il a pu heureusement tourner mon court et a enchaîné sur L'état des choses de Wenders qui a obtenu un Lion d'or à Venise. Je bossais aussi à l'époque dans un studio d'animation avec un certain Jean-Pierre Jeunet qui est devenu mon assistant sur le court. C'est un faux départ dans le cinéma en ce qui me concerne, car je n'ai jamais réalisé depuis. Je suis devenu par la suite très ami avec Jean-Pierre, nous formions un trio avec Caro. Après avoir touché à l'animation, nous avons fait Le bunker de la dernière rafale, qui s'est fait remarquer et je me suis rapidement rendu compte que je n'étais attiré que par l'aspect artistique d'un film, je ne pourrais pas être réalisateur, qui est selon moi le métier le plus compliqué du cinéma ! Il faut trouver de l'argent, convaincre les acteurs… Je suis bien plus à l'aise à la lumière !

 

 


Vous avez été assistant sur 37°2 de Beineix.

C'est un grand souvenir, Beineix était au sommet de son art, Jean-Hughes Anglade et Béatrice Dalle en état de grâce….

 

Vous n'avez jamais éclairé depuis des scènes aussi érotiques !

Faux ! Pour la simple raison que je n'ai pas éclairé ces fameuses scènes ! L'accès au plateau m'était interdit comme à la plupart des membres de l'équipe (même si j'ai également réalisé le making of), donc ne comptez pas sur moi pour vous dire si Jean-Hugues et Béatrice ont vraiment mimé leurs ébats ! (Rire.) Il est très difficile d'avoir un regard assez objectif sur les films sur lesquels vous avez travaillé mais j'ai adoré 37°2 en tant que spectateur. Par exemple quand je regarde les scènes de tranchées dans Un long dimanche de fiançailles, je pense surtout aux énormes difficultés rencontrées !

 

Revenons à Jean-Pierre Jeunet. Pourquoi n'êtes vous pas chef-opérateur sur Delicatessen ?

Jean-Pierre était déjà mon meilleur ami mais nous avions suivi des chemins différents et il avait déjà travaillé avec Darius Khondji sur des pubs donc il préférait l'idée de continuer cette collaboration artistique surtout que je n'étais pas encore chef-op à l'époque, donc la question ne s'était pas vraiment posée. Il m'a proposé de faire Delicatessen comme cameraman et j'ai d'ailleurs commencé la préparation avec Darius. Malheureusement, des partenaires financiers de Claudie Ossard se sont retirés et la production s'est arrêtée un moment. Quelques mois plus tard, Jean-Pierre a décidé de se lancer dans l'aventure avec le budget dont il disposait, moins important qu'il l'aurait désiré, mais l'expérience du Bunker l'avait convaincu qu'il pouvait s'en tirer avec deux francs six sous. Seulement, mon poste a dû être supprimé, faute d'argent et c'est lui qui s'en est occupé avec Darius.

 


 


Il faut donc attendre Le fabuleux destin d'Amélie Poulain pour vous revoir au générique d'un film de Jeunet. Est-ce que ce film a changé votre vie ?

Radicalement. Je faisais beaucoup de pubs, on me proposait peu de longs-métrages… Depuis le triomphe d'Amélie, j'ai un agent américain et je ne suis plus cantonné qu'au « marché » français, j'ai souvent des propositions américaines, du film d'auteur au blockbuster. J'ai refusé X-Men 3 parce que ce genre ne m'intéresse pas tellement.

 

Vous privilégiez alors le scénario dans vos choix de films ?

Pas seulement, mais un film comme X-Men 3, je ne vais pas le voir au cinéma et je ne l'ai pas en DVD donc forcément, je ne vais pas être excité à l'idée de le faire. Je respecte beaucoup le travail sur la lumière dans ces blockbusters à effets spéciaux, je les regarde quand même par curiosité, mais ça s'arrête là. Par exemple, Blade a une lumière magnifique mais pour moi elle n'a aucun sens, c'est du pur esthétisme qui ne pousse pas à la réflexion. Il y aussi des réalisateurs à qui je dirais oui les yeux fermés, comme Jim Jarmusch, David Lynch, Jane Campion, Pedro Almodovar… Donc pour répondre à votre question, je m'attache plus au scénario quand le réalisateur n'est pas aussi prestigieux que ceux que je viens de citer. Quant à la question que je me pose tout le temps, c'est qu'en tant que chef-opérateur, qu'est-ce que je peux apporter au film pour le rendre encore plus passionnant et original ?

 


 
  


Vous préférez un metteur en scène porté sur la technique ?

C'est un bonheur de travailler avec Jean-Pierre Jeunet car il a une expérience dans tous les domaines, donc un avis réfléchi sur les décors, les effets spéciaux, etc… Il garde un œil éclairé partout. Je viens de finir un court-métrage avec les frères Coen pour Paris je t'aime, ils sont aussi très calés sur le plan technique, ils répondent aux questions avec précision. Dans un autre style, ma collaboration avec Cédric Klapisch était radicalement différente, puisqu'il m'arrivait parfois de faire le découpage de certaines scènes de Ni pour ni contre. Ce n'était pas facile de travailler avec Cédric, que j'apprécie beaucoup par ailleurs, parce que nous ne venons pas du même monde. Il marche à l'improvisation alors que moi, j'ai besoin d'une préparation, de temps pour réfléchir. Mon dernier film, Have you heard, allait encore plus dans cette direction, le réalisateur Douglas McGrath se reposait sur moi pour tout ce qui était technique. J'avais connu cette situation avec Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes de Jean-Jacques Zilberman, mais lui avait l'excuse du premier film… Tout ça pour dire que l'une des grandes qualités que doit avoir un chef-op, est de pouvoir s'adapter au metteur en scène et ses connaissances techniques !

 

 

Dirigez-vous une équipe américaine de la même manière qu'une équipe française ?

Le chef-opérateur est plus respecté en Amérique mais je ne me pose pas la question, ma méthode de travail n'a pas de frontières. Bien sûr, je ne vais pas changer le système américain, je me plie à certaines règles et dans l'ensemble, je fais à peu près ce que je veux… Les regards des syndicats étaient tournés vers nous car ils ne comprenaient pas qu'avec 13 millions de dollars, ce qui est faible en Amérique, nous avions un tel casting (Have you heard regroupe effectivement Sandra Bullock, Gwyneth Paltrow, Sigourney Weaver, Mark Ruffalo, Daniel Craig, Isabella Rossellini, Hope Davis et Jeff Daniels). Il y avait donc des quotas à respecter, avec tel nombre d'électros, de machinos… et nous nous sommes retrouvés avec une équipe trop importante selon nos besoins réels. Je leur disais avec ironie qu'avec à peu près le même budget, nous avions fait Amélie Poulain…. Les américains sont coincés dans une structure trop complexe. Des problèmes peuvent leur paraître insurmontables, et à nous, presque ridicules. Il y a aussi des absurdités. Une journée de tournage à New York coûte autour de 150 000 dollars donc en général, les productions préfèrent se tourner vers Toronto ou Vancouver… Donc vous vous retrouvez dans une situation où si vous n'avez pas un gros budget, vous ne pouvez pas tourner à New York, à moins de le faire à la dérobade comme Jarmusch.

 

Vous avez eu l'occasion de tourner avec de très belles actrices. Y en a-t-il une qui sort du lot ?

Sigourney Weaver. Sa beauté n'est pas classique mais elle dégage tellement de choses… Les comédiennes sont compliquées à éclairer car il ne faut pas en faire des gravures de mode non plus, l'histoire ne doit pas être mise de côté. Je pense aussi que c'est plus un problème de cadre que de lumière car il faut trouver le bon objectif, la bonne hauteur pour la caméra. Il y a un angle à trouver pour chaque visage, qu'il soit féminin ou masculin d'ailleurs. Il m'est arrivé sur Have you heard d'aller voir les maquilleuses personnelles des stars féminines pour leur demander quels étaient les pièges de leur visage, avant de commencer à chercher l'éclairage approprié. Je dois être vigilant et diplomate car ces maquilleuses assistent aux rushes ! Je me suis trouvé aussi face à un cas particulier avec Hope Davis car elle venait d'accoucher, elle était épuisée. J'ai dû alors la rassurer par la lumière et tout faire pour qu'elle soit le plus à l'aise possible. Nous ne sommes jamais pénalisés sur le temps que l'on passe à embellir les stars….

 

Propos recueillis par Côme Bardon et Didier Verdurand.
Photos de Côme Bardon.
Les trophées en bas de page proviennent de la bibliothèque de Bruno Delbonnel.
Les captures d'écran sont extraites du DVD Un long dimanche de fiançailles.

 

Retrouvez les précédentes interviews de notre dossier chef-opérateur en cliquant sur les photos correspondantes :

 


 
   

 

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