Jonathan Demme (Un crime dans la tête)

Didier Verdurand | 2 novembre 2004
Didier Verdurand | 2 novembre 2004

Cela faisait des lustres qu'un bon thriller américain n'avait atterri sur nos écrans. Un crime dans la tête, remake du film éponyme de John Frankenheimer, ne décevra pas les amateurs du genre. Avant de retourner voter aux États-Unis, Jonathan Demme n'a pas eu à passer au détecteur de mensonges pour répondre en toute sincérité et sympathie à nos questions.

Quel était le plus gros challenge en acceptant le projet ?
Il y en avait deux principaux. Tout d'abord, comment le mettre en scène, quel look lui donner pour que les nombreux admirateurs du film de Frankenheimer ne le considèrent pas comme un remake mais comme une œuvre originale. Daniel Pyne, le scénariste, a repris le roman de Richard Condon et l'a transposé au XXIe siècle, en tenant compte des évènements qu'avaient traversés les États-Unis. Nous avons ensuite revu le film de Frankenheimer pour en sélectionner les – nombreuses – scènes marquantes et décider si nous allions les garder ou non. Nous avons dû en abandonner, car il n'était pas question de les copier ou d'essayer de faire aussi bien, je pense notamment aux scènes des rêves, du jeu de cartes dans le bar, de la bouteille de lait qui explose... Nous devions trouver notre propre identité. L'autre difficulté était de faire un film sur la politique sans en faire ou prendre parti pour quiconque, afin de ne pas aliéner un camp. Le contexte actuel devait soutenir le suspense en le rendant plus dérangeant, mais nous ne devions surtout pas en abuser.

Vous avez vu l'original lorsque vous étiez adolescent. Quelle impression en retenez-vous ?
Pour moi, ce fut un immense choc cinématographique. La violence n'avait jamais été montrée de la sorte dans un film américain, c'en était même choquant ! Le patriotisme était décrit avec mépris, il y avait une transparence inhabituelle autour de la politique, présentant d'une manière agressive qu'il existait des corrompus. J'étais à un âge où je pensais que les politiciens étaient des gens bien, que le président était bon... (Rires.) Ma génération a regardé non seulement le cinéma autrement, mais aussi la politique.

Vous avez filmé Washington comme une ville menaçante.
J'ai voulu donner l'impression qu'elle était assiégée par les militaires, comme si le pays était en guerre ou prêt à y rentrer. En fait, quand vous allez à Washington, vous vous rendez compte que ce n'est pas éloigné de ce qui s'y passe réellement. Nous voulions exagérer aussi l'emprise des médias qui peuvent aller jusqu'à faire des lavages de cerveau, mais il nous est vite paru évident qu'il était impossible de grossir la réalité ! J'ai mis la radio ou la télé peut-être plus fort que je ne l'aurais fait dans d'autres circonstances, pour montrer que Denzel Washington y était aussi plus réceptif que quiconque, il ne pouvait pas y échapper... J'ai aussi cherché des décors lumineux pour accentuer la paranoïa de Denzel, comme s'il circulait éveillé dans un rêve.

Denzel Washington et Meryl Streep n'ont eu qu'une journée de tournage ensemble !
C'est dingue, n'est-ce pas ? Vous réussissez finalement à réunir ces deux grands comédiens, pour au final n'avoir qu'une scène, qui n'est même pas capitale ! D'accord, j'admets, c'est une erreur que j'assume. (Rires.) En fait, en les laissant dans deux mondes séparés, vous êtes encore plus frappés par la puissance et l'impuissance. Leur jeu diffère également. Le personnage de Meryl est très extraverti, celui de Denzel est à l'opposé. L'énergie verbale et gestuelle contre le silence. À un moment, il la regarde à la télévision, et il est complètement impassible, on ne se sait même pas s'il la reconnaît ou non.

À la limite, comme leurs points de vue politiques sont aussi opposés (Meryl Streep est pro-Kerry), vous avez évité des débats à n'en plus finir !
Ils ont même une manière différente d'exprimer leur opinion, mais je pense que sur les points les plus importants, ils sont du même avis. Meryl est toujours partante pour parler des problèmes que rencontre notre pays, Denzel est plus discret sur la question, il est très circonspect.

Qu'avez-vous pensé de la campagne des présidentielles aux États-Unis ?
Les Américains se sont peut-être posés la question tardivement, s'ils désiraient garder Bush ou non au pouvoir. Le problème vient probablement du fait que Kerry ne donne pas tellement envie qu'on le suive. Si on vote pour lui, c'est parce qu'on se dit qu'il sera toujours meilleur que Bush. En cas de réélection de Bush, je pense que le mouvement de parano qui s'est créé autour de notre présidence ne fera que s'amplifier.

Vous avez décidé de montrer rapidement ce qui était vraiment arrivé à Denzel Washington. Pourquoi ne pas avoir laissé ce suspense durer plus longtemps ?
J'en ai beaucoup discuté pendant l'écriture du scénario. Nous avons pensé qu'il serait intéressant de développer le mystère autour de la santé mentale de Denzel. Jusqu'à la révélation, tout laissait croire qu'il pouvait être un type complètement dérangé. À vrai dire, nous avons même songé à tout révéler encore plus tôt.

Un crime dans la tête méritait plus que les 65 millions de dollars récoltés au box-office américain. Qui a eu l'idée de le sortir le même jour que Le Village, fin juillet ?!
Paramount est satisfait par ce score qui se situe au-dessus de la moyenne de ce que rapporte un film américain. Il est toujours facile de regarder en arrière et de se dire qu'on aurait dû faire autrement, mais je dois avouer que j'aurais préféré que le film sorte en septembre. Nous sommes assez mal tombés. La Mort dans la peau, dont le personnage principal a aussi des troubles de mémoire, était sorti la semaine précédente et rencontrait un triomphe. Collateral sortait une semaine après nous... Il y a eu une compétition contre des gros films, sans vouloir les dénigrer, de nature plus divertissante, et je voulais éviter cela, mais le Studio a bien sûr le dernier mot. Heureusement que nos chiffres sont plus que corrects, et nous sommes toujours à l'affiche.

Pourriez-vous tourner sans votre chef opérateur, Tak Fujimoto ?
Il faudrait, mais je n'en ai aucune envie ! Notre première collaboration date de 1974, et trente ans plus tard, je trouve que nous travaillons de mieux en mieux ensemble, nous sommes comme frères. Je suis fasciné par son approche visuelle. Ce qu'il a accompli sur Le Sixième Sens était extraordinaire.

Vous avez déclaré que le dernier film que vous aimeriez voir remaké n'est autre que Le Silence des agneaux. Pourriez-vous m'en citer un autre ?
Philadelphia ! (Rires.)

(Autoportrait de Jonathan Demme)

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